Pourquoi non à Georges Frêche , petit rappel du personnage : Quand Georges Frêche fricotait avec le Front National

Alors que les élections régionales approchent à grands pas, je voulais partager avec vous cet article d'Alain Nenoff publié dans l'Agglorieuse.

 

 

Jacques Blanc, en 1998, dans sa recherche d’un accord avec le Front National, a eu un précurseur en 1973 en la personne de Georges Frêche. Enquête sur une époque où Monsieur Septime fricotait avec l’extrême droite pour se faire élire député de Montpellier-Lunel.
Georges Frêche, de son perchoir septimanien, villipende « la déviance morale » du Centre Régional des Lettres, les associant aux écrivains collabos. Une semaine plus tard, il passe une deuxième couche dans Midi Libre : « Je répète que les gens du CRL ont travaillé avec alliance du FN et de l’UMP. Ils se sont donc disqualifiés ». Le procureur de la Septimanie drapé dans sa rectitude morale peut donc en bonne conscience déclencher le couperet qui va guillotiner le CRL. Mais si l’on remonte le temps jusqu’en 1973, on a la surprise de découvrir qu’il n’a pas hésité à pratiquer la déviance morale en racolant le FN. Plantons d’abord le décor. Nous sommes à une époque qui pose les bases de l’union de la Gauche victorieuse en 1981. Frêche, Marxiste Léniniste défroqué, a quitté ses terres toulousaines depuis 3 ans pour devenir un Rastignac languedocien. En 1971, il prend sa première veste électorale face à Delmas aux municipales. 2 ans après, comme un joueur de go qui conquiert la périphérie pour étouffer le centre, notre jeune loup de la politique, âgé de 35 ans, décroche l’investiture socialiste pour affronter René Couveinhes, le gaulliste historique tenant la circonscription Montpellier-Lunel. Pour cette législative, sont en lice en plus des 2 principaux candidats, Jacques Roux le professeur communiste, le gauchiste Alain Marchant, Vailhe, un radical centriste et surtout André Troise un ancien d’Algérie qui représente le Front National créé un an avant.
André Troise 4,66%
Au premier tour, Couveinhes l’UDR est en tête avec 36 % suivi de Frêche à 23%. Arrive ensuite le communiste, juste derrière à 20 %. Le radical totalise 14 % et le trotskiste atteint « le merveilleux score de 2,66 % pour un révolutionnaire » comme l’écrit Midi Libre du 5 mars 1973. Mais le résultat électoral le plus surprenant est celui d’André Troise qui recueille sur son nom 4,66 %. C’est le meilleur score de France pour le FN naissant, les années 80 montreront que ce n’était qu’un début. « Comme Frêche était sur Montpellier et moi sur Béziers, il avait eu les résultats avant moi dès le dimanche soir » se souvient 30 ans après, comme si c’était hier, André Troise. « Un certain Perez a fait l’intermédiaire pour m’inviter chez Frêche le lendemain. Il a tellement insisté que par politesse, j’ai accepté de me déplacer ».
Dans sa villa de Montferrier
André Toise se rend donc chez Georges Frêche qui réside à Montferrier dans une villa « d’abord, il m’a flatté » raconte André Troise. « J’ai aimé votre campagne » lui chante Georges dans son salon. La première madame Frêche est là qui fait le service, café-petits gâteaux. L’intimité est une arme. « On se tutoie entre nous » propose le socialiste argumentant « nous sommes l’un et l’autre contre les gaullistes assassins » et Georges de porter l’estocade comme l’explique Troise : « Il m’a demandé purement et simplement que mes voix se reportent sur son nom au deuxième tour ». Malgré cette danse du ventre frêchienne, l’ancien d’Algérie ne succombe pas : « vous êtes sympathique, mais vous êtes mon adversaire » réplique Troise « Je suis Pied noir et malgré la haine et la rage envers les gaullistes, je ne choisirai ni la peste, ni le choléra ». Ainsi se baisse le rideau sur ce 1er acte. Des années après, les deux hommes n’ont pas oublié cet après-midi de négociation entre Troise et Frêche qui ont siégé au Conseil régional. Longtemps après un respect mutuel demeure.
Ancien de l’OAS
Mais Frêche le bretteur ne s’avoue pas vaincu. Prof de droit, il connaît un socialiste qui tient une cafétéria juste en face de la Fac. Cet homme, Guy Montero a le mérite d’être un ancien de l’OAS, un ex de la légion étrangère et un militant de Gauche. Frêche va donc à sa rencontre : « Il me manque 220 voix, avec tes origines tu peux m’aider ». Guy le baroudeur, humaniste, accepte de relever le défi : « Je me souviens très bien que nous sommes partis dans la 404 de Frêche, que nous l’avons garée place Salengro et que nous sommes allés à la permanence du Front National qui était situé à Figuerolles ». A l’instant de vérité, les deux socialistes pénètrent dans le nid des « fachos » comme on disait à l’époque. Ils montent au premier étage. « Nous nous sommes retrouvés dans une très grande pièce où tout au fond se trouvait Alain Jamet qui travaillait à un bureau. Devant lui, 7 ou 8 jeunes parlaient entre eux. » précise Guy Montero, qui ne manque pas de mémoire, avant de poursuivre son récit « Jamet qui avait repéré Frêche de loin lance à la cantonade « Je ne discuterai jamais avec des marxistes » et se replonge dans ses papiers en nous ignorant. J’ai alors sorti mon livret militaire et je l’ai montré à l’un des jeunes. » La guerre d’Algérie n’était pas loin et les états de service de Montero éloquents, alors s’instaure un dialogue respectueux entre baroudeurs.
Nous sommes tous anti-gaullistes
La situation se détend et Frêche prend la parole, se remémore Montero : « Mon père qui a été commandant dans l’Armée Française a vécu en Algérie dans des moments douloureux. Je suis pour les Pieds noirs. Ce que je vous demande, c’est de battre un gaulliste en votant pour moi dimanche, car vous et moi nous sommes des anti-gaullistes ». Un autre point de vue corrobore le récit de Guy Montero, celui d’Alain Jamet : « Frêche a basé sa campagne 2004 contre Blanc sur son alliance avec le Front, et pourtant, il a fait la même chose en 1973. Il est venu à ma permanence pour négocier avec moi, mais j’ai refusé de le recevoir. Il a discuté avec les militants pendant presque une heure en leur disant tout le bien qu’il pensait de nous et surtout en attaquant les gaullistes ». Alain Jamet a déjà raconté cette péripétie de la vie politique locale, mais elle ne semble pas passionner les médias qui, comme Frêche, préfèrent oublier se trouble épisode de son passé. Alors aujourd’hui l’anti-gaulliste racoleur s’est mué en son contraire. Quand Frêche baptise une salle de l’Hôtel de région, Charles de Gaulle, il le justifie par « C’est un homme de qualité, le plus grand du 20ème siècle ».
Masque du traître
Plus choquant encore, quand Frêche donne le nom de François Mitterrand à une minable salle aveugle, il lâche dans Midi Libre de jeudi dernier : « Une petite salle pour Mitterrand parce que c’est un petit homme politique ». Pour Frêche, la vengeance est un plat qui se mange froid, pour Mitterrand aussi. L’anecdote se déroule en juin 1971 dans la banlieue parisienne et là encore, Guy Montero qui était présent raconte : « Nous étions montés Frêche et moi pour le congrès d’Epinay qui allait permettre à François Mitterrand de devenir premier secrétaire du PS. Avant l’élection Mitterrand avait entendu Frêche dire du mal de lui dans une discussion de couloir. Alors quand le même est venu le féliciter de sa victoire Mitterrand lui a froidement lancé “ Monsieur dans toute tragédie grecque il existe le masque du traître. Monsieur vous en avez bien la tête “ » le souvenir cinglant explique que Mitterrand soit réduit au placard en Septimanie. Dernier détail, le 11 mars 1973 Georges Frêche est élu pour la première fois député avec 894 voix d’avance sur le sortant le gaulliste René Couveinhes. Au premier tour André Troise du Front National totalisait 3142 suffrages. Quel est l’idiot qui prétend que le crime ne paie pas ?

 

Alain Nenoff

L'Agglorieuse

 

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