Marie-Jean Sauret
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Billet de blog 19 nov. 2015

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LE TEMPS DES QUESTIONS

Marie-Jean Sauret
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Peut-être sommes-nous entrés dans le temps des questions ? C’est ce que me suggèrent nos échanges. Le temps des questions n’est pas exactement celui des incertitudes : si nous savons vers quoi nous souhaitons aller, vers quel type de « vivre ensemble » (même si cette expression ne plait pas à tous). Vers quel type de « vivre ensemble » voulons-nous aller ? Quels moyens nous donnons-nous ? Partir de ces interrogations nous oblige à réfléchir le dispositif pour les mettre à plat entre nous (les citoyens) : je rêve d’une sorte d’états généraux de la démocratie. Les prochaines élections régionales pourraient en être l’occasion : pas seulement un débat des candidats, listes contre listes, mais un débat citoyen dans les entreprises, les administrations, les quartiers, les établissements scolaires et universitaires – où du temps serait confisqué à la logique du système qui nous aliène pour penser comment le mettre hors de nous. A dire vrai, le respect de la démocratie mise à mal par l’état d’urgence exigerait que ces élections soient retardées, nous laissant le temps de la discussion.

Et si les évènements tragiques de ce vendredi 13 novembre étaient l’occasion d’un changement d’orientation : non pas vers du plus sécuritaire ni une guerre généralisée mais vers cette autre conception de la vie que nous cherchons parce qu’il y en a assez de la logique délétère dans laquelle nous sommes plongés et qui conduira aux mêmes drames parce que les mêmes causes y produisent les mêmes effets ? Bien sûr que j’ai peur – et d’abord de voir des jeunes continuer encore longtemps à chercher les idéaux qui orientent leurs vies du côté de DAESH, et qui traduisent le même refus du monde néolibéral en lui empruntant la même violence carnassière et indifférente aux victimes. Et comme beaucoup je n’entends pas céder à la peur. Raison de plus pour inventer ensemble comment non seulement traiter cette peur mais aborder ce qui pourrait être à son fondement.

Là, une foule de questions se lèvent : sommes-nous prêt à les poser ? Quelles conditions pourraient faire que nous les abordions ? Je me risque à quelques-unes supplémentaires, mais il revient à chacun de poser les siennes : peut-être faut-il ainsi commencer nos cahiers de doléances ? Par des questions dont certaines vont ouvrir des horizons contradictoires, conflictuels, voire tout simplement nous engageant vers l’inconnu, vers un avenir non écrit – où la seule clarté sera celle que nous y apporterons en marchant ?

Durant la crise ouverte par les attentats, les affaires continuent : je ne parle pas de celles des commerçants et artisans aux difficultés desquels s’ajoutent les conséquences de l’état d’urgence – que nous sommes d’ailleurs heureux de trouver ouvert pour alimenter notre quotidien, et qui témoignent du fait que nos ressources de vie surmontent l’œuvre de mort. Non, je parle du système néolibéral qui s’est insurgé comme nous, mais pas pour les mêmes raisons, quand le chef de l’état a déclaré que le pacte sécuritaire était plus important que le pacte d’austérité : « Vous n’allez quand même pas profiter des attentats pour alléger la souffrance des plus démunis en allégeant l’austérité nécessaire à éponger la dette de la France ! ».

 Après tout, c’est là la question des questions : sommes-nous prêts à déclarer hors la loi l’accumulation de l’argent pour elle-même, à la seule fin de spéculer et d’en gagner toujours plus, au détriment des emplois, des prêts, de la consommation, des services publics, etc. ? Un économiste ne vient-il pas d’obtenir le prix Nobel après avoir mis en évidence que plus les gens deviennent riches (à ces niveaux de fortune), moins ils consomment et participent à l’effort collectif ! Pour peaufiner le tableau, rajoutons la tricherie, le financement des activités criminelles, l’évasion fiscale, et surtout la soumission des politiques à la loi de ces « financiers » comme on parlait de loi de l’Ouest américain – le tout inhérent au système et non accidentel.

Alors que beaucoup d’entre nous ici et de par le monde n’ont pas les moyens de leur vie, alors que de nouvelles politiques (celles dont nous rêvons) appellent sans doute des fonds exceptionnels pour les mettre en place, les capitaux existent : mais ils ne servent aujourd’hui qu’à rassembler l’argent disponible dans de moins en moins de mains sans produire les richesses équivalentes. Les populations ne profitent que des miettes qui tombent de la table des riches, même si pour certains les miettes constituent de véritable festins, au point qu’ils se font les serviteurs zélés d’un système qui les achète contre ceux, les plus  nombreux, qui ont moins de chance. Sommes-nous prêt à examiner les conséquences d’une déclaration de l’argent comme bien commun inaliénable : interdiction de se l’accaparer ? Faire de l’Euro une monnaie commune et non unique serait par exemple un mini pas dans cette direction.

Je sais, c’est utopique, impossible à réaliser, il faudrait que tout le monde le veuille et au moins ceux qui sont aux affaires – les possédants et les politiques leurs serviteurs ne veulent rien changer. Et il n’est pas sûr que nous le voulions vraiment nous-mêmes devant la crise qu’il faudrait traverser avant de réaliser notre « nouveau monde »… Oui, mais alors, la valeur argent continuera à défaire les idéaux, dévaloriser la politique, à ne proposer comme sens de l’existence que l’enrichissement et à défaire tout ce qui peut faire une vie (travail, culture, savoirs, solidarité, etc.), sacrifié à l’économie néolibérale qui occupe finalement la place d’un dieu paranoïaque indiscutable : tandis que nous tenterons de trouver la position la plus confortable avec nos miettes, nos enfants continueront à chercher une alternative chez les marchands de sens, fut-il, ce sens, criminel (radicalisme religieux ou politique d’extrême droite). Et nous serons complices. J’entends sur les ondes qu’évoquer notre complicité ou simplement la responsabilité de la politique étrangère de la France et l’impact du néolibéralisme reviendrait à chercher des excuses aux bourreaux : je vois dans dans cette récusation de principe une volonté de ne rien changer à l’ordre qui se nourrit autant qu’il nourrit cette pourriture.

Une utopie n’est pas le rêve d’un monde meilleur et inatteignable : elle est le nom d’un problème réel aujourd’hui. Atteindre l’impensable, voire l’impossible à penser dans le monde où nous sommes, cela s’appelle une révolution. Les Tunisiens qui ont su collectiviser leurs réactions au sacrifice de Mohamed Bouazizi jusqu’à chasser Ben Ali et se doter d’une nouvelle constitution laïque, nous ont rappelé que l’on y arrive pas tout seul, mais que la marche de l’ensemble dépend du pas que chacun pose.. Peut-être la marche commence-t-elle aux questions ?

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