Marie-Jean Sauret
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Billet de blog 20 nov. 2015

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LE FONDAMENTALISME CAPITALISTE

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Le néolibéralisme est un fondamentalisme. Par voie de conséquence, notre société est faussement laïque, elle qualifie de laïque la substitution de l’idéologie libérale aux idéologies religieuses (ou la soumission de ces dernières à la première) : voilà la thèse. Pour la saisir, il convient de revenir à l’avènement du capitalisme (le système capitaliste), du lien social qui lui est contemporain (le discours capitaliste) et du libéralisme.

Le mariage de la science moderne (la technoscience) et du marché accouchent du capitalisme à la fois comme système économique et comme modalité du lien social pour y survivre, ce que désigne le terme de discours capitaliste. La science promettait la projection de ses Lumières sur le monde. Elle s’est assortie, au contraire, d’une montée sans précédent des obscurantismes : les guerres de religions (la révocation de l’Edith de Nantes et la révolte des pasteurs prophètes cévenols, pour s’en tenir à ces deux seuls moments) donnent une idée du déchaînement de la violence des protagonistes. C’est en réaction à cette violence que le libéralisme s’invente en renvoyant les croyances « ontologiques » à la vie privée. Bien plus il suggère de réduire les rapports entre les gens à leur valeur marchande, ce que Marx épinglera plus tard de fétichisme de la marchandise (devant l’objet manufacturé on « oublie » qu’il est le résultat de rapports sociaux).

Le discours capitaliste avec ce que l’on peut déjà qualifier d’économystification (Jean-Pierre Dupuis) secrète une idéologie complexe : le scientisme (on peut répondre à toutes les questions, y compris existentielles, par les moyens de la science, alors-même que la science ne nous dit pas ce qu’il faut faire de la science), une anthropologie de l’homme machine, calculable, augmenté, entrepreneur de soi-même, etc., le transhumanisme, etc., facilitent l’aliénation des individus qui en acceptent la suggestion dans ce que Foucault qualifiait de « bio-pouvoir ». L’idéal du calcul se substitue à tous les autres idéaux et l’évaluation économique devient le critère de vérité. Tel homme de gauche, durant les dernières présidentielles, a pu soutenir sur France Culture, que l’économie était aussi réelle que le soleil, la terre et l’eau : personne pour lui objecter l’histoire de l’économie et du capitalisme, ou pour lui faire remarquer qu’une bombe qui n’anéantirait que l’humanité anéantirait aussi son invention, le capitalisme, tandis que le soleil, la terre et l’eau lui survivraient… sans personne qui le sache. La déclaration du président – social libéral – n’est que la profession de foi en cette certitude quasi paranoïaque de la soumission de la politique à l’économique.

Le discours capitaliste promet (énonce) que demain il expliquera tout, que nous comprendrons tout, qu’il fabriquera tout ce dont nous pourrions avoir besoin, que nous jouirons de tout : qu’avons-nous besoin de subjectiver le manque à être ou à savoir qui est constitutif de notre singularité et nous fait chacun responsable de ce que nous faisons de notre désir pour habiter ce monde avec ceux qui nous entourent ? Le désir et la responsabilité que nous en avons font de ce sujet de l’acte, le sujet dont la démocratie a besoin. Ce sujet est débouté et le discours capitaliste s’impose à la place de Dieu et même de la Nature pour dicter sa conduite à l’individu qui le sert, celle qui lui méritera ses bienfaits : ainsi se construit un monde paranoïaque. Le capitalisme, le discours capitaliste, et leurs idéologies scientistes, ont pris littéralement la place de Dieu et de la religion, et sous cette forme paranoïaque qui ne fait place ni au doute ni à l’autre. Je ne détaillerai pas ici les crimes dont le capitalisme est responsable (il suffirait de comptabiliser les morts de faim – une shoa par an –, de soif, des maladies dont les laboratoires confisquent les vaccins ou interdisent les génériques, des guerres impériales, sans parler des migrants, etc.).

Le sujet est ainsi fait qu’il ne peut mettre sa vie en histoire et contribuer au sens qu’il partage avec ceux qui consentent à habiter le même « vivre ensemble ». Or nombreux sont ceux que le règlement économique (et parfois les conséquences humainement désastreuses) du rassemblement capitaliste laisse en panne de sens, parce que les valeurs d’argent et les résultats d’un calcul n’en ont de fait pas beaucoup. Ceux-là cherchent ce sens du côté des ontologies et des religions capables de rivaliser en certitude avec le scientisme (qui n’est pas la science) et avec l’économisme : ils le trouvent dans des sectes scientistes, des théories telle celle dite « du complot » et dans des radicalismes qui ne sont pas des religions du passé mais bien les formes religieuses adaptées au monde capitaliste. L’islamisme n’est que l’image inversée de notre fondamentalisme. Et c’est pourquoi d’une part il et si adapté aux mécanismes économiques de notre monde, et pourquoi lorsque nous regardons de près les rapports de nos pays avec DAECH on peut être surpris des porosités. Nous entretenons des relations diplomatiques et économiques avec des états qui au mieux ne sont que des soutiens passifs et des bases arrières des islamistes et qui au pire les aident – alors même que certains pratiquent un quasi esclavage des travailleurs étrangers, punissent les femmes en cas de viol ou d’adultère, considèrent les femmes comme des objets de jouissance sans droit, pratiquent la décapitation, la lapidation, le supplice du fouet : ne devrait-on pas les boycotter plutôt que de leur vendre telle ou telle activité nationale sportive, industrielle ou agricole ?  DAECH pourrait-il exploiter son pétrole sans la Turquie ? DAECH pourrait-il profiter des banques qu’il contrôle sans bénéficier des liens d’autres banques avec les réseaux mafieux ou les paradis fiscaux ouverts par ailleurs à l’évasion fiscale entre autres des européens ? Est-ce que le pillage des sites archéologiques serait possible sans profiter des filières qui conduisent chez des collectionneurs un peu partout dans le monde ?

Restaurer la laïcité dans nos société est bien plus exigeant que simplement renvoyer les religions à la sphère privée : c’est renoncer à notre fondamentalisme économique et à son cortège idéologique, restaurer le vide à la place de Dieu, de quel que nom qu’on l’appelle, afin que le sujet y retrouve la responsabilité de sa position et de ses choix. C’est, selon une formule de Pierre Bruno, mettre le capitalisme hors de nous.

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