Le courage qu’il faut aux rivières : le premier roman d'Emmanuelle Favier

Premier roman à l'écriture poétique et sensuelle, mêlant force et douceur, Le courage qu'il faut aux rivières de Emmanuelle Favier aborde un thème peu connu, celui des "vierges jurées", un phénomène ayant cours dans les Balkans...

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Avec ce premier roman d’une grande intensité, sur un thème qui questionne l’identité genrée, Emmanuelle Favier rapporte un phénomène peu connu, vécu en Albanie, celui des « vierges jurées ».

Ce sujet des « vierges jurées », traité de nombreuses fois dans les œuvres d’imagination au cinéma et en littérature, est celui de ces femmes qui, dans une des sociétés les plus patriarcales, les Balkans, ont renoncé à leurs maigres privilèges féminins pour embrasser ceux des hommes, à savoir : posséder, travailler, décider ; Emmanuelle Favier explique, en toute fin d’ouvrage, qu’il lui est venu après sa « première rencontre avec ces figures captivantes dans le cadre de l’exposition intitulée « au bazar du genre » au Mucem, en 2013 ».

Manusche a les cheveux courts grisonnants, est vêtue comme un homme, fume et boit avec les autres hommes, a pouvoir de décision dans la famille, Manusche est pourtant une femme, devenue « homme », elle est une de ces « vierges jurées ». Traumatisée, après avoir assisté enfant à un autre rituel autour du mariage selon lequel la jeune épousée est traînée de force pour aller se marier, elle a décidé de devenir  « un homme » aux yeux de la communauté. Dans cette fiction, c’est par choix que Manusche a renoncé par là même à toute sexualité.

Manusche a fait vœu de renoncer à sa féminité, à la maternité, et donc à se marier, elle a juré de rester vierge. Renoncer à avoir des enfants, à être une mère signifie-t-il renoncer à vivre et à aimer ? Quand elle va croiser la route d’Adrian, c’est pour un homme qu’elle croit alors éprouver dans son corps, ce doux rêve qu’on nomme désir. C’est la société et son sacrifice qui lui interdisent pourtant cette relation jusqu’à ce qu’elle découvre en Adrian un être tout aussi complexe qu’elle, au passé et à l’histoire douloureuse, Adrian que son père a élevée brutalement.

Croisant cette « tradition » dans l’illusion de pouvoir choisir son sexe et celle de l’enfant née fille dans un foyer où on attendait plutôt un garçon, l’auteur va entraîner le lecteur à la rencontre de deux êtres qui n’auraient jamais dû se rencontrer et qui vont s’aimer contre l’ordre et la société, révélant du même coup la complexité à vivre une identité qu’on se choisit dès lors que celle-ci se doit d’obéir à des codes fixés par la communauté ou la société.

Le sujet est passionnant à bien des égards, et bien mené, mais c’est surtout l’écriture d’Emmanuelle Favier qui domine par la grâce d’une langue riche et profonde, faite de lourds silences ; ceux que portent la question identitaire, la souffrance des corps indifférenciés, féminin et masculin à la fois, ou ni l’un ni l’autre qui nous plonge dans une atmosphère quasi mystique, mais plus encore par la poésie qui émane de chaque phrase d’une grande délicatesse.

Cette écriture belle, libre, sensuelle et envoûtante parvient même à dépasser la violence qui traverse pourtant le texte tant au niveau des événements (viol, meurtre) que par le thème choisi.

C’est un roman que l’on reprend pour le goûter à nouveau ; et qui, longtemps après qu’on l’ait refermé dérange encore. Que l’on soit homme ou femme, il laisse à la fois un sentiment d’incomplétude et d’infini sur les possibles de l’être humain et sur la difficulté à être tout simplement.

Au-delà du sujet, le texte questionne de manière tout à fait moderne l’identité, alors que la transsexualité fait la Une de l’actualité et divise plus que jamais l’opinion publique. Qu’est-ce qu’être une femme ? Un homme ? Où commence et où s’arrête la force physique, la difficulté se débrouiller et à affronter l’adversité ? Exposant la vie de ces femmes, l’auteur interroge évidemment avec force la condition féminine quand elle est tributaire des  coutumes ancestrales fixées par la société.

Etre une femme qui renonce à l’être pour endosser les habits d’un homme, en adopter ses gestes et son autorité tout en gardant la douceur féminine jusque dans l’épreuve. Adrian et Manusche, deux êtres à la personnalité puissante, deux êtres forts, suffisamment forts pour tout endurer et garder encore cette sagesse de croire en la vie malgré tout.

Une belle leçon d’amour que cette confusion des genres et un très beau premier roman pour cette rentrée littéraire 2017 !

 

EXTRAITS :

« Elle sentait l’odeur de la bête, celle de la laine râpeuse qui pesait dans son dos et celle du bois un peu collant sur son front. Dans l’ombre halitueuse, un vrombissement s’éleva. Elle songea au serpent qui, lui avait-on dit , se cache dans les murs de toute maison, mais se convainquit que ce n’était que le frottement des punaises. L’un des deux hommes se dirigea vers l’âtre et attisa le feu avant de parler. Elle comprit qu’il s’agissait d’elle, elle entendit des mots qu’elle ne connaissait pas et qui la mirent mal à l’aise. Puis l’autre homme, celui qui était resté muet, déposa dans la main de son compagnon un anneau et une poignée de pièces. L’homme compta l’argent et le remit avec l’anneau au père de Manusche.

L’enfant s’écarta du trou et enfouit sa tête dans ses bras Ses yeux brillaient de larmes terrifiées. Entre les lames de bois, les bêtes grinçaient plus fort. » (p.24)

 

« C’est ton âme que tu portes, Adrian, c’est ton cœur que tu soutiens de tes bras maigres pour ne pas qu’il s’érafle au sol pierreux, pour ne pas qu’il s’écrase et t’abandonne à ta solitude, à la froidure du dedans, qui te fait mettre un pied devant l’autre .

Adrian marchait vers le sud, les tempes humides. Les lumières de juin ricochaient entre les branches des plaqueminiers, faisaient des fuites claires sur le sol. Elle tenait sa veste d’un doigt crocheté sur son épaule, la laine de son pull agaçant sa nuque en sueur. Dans un virage, un fragment argenté l’éblouit soudain, disparut aussitôt. Elle recula d’un pas pour retrouver l’éclair bleu-gris et tâcha de s’orienter parmi les pièges rectilignes des arbres. En un instant le monde ne fut plus qu’une vastitude irréelle et liquide. Un immense lac s’étendait devant elle, à seulement quelques mètres de la route, impossible à deviner sans la trahison des rayons.

[…]

De loin en loin, elle croisait des mouranes, petits tas de cailloux qui marquaient les limites du territoire et, souvent, l’endroit où la mort avait jeté le corps d’un homme né pour ce destin de lisière. Ces amoncellements cénotaphes n’étaient pas d’antiques tumulus radotant leur légende, c’était l’oeuvre récente de mains calleuses qui, la veille encore, le matin même peut-être, pleines de leur certitude, avaient patiemment accumulé les roches, jouissant de la perpétuation d’un mystère plus grand, plus nécessaire que leur propre existence. Adrian eut l’impression fugace que ces monuments minuscules s’adressaient à elle, qu’ils étaient autant de présages lugubres, autant de jalons définitifs qui avalaient son parcours, lui interdisant de se retourner. » (p.82)

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Emmanuelle Favier est née en 1980. Elle est l’auteure d’un roman (Le courage qu’il faut aux rivières, à paraître en septembre 2017 aux éditions Albin Michel), d’un recueil de nouvelles (Confession des genres, éditions Luce Wilquin, 2012) et de trois livres de poèmes (À chaque pas, une odeur, Librairie-Galerie-Racine, 2001 ; Dans l’éclat des feuilles vives, éditions de la Musaraigne, 2005 ; Le Point au soleil, Rhubarbe, 2012).

Ses textes apparaissent dans un grand nombre de revues, blogs ou anthologies en France, en Belgique ou au Canada, qu’il s’agisse de nouvelles (Brèves, Rue Saint-Ambroise, Harfang) ou de poèmes (Poésie 1, Arpa, Bacchanales, Lieux d’être, Multiples, Le Journal des poètes, L’Arbre à paroles, Sarrazine, Pas d’ici, pas d’ailleurs…). Sa poésie a été primée à deux reprises.

Elle est également auteure de théâtre et sa deuxième pièce, Laissons les cicatrices (inédit), a reçu le premier prix du concours d’écriture dramatique de la Manufacture des Abbesses en 2013. Elle a en outre publié plusieurs articles critiques (Alternatives théâtrales, Mediapart, Poésie 1, Cahiers de théâtre/Jeu, Altermed…) et a soutenu en 2006 une thèse sur les adaptations au théâtre de l’œuvre et de la vie de Rimbaud.

Elle a participé à de nombreux festivals littéraires (Printemps des poètes, DécOuvrir, Paris littéraire, Festival des jeunes étoiles…) et, de 2008 à 2015, a donné ses textes à entendre avec le guitariste Fabien Montes dans le cadre du duo « Proses électriques ». Entre 2013 et 2015, elle a organisé et animé des rencontres littéraires, notamment à la Maison de la poésie à Paris.

Elle est correctrice-relectrice pour Mediapart depuis 2011. (bio empruntée au site Mediapart)

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