Littérature pratique et art contemporain (2/8): devenir un personnage de roman

À l’occasion de la Biennale de Lyon, une série en 8 épisodes et autant de travaux pratiques sur ce que l’art contemporain fait à la littérature, et réciproquement, conçue pour et avec les étudiant.es de deuxième année de Lettres appliquées de l’Université Lyon 2. Cette semaine, leçon de docilité avec Sophie Calle et Grégoire Bouillier, qui nous apprennent à devenir un personnage de roman.

Les personnages de fiction ne sont pas seuls à se prendre pour des héros et des héroïnes. Emma Bovary et Don Quichotte trouvent chez les artistes et les écrivains des doubles en chair et en os, pour qui il ne s’agit plus simplement de raconter (ou de se raconter) des histoires, mais de les vivre, et d’incarner eux-mêmes, sur le mode de la performance, cette tentation de l’engloutissement par la fiction.

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Travaux pratiques

Vous gardez un souvenir ému des livres dont vous êtes le héros. Vous vous verriez très bien en Lisbeth Salander, en Phillip Pirrip, en Anna Karénine. Vous êtes atteint.e de bovarysme caractérisé. Pas d’inquiétude. Plutôt que de vous soigner, pourquoi ne pas faire de votre vie une œuvre d’art ?

Plusieurs options s’offrent à vous :

a. Recrutez un.e écrivain.e : passez-lui commande d’une série d’aventures que vous vous chargerez personnellement d’exécuter.

Si vous n’avez personne sous la main prêt à vous écrire un programme ad hoc, ou si vous avez des doutes quant à l’intérêt des péripéties qu’on pourrait vous proposer (vous ne connaissez que des écrivains médiocres, ou timorés), vous pouvez opter pour la solution b, économique et garantie sans mauvaises surprises.

b. Prenez votre livre préféré. Lisez-le comme un horoscope personnalisé, où seraient encodés votre passé, votre présent et votre futur. Avec un peu d’entraînement, vous pourrez faire face à tout type de situation, même les plus délicates. Ouvrez le livre au hasard : il suffit de considérer la page comme un ensemble d’indices, de directives ou d’indications cryptées chargées de vous éclairer sur ce qui se passe ici et ce vous êtes censé.e faire maintenant.

Des gens tout à fait respectables ont pratiqué avec succès la lecture paranoïaque. En 1336, Pétrarque ne procède pas autrement au moment d’escalader le Mont Ventoux : il ouvre au hasard les Confessions de Saint-Augustin et s’en sert comme d’une boussole, géographique et spirituelle. Car un livre de chevet peut servir à peu prêt à tout : et pourquoi pas de guide de la Biennale? Emmenez donc votre livre préféré au Musée d’Art contemporain ou à la Sucrière. Ouvrez-le, au hasard. Qu’est-ce qui, dans les œuvres exposées, fait écho, même de manière très lointaine, à la page que vous avez sous les yeux? Comment le héros ou l’héroïne de la fiction que vous êtes chargé.e d’incarner verrait-il ces œuvres? En imaginant les moyens de les dérober, comme Arsène Lupin? En y lisant les coordonnées d’une trajectoire secrète, comme Ulysse? Les rouages d’une machination, comme la Marquise de Merteuil?

Sophie Calle et Grégoire Bouillier : entrées croisées dans la fiction

En 1992, Sophie Calle fait une entrée remarquée dans l’univers des personnages de roman. Elle est déjà une artiste reconnue. En ouverture de son livre, Léviathan, Paul Auster la remercie de « l’avoir autorisé à mêler la réalité à la fiction ». Il y met en scène le personnage de Maria, artiste fantasque dont la biographie et la pratique empruntent beaucoup à celles de Sophie Calle. Maria organise ainsi chaque année pour son anniversaire un dîner où le nombre des convives correspond à son âge ; elle suit des gens dans la rue, les photographie et imagine leur existence ; elle embauche un détective privé pour la prendre en filature, s’essaye au strip-tease, entreprend de rhabiller un inconnu. Mais le romancier lui attribue aussi certains rituels de son invention : des journées entières qu’elle passerait sous le signe d’une lettre de l’alphabet, ou à se nourrir d’aliments d’une seule couleur – oranges le lundi, rouges le mardi, blancs le mercredi.

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La parution de Léviathan offre à Sophie Calle l’occasion de rendre à chacun ce qui lui appartient, sous la forme d’une exposition au Centre nationale de la Photographie, en 1998, et d’une série de livres, Doubles-jeux, où elle remercie à son tour Paul Auster de l’« avoir autorisée à mêler la fiction à la réalité ». Le premier volume de la série s’intitule De l’obéissance : en couverture, l’artiste, arborant une perruque blonde, pose sagement, entourée d’animaux naturalisés, créature parmi les créatures. Dans le livre, elle s’exécute, adapte son régime et son emploi du temps aux directives que le romancier a inventées pour son double fictionnel.

Mais cette docilité est de courte durée : les cinq livres suivants sont l’occasion pour Sophie Calle d’une réappropriation en règle des œuvres et performances qu’on lui a empruntées. Elle n’hésite pas au passage à biffer et à corriger au stylo rouge les pages du roman où Paul Auster s’est permis de s’écarter de son modèle. Rejouant, dans sa pratique artistique, le thème de la créature qui se rebelle contre les excès de son créateur, elle subvertit avec malice l’autorité et le pouvoir du romancier sous la forme d’une mise au point qui lui est aussi l’occasion d’une rétrospective.

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Pourtant, Sophie Calle semble avoir pris goût à ce statut de personnage fictionnel, et se dit prête à faire à nouveau preuve d’obéissance, dans le cadre cette fois d’un travail en collaboration. Elle passe à Paul Auster commande d’une série de directives qu’il écrira pour elle et qu’elle s’engage à suivre à la lettre pendant une durée maximale d’un an. Le romancier, apparemment effrayé, ne lui fournit qu’une liste relativement consensuelle d’Instructions personnelles pour Sophie Calle afin d’améliorer la vie à New-York (parce qu’elle me l’a demandé…). Calle est prise à son propre piège : elle s’exécute avec un sourire forcé, distribuant cigarettes et sandwichs aux passants près de la cabine téléphonique qu’elle a aménagée dans une rue de New-York. Elle confiera ensuite son destin d’héroïne à d’autres, par exemple à la voyante Maud Kristen, qui l’enverra successivement à Berk, puis à Lourdes (Où et quand ?, 2008 et 2009).

Les écrivains peuvent ainsi se montrer de décevants démiurges, pour peu que ce soit leur créature qui les somme d’écrire. Et tout le monde n’a pas d’écrivain ou de voyant à disposition. Qu’importe : il existe d’autres moyens de se glisser dans la trame d’une fiction.

En 1990, Grégoire Bouillier fait une entrée peu remarquée dans le monde de l’art contemporain. Il n’est pas encore écrivain. Il tient, le temps d’une soirée, un rôle de figurant dans le rituel qu’une artiste déjà célèbre, Sophie Calle, organise chaque année pour son anniversaire : celui de l’invité mystère. Calle et Bouillier échangent quelques mots, mais leur rencontre n’aura réellement lieu que plus tard, après la publication du premier livre de Bouillier, Rapport sur moi, en 2002. Pour l’heure, la soirée tourne fiasco. Convié par un ancien amour avec qui les retrouvailles s’avèrent décevantes, Grégoire Bouillier, déterminé à jouer les grands seigneurs, offre à l’artiste une bouteille de vin hors de prix à laquelle personne ne semble faire attention. Il ne sera même pas question de la boire pour se consoler, puisque qu’il découvre avec effarement que Sophie Calle garde les cadeaux qu’on lui offre afin de les exposer. Bouillier finit par quitter la fête. Dans le volume de la série Doubles-jeux intitulé Le Rituel d’Anniversaire, à l’année 1990, il est dit que l’invité mystère a probablement offert un « bon pour un cadeau ».

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Pour autant, la soirée n’est pas totalement perdue. Car alors qu’il est sur le point de partir, la femme qu’il a aimée, avisant un bouquet de roses, laisse échapper que ce sont là les seules fleurs qu’elle supporte de voir coupées. « [E]t immédiatement », ajoute Grégoire Bouillier, « je sus que la méprise qu’avait constitué ma présence à la soirée s’était dissipée ». Au terme d’une courte enquête, il retrouve cette phrase dans Mrs Dalloway, un roman qui avait fortement marqué la jeune femme au temps de leur vie commune. Et c’est au final toute leur histoire qui s’éclaire à la relecture du roman de Virginia Woolf, comme si elle n’avait fait que rejouer l’amour manqué entre Clarissa Dalloway et l’impossible Peter Walsh. Mrs Dalloway apparaît ainsi à Grégoire Bouillier comme la fiction où serait encodée la trajectoire de celle qu’il a aimée. Pour la sienne, elle se trouve dans un autre livre, L’Odyssée, dont la lecture a constitué une singulière révélation, relatée dans Rapport sur moi (2002) :

[…] tout s’éclairait soudain à sa lumière. D’inouïes coïncidences surgissaient entre ce que je lisais et ce que je vivais, les frontières étaient abolies et je pouvais voir entre les lignes par où moi-même étais passé. En filigrane des aventures d’Ulysse se révélaient les miennes, non pas identiques, mais reprises. Charybde et Scylla, les bœufs du Soleil, le cyclope… j’avais, à ma manière, vécu tout cela. Je pouvais citer les lieux et les dates. Renouer les fils. […] Alors l’Odyssée était l’oracle qui m’enseignait mon avenir…

Dans le récit d’Homère, écrit encore Bouillier, il a ainsi « trouvé [s]a formule ». La fiction se fait grille de lecture, horoscope, où celui qui lit se déchiffre lui-même et donne à son existence la cohérence rétrospective d’un destin. Bouillier n’a pas besoin d’écrivain pour s’inventer une vie de personnage de roman : son odyssée est déjà écrite. Traversant l’ensemble de ses récits, sa pratique de la lecture paranoïaque ne cesse de mettre au jour cette fiction qui constitue à ses yeux la trame sous-jacente de son existence.

Sophie Calle et Grégoire Bouillier se sont rejoints, avant même de réellement se connaître, puis de se séparer, dans une pratique de l’écriture de soi qui s’apparente au dandysme. Car le dandy, c’est celui qui guide ses actions selon un principe esthétique – ici celui de la fiction – et qui choisit de faire de sa vie une œuvre d’art. Abandonnant la position de maîtrise liée à la notion d’auteur au profit de la passivité du personnage, leur travail pose la question d’une fiction qui aurait fini par si bien adhérer à l’existence qu’elle laisse planer le doute quant au réel qu’elle est censée recouvrir.

A lire

Paul Auster, Léviathan [Leviathan], traduction Christine Le Bœuf, Actes Sud, 2003 [1992].

Grégoire Bouillier, Rapport sur moi, Allia, 2002.

Grégoire Bouillier, L’Invité mystère, Allia, 2004.

Sophie Calle, Doubles-jeux, Actes Sud, 2002.

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