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Billet de blog 5 mars 2012

SILENCES

marie laure veilhan
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il est des silences attentifs, choisis, délibérés. Et beaux. La respiration entre deux mouvements du Requiem de Mozart, le père qui se tait pour adorer le sommeil de son enfant, le souffle qui se fait léger pour laisser parler les vagues…

Il est des silences qui, tels un brouillard gris, épais, se compactent en une masse énorme qui nous plombe comme une ταφόπλακα (plaque tombale)…

Depuis le début de « la crise », deux mots, deux images me hantent : le rouleau compresseur (odostrotiras, en grec), et la plaque tombale.

Sous ce manteau de plomb, perçant parfois aux cimes le drap de la censure que nos bourreaux nous infligent, mais que nous cultivons aussi, à nos corps défendant, des voix s’élèvent. Menues ou tonitruantes, elles clament qu’il faudrait autre chose, elles réclament (air, liberté, humanité, « pain, éducation, liberté ! »)…

J’essaie de percer cette plaque, qui n’existe peut-être, après tout, que parce que je veux bien lui reconnaître une existence tangible…

Alors voilà.

Grèce, 2012.

Le nouveau prêt de 130 milliards d’euros n’est pas encore débloqué (on attend la complétion de la procédure d’échange des obligations d’état) qu’on parle déjà, du côté de la Troika, de la nécessité éventuelle d’un troisième plan d’ « aide », de 50 milliards, qui courrait de 2015 à 2020…

Les élections, initialement annoncées (lors de l’installation en novembre du gouvernement de junte mené par Papadémos, technocrate financier non élu) pour le 19 février, ont été repoussées. C’est vrai, quoi, trop de démocratie, ça pourrait faire mal. Et puis on ne sait jamais, la gauche pourrait (KKÉ et Syriza ensemble, pour le décompte, à défaut de l’être pendant la campagne) bien gagner !!

Finalement, on retiendra le 29 avril ou le 6 mai. C’est selon. Selon quoi, on ne sait trop, mais les speakers de la télé nous l’affirment : c’est comme ça que c’est le mieux. Pour éviter la faillite (même les ogres des frères Grimm n’étaient pas aussi effrayants que cette faillite-là !), il faut tout, on dit bien, tout mettre en œuvre.

Voilà pourquoi, disent en chœur nombre de députés et de ministres, de droite comme du Pasok, il peut être envisagé de conserver Papadémos à son poste de Premier Ministre, histoire de lui permettre d’achever ses travaux herculéens.

Lequel Papadémos se garde bien de dire ce qu’il compte faire ; bon, si on insiste, il se dévouera…

Ils n’ont peut-être pas tort, ces Diamantopoulou (PASOK, Ministre de l’Éducation, membre du Club Bildeberg), Avramopoulos (porte-parole de la Nouvelle Démocratie, droite) qui prônent une prorogation du « mandat » du gouvernement d’« union nationale » (je croyais bêtement que « mandat » se rapportait à un poste élu… et « union nationale » à une union, au niveau national): ça prend quand même un peu de temps d’anéantir un pays.

Parce que c’est bien d’anéantissement qu’il s’agit.

Salaire minimum, selon la convention nationale, applicable partout dans le sectteur privé à compter du mois de mars : -22 %, soit 585,78 euros BRUTS.

Toutes les primes (langues étrangères,, diplômes, …) sont supprimées, sauf la prime de mariage (5 %) et la prime d’enfants (5 % par enfant à charge, aucune allocation n’étant par ailleurs versée par l’État.

Je m’apprête à signer mon nouveau contrat.

Employée de bureau qualifiée (service commercial, logistique) d’une Union de Coopératives Agricoles.

J’ai démarré en 2009 à 1350 euros nets par mois.

Aujourd’hui, je signe pour 480 euros (nets, je vous rassure !!!).

Au risque de fatiguer ceux qui m’ont déjà un peu lue, je récapitule :

- 320 euros de loyer,

- 125 euros pour les cours d’anglais (difficilement envisageable d’en priver les

enfants, mais on va y venir)

- 50 euros d’électricité

- 50 euros de téléphones + internet,

- L’essence à 1,79 (la moins chère), le pain à 1,60, le lait à 1,40…

- 23 taxes et impôts différents, la TVÀ à 23 % sur tous les produits, … Bon j’arrête, si vous supportez encore, moi, pas.

- Et on voudrait encore 180 euros pour les cours de musique (guitare pour ma fille,

accordéon pour mon fils, piano pour moi), faut dire qu’on exagère quand même…

Il y a encore pas mal de gens dont le sort est plus enviable que le mien. Ils sont peut-être deux à travailler (mon compagnon est au chômage, sans droit aux allocs : sa patronne ne l’avait pas déclaré assez longtemps pour qu’il puisse réclamer quoi que ce soit, c’était ça, ou partir il y a deux ans)… Mais nombreux sont ceux dont la situation est pire, oui, bien pire. Pauvres, miséreux, malades peut-être…Et sans voix, ceux-là, ni internet, ni famille en France, ni Médiapart.

L’état sanitaire du pays rappelle de plus en plus les pays du Tiers-Monde, et pas les mieux lotis.

Obligation est désormais faite aux médecins de prescrire des médicaments génériques (produits dans le meilleur des cas au Bengladesh), les handicapés n’existent plus, les sourds, les immigrés, les femmes seules, les vieux, plus personne n’existe, sauf pour

payer les taxes et impôts. On paie d’avance les examens réalisés à l’hôpital. Là où l’hôpital n’a pas été purement et simplement fermé. Ou vendu à Interamerican…

Les suicides et tentatives de suicides (être désespéré n’est pas une garantie de réussite…), les actes de folie (un employé licencié prenant en otage ses anciens collègues), les grossesses qui s’interrompent spontanément, pour cause de mauvais suivi et de stress insupportable…

En attendant, les employés de l’Union où je bosse grognent, rechignent, mais n’ont toujours rien fait (de mon côté, pour des raisons particulières qu’on pourrait qualifier de punitives, je n’avais pas jusqu’à maintenant le statut d’employée, ou plutôt je l’avais

perdu pour être déclarée comme « ouvrière » – tout en continuant à faire exactement le même travail, mais pour la moitié de mon salaire initial. Ah, ça c’était le bon temps, maintenant, j’en suis au tiers…)

La résistance s’organise parmi une (petite) frange de la population, sans doute celle qui peut encore ne pas se préoccuper uniquement de sa survie.

Dans un autre billet, j’évoquerai mon week-end dernier à Athènes, pour un « tour organisé » à la requête de deux journalistes français indépendants, de la Grèce qui lutte. Cette lutte suppose qu’on soit informé, donc qu’on résiste à la propagande insidieuse et redoutablement efficace (y compris aux mesures de diversions, comme les séries débiles

et débilitantes qui tournent en boucle, comme en Argentine en 2001) ; qu’on réfléchisse, ça n’est pas donné à tout le monde, soyons francs. Réfléchir requiert du temps, de la volonté ; on a parfois plutôt envie d’aller faire la sieste, pour oublier… ; qu’on s’organise, et qu’on se mette d’accord, or l’urgence de la situation ne semble pas, encore une fois,

transformer les organisations syndicales, partis de gauche, initiatives citoyennes en des champions de l’union.

On peut être pauvres et inefficaces, pauvres et bornés, pauvres et cons, c’est même notre droit, même si ce n’est pas dans notre intérêt.

Les médias nous rebattent les oreilles de l’initiative de certains producteurs qui ont décidé de vendre leurs patates directement à la population, sans intermédiaires. Effectivement, le prix au kilo, de 0,80, a chuté jusqu’à 0,35. Mais cela permet sans doute davantage de rejeter la faute, ici, sur les intermédiaires (sans toucher aux grands, gros, méchants…) et de diviser pour mieux régner, tout en évitant soigneusement d’aborder la seule question

valable : qu’est-ce que cette dette ? Pourquoi en est-on réduit à se battre pour survivre, alors qu’on n’a rien fait de mal ???

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