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Billet de blog 16 nov. 2017

Littérature pratique et art contemporain (1/8) : regarder jusqu'au bout (Don DeLillo)

À l’occasion de la Biennale de Lyon, une série en 8 épisodes et autant de travaux pratiques sur ce que l’art contemporain fait à la littérature, et réciproquement, conçue pour et avec les étudiant.es de deuxième année de Lettres appliquées de l’Université Lyon 2. Cette semaine, une exploration des limites de l’expérience esthétique avec Don DeLillo et Douglas Gordon.

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Jusqu’où peut-on regarder ? Dans les salles des musées et des centres d’art, les œuvres se consomment. On passe devant un chef-d’œuvre les cinq minutes réglementaires. Parfois un commentaire bien senti, une photo souvenir au smartphone, et on cède poliment la place à ceux qui attendent de sacrifier au même rituel que nous. On traverse en glissant des enfilades de salles, on jette un regard furtif à des vidéos qu’il serait impossible, faute de temps, de voir dans leur intégralité. Autant que d’expériences esthétiques réelles, notre expérience de l’art est faite de ces observations possibles et seulement fantasmées, auxquelles on ne cède que ponctuellement, pour voir, ou parce que le corps se rappelle à nous et qu’on ressent soudain le besoin de s’asseoir. Alors parfois on voit quelque chose, ou alors on ne voit rien.

Douglas Gordon, 24 Hour Psycho, 1993.

Travaux pratiques

Choisissez une œuvre. Vous n’avez pas besoin de l’aimer. Juste qu’elle réponde à votre objectif : rester devant aussi longtemps que possible. Les plus astucieux choisiront une salle calme, éventuellement avec des banquettes. Mais vous pouvez laisser faire le hasard, ou de mystérieuses affinités. La question du pourquoi n’est pas celle qui doit vous occuper. Qu’avez-vous devant les yeux ? Et au bout d’une demi-heure, de deux heures, de quatre ? Observez les visiteurs aller et venir, leurs réactions. Sentez dans votre corps les effets de l’exercice (yeux fatigués par les lumières artificielles, jambes lourdes, attention flottante, tension dans le bas du dos). Quelqu’un vous a-t-il repéré ?

Revenez le lendemain (c’est les vacances, et l’entrée de la Biennale est gratuite pour les étudiant.es). Répétez l’expérience. Qu’est-ce qui a changé ? dans la salle, dans l’œuvre, en vous ?

Les sites de la Biennale ouvrent à 11h, et ferment à 18h (19h le week-end). À moins de bénéficier de complicités, il vous sera difficile de rester devant l’œuvre durant toute la durée de son exposition. Il vous faudra imaginer. Qu’adviendrait-il d’un personnage (votre double ? un personnage de votre invention ?) qui reviendrait chaque jour ? Qui passerait une, plusieurs nuits à observer l’œuvre, une fois les visiteurs partis et les lumières éteintes ? Quelle transformation subtile de ses habitudes, de ses manières de voir et de penser ? Jusqu’où serait-il capable de regarder ?

Don DeLillo, Point Oméga, 2010

Une salle du Museum of Modern Art, à New-York, fin de l’été 2006. L’œuvre est une vidéo, projetée sur un écran dont le spectateur peut faire le tour. Il n’y a pas de sièges. Des visiteurs entrent et sortent, mais ils s’attardent peu, tant ce qui se passe sous leurs yeux « met, à se passer, un temps infini ». Ceux qui restent davantage, ou qui entrent dans la salle au moment où se trouvent projetées des images célèbres, reconnaissent le film de Hitchcock, Psychose, mais étiré, plan par plan, sans le son. Le film a été ralenti pour durer 24 heures, à raison de deux images par secondes.

Douglas Gordon, 24 Hour Psycho, 1993.

La durée de la vidéo interdit de visionner l’œuvre dans son intégralité. Chaque soir, le musée ferme ses portes pour n’ouvrir à nouveau que le lendemain. A la fin de la semaine, l’installation sera démontée, pour continuer à vivre dans d’autres musées du monde. L’expérience esthétique est forcément tronquée, incomplète, frustrante. Mais qui pourrait désirer la vivre pleinement ? Qui pourrait, ne serait-ce que physiquement, tenir le temps de la projection ? Et à quel prix ?

C’est la question que pose Don DeLillo dans un court roman paru en 2010, quatre ans après l’exposition au MoMa de l’œuvre de Douglas Gordon, 24 hour Psycho. Ce que le visiteur ne peut expérimenter, le romancier l’invente. Un homme, anonyme, captif de l’expérience à la fois promise et refusée par la vidéo, revient, d’un jour sur l’autre, dans la petite salle obscure du MoMa. Il fantasme de tout voir, projette dans la contemplation de l’œuvre le même désir démesuré de possession que, dans le film de Hitchcock, celui qui habite Norman Bates tandis qu’il assiste, en secret, au déshabillage de Marion Crane, juste avant la fameuse scène de la douche.

Douglas Gordon, 24 Hour Psycho, 1993.

Comme le film original, le roman raconte la disparition d’une jeune femme. Jessie disparaît alors qu’elle rend visite à son père, Richard Elster, universitaire à la retraite et ancien conseiller du Pentagone pendant la guerre en Irak, reclus au milieu du désert californien en compagnie d’un jeune cinéaste. Dans Psychose, le détective Arbogast, puis l’amant et la sœur de la victime, partis à sa recherche, découvrent le motel et son effrayant propriétaire. Dans Point Oméga, le récit nous ramène, sans jamais élucider la disparition de Jessie, à la salle du musée, où se croisent les différents personnages du récit. Elle est le point oméga du livre, ce point ultime de l’évolution où le temps se replie sur lui-même, où le passé et le futur échangent leur place.

D’une expérience esthétique impossible, et dont l’impossibilité constitue le cœur du travail de Gordon, Don DeLillo a fait un roman bref, de facture somme toute assez traditionnelle, et qui donne lieu à une expérience de lecture relativement ordinaire. Les monologues intérieurs sur lesquels il s’ouvre et se ferme chargent la durée de la vidéo d’une portée psychologique qui lui donne sens. La contemplation, étirée jusqu’à l’insoutenable, vidant le film de son suspense et de sa narrativité, se voit remplie par les pensées du personnage, et ainsi justifiée, re-narrativisée. On peut le regretter, comme un lissage du trouble que cherche à produire l’art expérimental. Mais on peut aussi y lire une invitation à résister à ce réflexe par lequel notre regard glisse sur ce qui dérange nos habitudes de spectateurs et de lecteurs : certaines des œuvres qui nous rebutent, qui nous plongent dans le désarroi, l’indifférence, l’ennui ou l’agacement, souffrent peut-être moins de n’avoir pas été comprises (qu’y a-t-il à comprendre ici ?) que de n’avoir pas été assez regardées, ou pas assez longtemps.

À voir et à lire :

Et la semaine prochaine :

Leçon de docilité avec Sophie Calle, qui nous apprend comment devenir un personnage de roman.

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