Aurélien Bellanger : la boulimie de l’information

Les deux romans d’Aurélien Bellanger ressemblent à des romans classiques. Ce sont aussi des livres-monstres, qui recyclent les résultats de centaines d’heures de navigation sur internet, et interrogent les limites que le roman rencontre à assimiler la profusion de données et de savoirs offerte par le web.

 Le premier roman d’Aurélien Bellanger adopte la forme a première vue très classique de la fiction biographique : dans La Théorie de l’information, l’auteur s’inspire dans les grandes lignes de la vie du fondateur de Free, Xaviel Niel, pour retracer celle d’un personnage fictif, Pascal Ertanger, adolescent solitaire, programmeur génial et entrepreneur devenu milliardaire. Sa trajectoire suit les avancées technologiques de son époque, de l’apparition du Minitel à celle d’Internet et du web 2.0 (ces trois étapes donnent d’ailleurs leur titre aux trois parties du roman). Entrelacés au récit de vie, de courts chapitres en italiques exposent de leur côté une « théorie de l’information », qui renvoie à la théorie probabiliste du mathématicien Claude Shannon. Elle aussi divisée en trois parties (Steampunk, Cyberpunk et Biopunk), elle mobilise différentes théories scientifiques, depuis la première confirmation expérimentale des théories atomistes jusqu’aux modélisations mathématiques des mondes possibles, qui viennent parasiter la logique narrative. C’est d’ailleurs cette théorie, bien que proportionnellement beaucoup plus mince, qui donne son titre au roman, comme pour indiquer que le cœur du livre, et je dirais même du « romanesque » au sens où l’entend Aurélien Bellanger, réside moins dans la destinée individuelle de ses personnages que dans l’épopée des avancées théoriques et technologiques. Une idée qu’on retrouve dans son dernier ouvrage, L’Aménagement du territoire, qui retrace l’aventure de la mise en place de la ligne du TGV Paris-Le Mans sur fond d’histoire de la Mayenne, de société secrète et de haine entre deux familles.

La tradition balzacienne, dont Bellanger se revendique, se trouve donc infléchie dans ces deux romans, qui décentrent l’intrigue des personnages vers l’histoire récente des sciences et des technologies. Nourris d’une véritable boulimie de savoirs, de recherches et de documentation, ses récits témoignent d’un encyclopédisme monstrueux, qui n’est pas uniquement présent à la marge de l’histoire, mais qui en parasite progressivement le déroulement. Dans L’Aménagement du territoire, il s’invite à chaque chapitre, et la moindre description d’objet est prétexte à quantité de précisions, d’explications, de vulgarisations techniques.

Consultation compulsive de Wikipédia et dérives nocturnes sur le réseau, les comportements numériques de la génération Y gonflent l’écriture d’Aurélien Bellanger d’excroissances, de données, de développements théoriques. Même s’il s’en défend, on peut dire qu’il joue assez finement dans le monde médiatique d’une image de « geek ». Il appartient à cette génération, née au début des années 1980, pour qui les smartphones et leurs applications fonctionnent comme des prothèses technologiques, la recherche en ligne et en temps réel venant perpétuellement doubler l’expérience et les conversations. Mais ce dont ses récits témoignent, c’est autant de cette tendance compulsive à la documentation que d’une ambition délirante de totalisation des savoirs. Et c’est là qu’entre en scène la construction romanesque : pour canaliser et ressaisir cette boulimie d’information, en ordonnant les données sous la forme du système. Les modèles du système philosophique (notamment celui de Leibniz, très présent à l’arrière-plan de La Théorie de l’information) ou de la théorie du complot (dans L’Aménagement du territoire), ont le mérite d’unifier le chaos des données, de le passer au crible d’une interprétation qui nie le désordre et l’organise en lui donnant un sens. L’écriture romanesque apparaît alors comme une tentative de brider les débordements et la profusion des recherches en ligne, mais sous une forme tellement systématique qu’elle se signale elle-même en tant que délire. Les relectures paranoïaques de l’histoire de France dans L’Aménagement du territoire, la dystopie déshumanisée qui clôt La Théorie de l’information manifestent un excès monstrueux de logique. Ils dévoilent en négatif une angoisse de la dispersion omniprésente dans les représentations et les discours sur la navigation internet, et gravitent autour d’une nostalgie de l’impossible totalité.

Il me semble ainsi plus intéressant de lire les romans d’Aurélien Bellanger en tant qu’ils signent l’échec inhérent à son ambition : celle de parvenir à unifier nos errances hypertextuelles, désordonnées et compulsives, mais aussi nos appétits de savoirs. En tant que fictions monstrueuses, ils pointent les limites d’une vision du roman qui en ferait un genre littéraire capable d’accueillir la profusion des discours et des connaissances, pour en rendre compte sous la forme d’une totalité harmonieuse et maîtrisée. Désormais incapable de représenter les foisonnements du réel, le roman apparaît davantage comme un artifice, une tentative délirante, mégalomaniaque ou paranoïaque, de le circonscrire et de l’ordonner en lui donnant sens.

 

À propos de :

Aurélien Bellanger, La Théorie de l’information, Paris, Gallimard, 2012

et

Aurélien Bellanger, L’Aménagement du territoire, Paris, Gallimard, 2014.

 

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