Ivan Jablonka: fait divers et culture du viol

Dans Laëtitia ou la fin des hommes, Ivan Jablonka étudie en écrivain autant qu’en historien un fait divers devenu affaire d’État et propose d’interroger une société « où les femmes se font harceler, frapper, violer, tuer ». Il ouvre ainsi la voie à une lecture féministe des faits qu’il rapporte et du récit qu’il en propose.

 « Il ne s’agit pas de s’apitoyer, mais de comprendre ». C’est ce qu’écrit Georges Perec au sujet des migrants d’Ellis Island, de ces vies de femmes et d’hommes qu’il tente de cerner, par-delà l’abstraction des statistiques officielles et des images toutes faites. C’est une même ambition qui porte Ivan Jablonka dans le travail d’historien et d’écrivain qu’il mène depuis Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, biographie familiale parue en 2012 et qui reconstitue les vies d’Idesa et de Matès Jablonka, assassinés pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans Laëtitia ou la fin des hommes, paru cette rentrée, il poursuit sa démarche en s’intéressant cette fois à une jeune femme avec laquelle il n’entretient aucun lien : Laëtitia Perrais, victime à dix-huit ans d’un meurtre dont les rebondissements et l’instrumentalisation politique ont occupé la scène médiatique pendant plusieurs mois de l’année 2011.

 Le livre s’affirme comme un projet à l’ambition triple : scientifique, littéraire et morale.

  • Ambition scientifique, d’abord : Ivan Jablonka, chercheur en sciences sociales, propose d’envisager le parcours de Laëtitia comme un fait social et de mener une « méta-enquête » dans laquelle il expliciterait toutes les étapes de sa démarche historienne. Il mobilise pour cela différents travaux, et d’abord ceux d’historiens et de sociologues. Il mène également des entretiens avec des proches de la jeune femme et des acteurs de l’enquête. Il analyse un parcours familial qui révèle un certain état de la société : souffrances d’enfants maltraités, pauvreté des zones périurbaines, inégalités sociales, mais aussi fonctionnements de l’institution judiciaire, de l’enquête policière, des médias et de la communication politique.
  • Ambition littéraire, ensuite : comme en témoigne l’essai L’Histoire est une littérature contemporaine, paru en 2014, Ivan Jablonka revendique un travail d’écriture comme pensée de la forme donnée à l’enquête. Il envisage la littérature comme adjuvant des sciences sociales, en tant qu’elle permet de créer de la compréhension et de la lisibilité. Si l’historien mène l’enquête, l’écrivain mène aussi, et rondement, son récit d’enquête. Il ne renonce pas à faire usage de procédés de construction narrative efficaces, destinés à tenir le lecteur en haleine ; il ne s’interdit pas certains effets de style, y compris dans des pages décrivant le corps démembré et immergé ; il mobilise à plusieurs reprises des références littéraires. Parmi elles, le célèbre mot par lequel Flaubert s’identifie à Emma Bovary, mot qui se voit transposé dans le titre du 56e chapitre pour dire l’identification de l’auteur à celle qu’il désigne comme son « héroïne » : « Laëtitia c’est moi ». Car le parti pris de la littérature dont se réclame Ivan Jablonka tient aussi à une affirmation du « je » au cœur de l’enquête. Ne cachant ni son empathie, ni sa révolte, il s’y expose en tant que sujet.
  • Ambition morale, enfin : la démarche que nous livre Ivan Jablonka nous est présentée comme une « quête de justice et de vérité » par laquelle il s’agirait de « délivrer les femmes et les hommes de leur mort », de « les rétablir dans leur existence » de « [t]émoigner pour eux », d’« enregistrer, à la surface de l’eau, les cercles éphémères qu’ont laissé les êtres en coulant à pic ». Le livre se veut une réponse, en tant qu’homme « au sens d’être humain », à un fait divers qui nie l’humanité. Il se présente aussi comme une réponse, en tant qu’homme « au sens masculin », au parcours d’une femme dont l’existence a été malmenée et détruite par la violence des hommes. Un monde dont le sous-titre du livre laisse présager ou espérer la fin. Contrepoint aux pères défaillants, violents et violeurs, aux hommes dominateurs et meurtriers, des juges, procureurs, enquêteurs, écrivains y apparaissent comme les figures d’une masculinité alternative, guidée par le sentiment de la justice et par une recherche obstinée de la vérité. Ils n’éclipsent pas entièrement les personnages de femmes : non seulement l’auteur revient à plusieurs reprises sur son admiration pour Cécile de Oliveira, avocate de Jessica Perrais, la jumelle de Laëtitia, mais toute son entreprise littéraire consiste à refuser de considérer les deux sœurs uniquement comme des victimes. Ivan Jablonka choisit d’en faire, au contraire, ses « héroïnes » : des femmes qui ont fait des choix, qui se sont battues, et dont l’existence ne saurait être résumée à une série de déterminismes.

Le livre d’Ivan Jablonka s’inscrit-il alors dans une perspective féministe ? Le terme n’est jamais revendiqué, et la bibliographie présentée en fin d’ouvrage ne mobilise que de façon très marginale les travaux et la pensée féministes. Pourtant, Ivan Jablonka invite explicitement à une lecture féministe non seulement des faits qu’il présente, mais de son propre livre : il sous-titre son ouvrage « Laëtitia ou la fin des hommes », qualifie le meurtre de féminicide, c’est-à-dire de crime misogyne, et affirme en quatrième de couverture que son livre interroge les violences faites aux femmes dans notre société. C’est dans le prolongement de cette invitation que j’aimerais formuler quelques remarques, mais aussi quelques réserves au sujet de son livre.

Chercheur en sciences sociales, Ivan Jablonka s’interroge principalement sur des faits. Historien, spécialiste de l’enfance malheureuse, il resitue le parcours des deux jeunes femmes dans un contexte social et dans une histoire familiale qui, sans les condamner à un « destin », impriment leur marque sur la personnalité des jumelles. Mais cette violence faite aux femmes, qui s’exprime dans des actes d’une extrême brutalité, qui se prolonge dans la médiatisation et l’instrumentalisation du fait divers, n’est pas uniquement conditionnée par des données sociologiques et par des histoires individuelles. Elle est aussi rendue possible par un système de représentations : ce que les féministes, depuis les années 1970, ont analysé comme une culture du viol.

Les propos de Tony Meilhon se vantant de ses « exploits » sexuels, ceux du père d’accueil des sœurs Perrais avouant une « histoire d’amour » avec une Jessica « consentante », ne sont que les manifestations les plus grossières  d’une culture qui tend à nier ou à minorer le viol, à protéger les auteurs d’abus, à associer virilité et prédation. Une culture que nous consommons quotidiennement et que nous produisons, toutes et tous, dans nos discours. Dans la culture de Laëtitia Perrais, qu’Ivan Jablonka commente à partir des informations figurant sur son compte Facebook, il y avait certes les deux joyeuses copines de Tout ce qui brille. Il y avait aussi Rihanna, dont le visage tuméfié par les coups de son compagnon avait défrayé la presse en 2009. En traitant d’un fait divers comme celui-ci, il me semble nécessaire d’interroger de façon approfondie l’imaginaire du viol qu’il révèle, dont il participe, et qui explique largement l’écho médiatique qui lui a été fait.

Pourquoi l’affaire a-t-elle « pris », et dans de telles mesures ? Pourquoi a-t-elle rencontré une telle résonnance dans les médias, les discours politiques, dans l’esprit de nos contemporains ? Une réponse consiste à dire que le fait divers « fonctionne » en tant que tel dans la mesure où il obéit à une structure narrative qui répond à l’imaginaire de son époque. Pour le formuler brutalement : la mort de Laëtitia Perrais a ému la France parce qu’elle est caractéristique d’une histoire-type : celle de la « bonne violée ». Qu’est-ce qu’une bonne violée ? C’est d’abord une violée morte. Sur les survivantes pèse toujours le soupçon qu’elles étaient consentantes. Laëtitia Perrais incarne la figure de l’héroïne qui s’est débattue, qui a dit non, qui est morte atrocement de s’être opposée à son agresseur et d’avoir menacé de le dénoncer à la police. On reconnaît là un motif qui traverse la littérature, d’Ovide à nos jours, en passant par Marguerite de Navarre : celui de la femme défendant son corps au péril de sa vie. La morale de ce récit-type ? Pour ne pas être déshonorée en tant que femme, la victime d’un viol doit se défendre contre son agresseur ; mais si elle le fait, elle risque de mourir assassinée, car l’homme est le plus fort. Fausse alternative, menace double.

Faire de Laëtitia Perrais une héroïne ou un symbole, comme l’ont fait les médias, c’est participer, qu’on le veuille ou non, de cette culture qui culpabilise celles qui ont eu peur, qui ont préféré subir un viol parce qu’elles craignaient qu’on les frappe, qu’on les mutile, qu’on les tue. Recourir au vocabulaire de la souillure aussi : personne ne dirait d’une victime de meurtre ou de vol qu’elle a été souillée. Parler de viol en termes de tache ou de salissure, c’est perpétuer une culture qui impose aux victimes la honte, et souvent le silence. Le risque est d’autant plus grand qu’il s’agit d’une jeune femme dont le récit nous rappelle, à de très nombreuses reprises, qu’elle était belle, douce, gentille, aimée de tous, radieuse. Le visage de Laëtitia, dont la photographie s’est retrouvée dans tous les médias, est celui de l’innocence bafouée. C’est aussi celui d’une certaine féminité, synonyme de pureté, de compassion et de douceur. Et si la photographie a si bien circulé, c’est parce qu’elle conforte la société dans ses représentations sexistes, qui sous-tendent et nourrissent la culture du viol. Il ne suffit pas de dire, ni même de montrer que cette Laëtitia construite par l’imaginaire n’est pas Laëtitia Perrais, qu’elle ne saurait résumer sa personne et sa vie. Il faut aussi interroger les modalités de construction de cette figure par le discours social. Ivan Jablonka s’insurge contre la simplification qui tend à faire de Laëtitia Perrais une victime, et de Tony Meilhon un « monstre », mais son livre n’interroge que très peu la place du viol dans l’imaginaire et les discours contemporains.

Il n’interroge pas non plus les conditions qui permettent de le caractériser d’un point de vue juridique. Prudent, Ivan Jablonka répète à plusieurs reprises que, si la charge de viol n’a pu être retenue au final contre Tony Meilhon, faute de preuves, Laëtitia a de toute évidence « vécu comme un viol » la fellation interrompue qui lui a été imposée par son agresseur. On peut comprendre qu’un auteur cherche à se prémunir d’une attaque en diffamation pour des faits qui ont été jugés, et qu’il respecte la présomption d’innocence. Mais on peut attendre d’un écrivain qu’il interroge l’usage des termes que la loi l’autorise à employer, comme lorsqu’il emploie à plusieurs reprises les mots de « pénétration digitale » pour décrire les viols exercés par le père d’accueil des sœurs Perrais sur plusieurs jeunes filles. On pourrait aussi s’attendre à ce qu’il questionne plus avant la stratégie de défense classique du violeur consistant à affirmer que la victime était consentante.

Ivan Jablonka cherche à faire œuvre de justice. En cela, il rejoint l’engagement professionnel de nombreuses figures masculines mises en avant dans son livre, comme celles du juge d’instruction Pierre-François Martinot, du procureur Xavier Ronsin, de l’adjudant-chef Frantz Touchais. Des hommes favorisés socialement, passionnés par leur métier, rendent justice à une jeune femme défavorisée socialement pour des actes de violence commis par des hommes défavorisés socialement.

Mais le livre présente aussi un récit alternatif, et une seconde figure d’héroïne : celle de Jessica Perrais, sœur jumelle de Laëtitia. Une femme qui a fait le choix d’une sexualité sans hommes. Une femme dont l’apparence (jogging, cheveux courts) affirme la volonté de ne pas se définir en tant qu’objet du désir masculin. Une femme qui pratique le judo et se donne les moyens de se défendre elle-même si on l’agresse. Une femme qui n’est pas moins féminine pour autant, mais dont la féminité se définit autrement. Cette féminité-là, et ce second récit de viol (des viols répétés commis par son père d’accueil, subis en silence pendant des années, puis dénoncés par la jeune femme et condamnés par la justice), n’exercent pas la fascination qu’a suscitée l’histoire de Laëtitia. L’histoire de Jessica Perrais est moins séduisante d’un point de vue médiatique que celle de sa sœur. La violence dont elle témoigne est moins spectaculaire, elle correspond moins aux images et aux récits-types sur lesquels repose la culture du viol.

Pour ces raisons, elle mériterait peut-être davantage notre attention. Car c’est en proposant des figures et des récits alternatifs que la littérature peut espérer agir sur les représentations. C’est en déconstruisant les récits dominants, mais aussi en proposant des contre-récits à la culture du viol, qu’elle peut espérer lutter, avec ses modestes moyens, contre un monde « où les femmes se font harceler, frapper, violer, tuer ».

 

A propos de : Laëtitia ou la fin des hommes, d'Ivan Jablonka, Éditions du Seuil, collection « La librairie du XXIe siècle », 383 pages, 21 €.

 

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