A propos de : Comment faire disparaître la terre ?, d’Emmanuelle Pireyre, Paris, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2006.

 

Il y des livres qui ne ressemblent à aucun autre, qu’on serait bien en peine de classer selon les genres identifiés, et qui pourtant suscitent un étonnant sentiment de familiarité. C’est qu’on y reconnaît le grain même de notre expérience, qu’ils permettent de penser autrement en lui donnant forme. Les livres d’Emmanuelle Pireyre sont de ceux-là. Armée d’une précision aiguisée par des années d’écriture poétique, de sérieux enjoué et d’humour décalé, elle fait entrer à flots le réel dans la langue, brassant les données, les sujets et les discours. Dans des textes hybrides entre poésie, fiction et essai philosophique, elle modélise notre rapport compulsif à la documentation comme réponse aux problèmes qui se posent à nous quotidiennement.

Contrairement à ce que pourrait laisser croire son titre franchement apocalyptique, Comment faire disparaître la terre ? est un livre qui pose moins la question des méthodes à employer pour se débarrasser du monde existant que pour tenter d’y ménager un espace vivable, aux dimensions somme toute modestes. Le problème tient au fait que la réalité sociale a déjà en partie résolu la question : elle assigne à la femme de trente ans (l’âge de la narratrice) l’espace clôturé du bonheur pavillonnaire, dont on sent bien qu’il risque à plus ou moins court terme de virer au cauchemar. D’où la nécessité (1) d’organiser son évasion, (2) de creuser un tunnel à cet effet, et donc (3) de trouver un moyen pour faire disparaître les pelletées de terre ainsi dégagées. Le livre aurait pu s’intituler Manuel d’édification et d’entretien du bonheur individuel à l’usage de la femme de trente ans (dans ses dimensions matérielles, métaphysiques, professionnelles, amoureuses et capillaires), mais on comprend rapidement qu’Emmanuelle Pireyre préfère les toboggans mentaux aux voies toutes tracées et les échappées aux systèmes trop rigides. Plutôt qu’apporter des réponses définitives aux questions qu’elle pose, elle esquisse davantage un début de méthode, en papillonnant parmi un ensemble vertigineux d’interrogations existentielles. La « théorie générale des fenêtres et des tunnels qui ferait l’énumération des techniques comparées d’évasion, des manières dont on transite d’une chose dans une autre, d’un intérieur à un extérieur » est quant à elle renvoyée à un futur indéterminé, qu’on nous promet comme un âge de « maturité » de l’auteure.

Si Emmanuelle Pireyre affiche dans son titre l’ambition de produire un ouvrage pratique, c’est qu’elle fait elle-même un usage tout à fait pratique des textes. Elle se rend à la médiathèque, s’émerveille devant le système d’indexation Dewey et s’étonne de ses incohérences en matière de classement littéraire. Elle compulse les gigaoctets d’informations disponibles sur internet et les programmes télévisés. Elle lit les textes d’écrivains (Balzac et sa Femme de trente ans à l’existence désastreuse, Emmanuel Bove, spécialiste de l’évasion depuis Départ dans la nuit) et de philosophes (Épicure, Épictète, Deleuze et Guattari), visionne plusieurs films de guerre (Bresson, Renoir) et des séries télévisées (Profiler, Sous le soleil), interroge des manuels (Comment écrire un scénario ? plusieurs guides à l’usage des femmes enceintes, un livre consacré aux Métiers de l’édition et des livres), elle écoute Francis Ponge discourir sur son goût pour les détails sans intérêt, consulte un dictionnaire des séries télé, des biographies de Samuel Beckett et de Carson McCullers. Elle accumule quantité d’informations essentielles sur les espaces verts de Corbeil-Essonnes, l’impact du barbecue sur la démocratie et le goût de Marguerite Duras pour les lits au carré.

Au final, que nous apprend le livre utile d’Emmanuelle Pireyre ? Peut-être simplement que la technique du tunnel n’est plus opératoire. C’est que notre espace mental a changé : il n’est plus clôturé comme un jardin, avec un dedans et un dehors clairement distincts. Il ne suffit donc plus de creuser sous la clôture pour s’échapper. Notre espace mental contemporain, explique-t-elle, ressemble à un parc aquatique, où, portés par des courants bouillonnants, nous glissons perpétuellement d’un bassin à l’autre sur des toboggans reliés en réseau, formant une structure labyrinthique d’une infinie plasticité. Un monde où tout est interconnecté, mal isolé, où la frontière entre dedans et dehors est si poreuse qu’elle en devient caduque, et où tout est toujours pris dans un vaste mouvement de glissades et de déversements successifs.

De cet espace rhizomatique, il n’est plus question de s’enfuir : il est sans dehors. Peut-être s’agit-il plus modestement de l’apprivoiser, en schématisant ses circuits, en cartographiant ses itinéraires et les rapprochements hasardeux qu’il permet d’entrevoir. Au final, Emmanuelle Pireyre propose à la femme de trente ans une solution provisoire qui n’est pas si différente de celle qu’avait trouvée Proust en son temps : on prend à bras le corps ce qu’on a fini par identifier comme le problème majeur d’une époque (l’espace mental chaotique de l’information pour Pireyre, celui du temps pour Proust), et on essaie d’y mettre de l’ordre : le problème aboutit à un livre qui, à défaut d’offrir des solutions, modélise la complexité prodigieuse des choses, permet de la parcourir, d’en caresser la surface, de la rendre moins hostile.

Là où Emmanuelle Pireyre a la générosité d’un auteur de manuel pratique, c’est qu’elle nous fournit des astuces, voire des consignes, pour échafauder nous-mêmes nos propres projections spatio-cérébrales. Son texte, explique-t-elle, n’est pas conçu comme les petits îlots stables et délimités de fiction que produisent ses confrères romanciers. Les livres qu’elle a érigés en modèles, ce sont les catalogues Phildar et Pingouin, dans lesquels, à côté des photos de pulls et des instructions pour les tricoter, sont accrochés d’authentiques échantillons de laine. Comme les fils de couleur qui constituent la matière des pullovers en puissance, les documents et les informations qu’Emmanuelle Pireyre accroche dans ses livres constituent la matière de son expérience et de la nôtre, la matière de cet espace interconnecté, tissé de données et de discours qui se recoupent, se nouent et s’entremêlent sans cesse. Charge à chacun de bricoler comme il peut à partir d’un mode d’emploi toujours un peu lacunaire, de tirer des fils et de sauter des mailles, de tricoter et de détricoter un réseau où se perdre, à défaut d’un chandail qui tienne chaud. Lire aussi est une activité manuelle.

 

 Emmanuelle Pireyre, Comment faire disparaître la terre ?, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2006.

 

A lire également :

  • Féérie générale, L’Olivier, 2012, prix Médicis 2012.
  • Foire internationale, Les petits matins, 2012.
  • Libido des martiens, d'après l'œuvre Der Schlamm von Branst de Jos de Gruyter et Harald Thys, Frac Aquitaine/Editions confluences, coll. « Fiction à l'œuvre », 2015.

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