Marie-Jean Sauret
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Billet de blog 19 déc. 2015

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Les Régionales interprétées par Star War

Aucune explication par des variables économiques ou sociales n'est susceptible de rendre compte mécaniquement du vote FN (ou autre): quoi fait alors que le sujet abandonne la responsabilité de ses actes et se soumette volontairement à une logique délétère et à des idéaux aux couleurs sombres.. Sans doute la même chose qui fait le succès de Star War et qui sans doute nous interprète...

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LES REGIONALES INTERPRETEEES PAR STAR WAR

Il faut en prendre acte : si l’on additionne les voix qui se sont portées sur le FN, les Républicains, et même sans compter celles qui partagent l’orientation social-libérale du PS, le centre de gravité de la France électorale est largement à droite. Cette dérive n’est pas propre à la société française : elle est un des effets de la logique capitaliste du monde de la globalisation.

Les commentateurs, journalistes et experts, se disputent pour savoir quel est le facteur qui rendrait le mieux compte de nos votes, et ils procèdent soit pas corrélations, soit par sondage d’opinions sur ce à quoi nous accordons le plus de poids. Dans le premier cas on nous explique que la carte du sous-emploi recouvre exactement celle du vote FN par exemple. Excellente nouvelle : il suffit donc d’augmenter le SMIC (le gouvernement vient de rater l’occasion) et de s’attaquer au chômage pour qu’ils changent de vote ? Cette façon de procéder identifie les électeurs à un profil type, un électeur moyen, auquel aucun individu concret ne se reconnaît. Pire, elle raisonne comme si nous n’étions que les marionnettes de nos déterminations sociales et économiques. Elle nous traite selon l’anthropologie idéologique secrétée par le néolibéralisme, qu’elle valide, et qui fait de chacun un homme calculable : nous ne serions pas responsables de nos choix ! L’autre orientation s’intéresse à ce que nous pensons, comme un ensemble d’opinions objectives sur la sécurité, l’emploi, les étrangers, l’immigration, la religion (l’Islam, le Judaïsme), la situation internationale, etc. Ces opinions constitueraient autant de forces dont la résultante conduirait à voter pour ceci ou pour cela, nous ramenant finalement à un traitement par corrélation. Celui-ci est un peu plus subtil parce qu’il fait une place, certes minimale, à la parole des informateurs, mais pour la lui confisquer : ce sont de doctes interventions à la télévision ou à la radio qui nous assènent pourquoi nous avons voté telle liste plutôt que telle autre, quel avertissement l’Electorat lance, que pensent les Français !

Pourtant, bien des éléments démontrent que les gens votent FN en dépit de ce qu’ils sont supposés savoir : l’inscription dans la « tradition » de Maurras et des antidreyfusards, l’héritage des collusions passées avec le pétainisme et le gouvernement de Vichy, le cousinage avec les nazis (Alexis Carrel, un idéologue revendiqué par l’extrême droite n’était-il pas membre du parti de Doriot, proche des nazis ?), la complicité avec les négationnistes et les révisionnistes (Faurisson, la Shoa considér-ée comme un « détail » de l’histoire), le fervent soutien de la guerre coloniale en Algérie et de la pratique de la torture (voir La Question d’Henri Alleg), la proximité avec l’OAS, les alliances avec les parties d’extrême droite en Europe (dont certains ne veulent pas du FN jugé… trop à droite), la liste des procès en diffamation intentés par le parti ou l’un de ses membres et perdus, les « affaires » (le détournement des fonds attribués par l’Europe pour rémunérer des cadres n’ayant rien à faire avec le Conseil de l’Europe, etc.)… C’est une confirmation s’il en était besoin que l’information ne suffit pas à déloger quelqu’un de ses convictions : autre chose l’y accroche. Quoi ? Au passage, l’incompréhension affichée de tels journalistes à la proposition d’un Front Populaire par Jean-Luc Mélenchon, donne à soupçonner un déficit d’Histoire : l’école remplit-elle bien son rôle de transmission des données nécessaires à chacun pour y inscrire sa propre « historiole » ?

Aussi bien durant l’entre-deux tours que depuis le résultat final, personne n’a évoqué l’état du lien social, le sens que nous pouvons trouver à nous inscrire dans une société qui ne remet pas en cause l’absence de solidarité qui la fonde désormais légalement. Répétons-le : 10% de la population mondiale possède 84% des richesses disponibles et 50% de la même population ne possède rien. Les 40% restant se partagent 14% des richesses qui échappent encore à la concentration et constituent « la classe moyenne ». Ce sont ces 14% qui ont le plus à perdre d’une part parce que si le capitalisme veut accumuler plus de richesses, à moins de se faire une guerre interne (qui a d’ailleurs lieu), c’est seulement au détriment de la classe moyenne que c’est possible ; d’autre part parce que ce sont eux qui font vivre ce qu’il reste de démocratie et de politique (les 10% de très riches servent l’économie qui soumet la politique, les 50% de pauvres sont exclus). La perte de ses biens et de ses privilèges précipiterait la classe moyenne parmi les démunis. Telle est sans doute l’une des raisons qui explique que nombre des régions qui redoutent la présence de migrants et manifestent leur xénophobie en apportant leurs voix au FN, puissent être exemptes d’étrangers sur leur territoire, ou, au contraire, soient des régions ou les saisonniers maghrébins sont de faits exploités par des gens qui donc ne les aiment pas (de ne pas pouvoir se passer d’eux ?).

Les politiques prétendent « avoir entendu ». Ils vont réorienter la politique. Mais que peuvent-ils réellement faire sinon essayer de capter des voix en fonction de ce qu’ils imaginent être leurs déterminations ? Cela conduit l’un à se positionner plus à droite, celui-là plus à gauche, cet autre à poursuivre les réformes exigées… par la politique libérale de l’Europe, et tous à emprunter au programme du FN, lequel a réussi ainsi à contaminer tout le monde – contribuant globalement au glissement de la société française (et plus largement mondiale) encore plus à droite.

Ainsi, pourquoi le partage du travail est-il impossible et pourquoi la répartition des richesses est-elle impensable – alors même que l’un et l’autre sont requis par nombre d’économistes ? Si seuls le partage et la solidarité en acte sont susceptibles de contrecarrer la dictature de la valeur suprême qu’est devenu l’argent, pourquoi ne les tentons-nous pas ? Il y a une raison structurale : chaque salarié doit travailler un certain nombre de temps sans rémunération afin que la plus-value dégagée accroisse le capital. Autant il est possible de soustraire cette plus-value à un salarié qui effectue 40 heures sans mettre trop à mal sa force de travail (nécessaire pour qu’il continue de produire), autant cela devient impossible en dessous d’un certain nombre d’heures. Plutôt que de renoncer à sa plus-value en abaissant le temps de travail, autant augmenter le chômage et faire produire plus à ceux qui restent. Rien ne changera si nous ne sortons pas de cette logique.

Le président a salué le prétendu succès de la COP21 pour nos enfants et petits-enfants. C’est au moins la reconnaissance du fait qu’à brève échéance l’humanité paiera cash ce qu’elle ne fait pas aujourd’hui pour le climat. Car le résultat est qu’aucun Etat n’est prêt à renoncer au moindre avantage, preuve supplémentaire de l’égoïsme généralisé : plutôt que la planète meure ! Un jour relativement proche viendra où il sera difficile de dire « à demain », parce que « demain » est de moins en moins sûr. A la fin de la réunion de Paris, nous n’avons entendu aucun appel pour aller saisir l’argent là où il se trouve et en faire le bien commun qui aurait pu soulager immédiatement les pays, les peuples, les plus en difficulté.

La mort et l’argent régissent donc ce monde insensé. Tel est au fond ce qui pousse chacun à chercher un sens à sa vie que cette logique lui conteste. C’est aussi ce qui pousse certains vers une alternative aussi paranoïaque qu’elle : DAECH en est la version hard, le FN la version soft. Et faute d’œuvrer collectivement à une issue politique généreuse, nous serons infectés, à moins que ce ne soit ce virus qui nous freine déjà : ce dont témoigneraient par exemple l’éclatement des parties de la gauche radicale et leur incapacité chronique de céder sur des positions quasi identitaires. J’ai une pente à voir une petite lueur en Midi Pyrénées Languedoc Roussillon : la « gauche de la gauche » s’est rassemblée, toutes composantes confondues, d’abord sur un processus d’élaboration du programme et sur la constitution d’une charte des élus auxquels les citoyens ont été associés, avant la constitution de la liste. Est-ce pour cela que cette liste a franchi la barre des deux chiffres atteignant même 18% à Toulouse (faisant jeu égal avec la droite) ? Les statistiques comparent son score à la somme des petites listes ailleurs dont le total surpasse souvent le score de cette région du Sud-Ouest : mais c’est un exemple de plus qui montre comment le calcul gomme l’acte politique du processus de rassemblement ainsi que le fait qu’il s’agit de la seule liste rassemblée et de la seule liste qui a franchi la barre de 10% au point de pouvoir garder son autonomie au sein de la nouvelle assemblée régionale. N’y a-t-il pas là une piste à fouiller, le premier pas d’une autre logique, collective ? Le débat, ouvert, est à poursuivre.

Le soufflet des régionales est à peine retombée que la fureur médiatique résonne des échos de Star war. Certes, certains peuvent se réjouir qu’après ce début d’année terrible (les crimes de masse de janvier et de novembre, le rabâchage des idées du FN) « nous » puissions nous évader dans le rêve et la fiction et fuir les commentaires des journalistes et des experts : un peu de vacances. Passons sur les milliards investis en sécurité (impression que la sortie du film était presque plus protégée qu’un aéroport !), l’avalanche de produits dérivés à la veille des cadeaux de Noël et les bénéfices attendus par les Studios Disney, qui montrent que là aussi il s’agit avant tout de produire de l’argent plutôt que de contribuer à une « autre » société. A dire vrai, ce phénomène lui-même ne nous éclaire-t-il pas un peu plus sur la logique de notre monde ?

D’une part, c’est la même population frappée par les assassins, tentée par le FN, faussement divisée, pour partie, entre une droite et une gauche également libérale, qui se retrouve séduite par Star War. D’autre part, ces populations vivent un temps où chacun est confronté à la chute des idéaux qui lui sont nécessaires pour donner le moindre sens à sa vie, idéaux contestés par « l’économystification » qui promeut la seule valeur argent : est-ce hasard si les valeurs promues par le film s’inscrivent dans la logique selon laquelle l’économie de marché contribuerait, fabriquerait, le « bien commun » ? Le film réussit à faie adhérer à la restauration du patriarcat, au machisme, à la soumission des femmes cantonnées dans des seconds rôles, à l’infantilisation généralisée, à une promesse de retour à un ordre (dur) naturel, à la conviction d’appartenir à un peuple exceptionnel auquel est promis la domination du monde, au partage clair du bien et du mal, et au droit de faire des entorses avec la frontière qui les divise… au nom du bien…

Nous sommes d’un temps où les dieux nous ont lâchés devant la production des certitudes dont la science est capable. Du coup chacun est responsable de ce qu’il fait de ce qu’il est. Et le voilà fatigué d’être soi, selon le beau titre d’Alain Ehrenberg. Aussi cherche-t-il à s’en remettre à un Autre qui le relève de cette responsabilité et prenne les décisions pour lui. Le mal frappe nos politiques de droite et de gauche : c’est la même logique qui fait que les uns, à peine élus, s’abandonnent à l’Europe, à l’économie, à l’inéluctable d’un réel auquel nous devrions nous soumettre, tandis que d’autres se soumettent à un dieu paranoïaque ou à des idéaux fascisants – qui ont en commun de dicter la conduite à suivre. Au moins Star War en fournit-il une interprétation. Et si elle contribuait à nous libérer de cette servitude volontaire, que ferions-nous de cette liberté retrouvée ?

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