DIMITRIS CHRISTOULAS, GREC, 77 ANS.

Ce 4 avril au matin, la foule va et vient sur la place Syntagma, le point central de la capitale hellène. Bientôt Pâques, temps d'effervescence pour les Grecs toujours

Un homme âgé sort de la bouche de métro, descend un peu la place, et va se planter derrière un des gros arbres qui prodiguent leur ombre, en été, aux touristes assoiffés et aux chiens errants. Il dit "je ne peux pas laisser une telle dette à mon enfant", met l'arme à la tempe, tire, tombe. Dans sa poche, un mot de trois paragraphes.

Il est 8 heures 45, deux ans moins quelques poussières après le début de la danse des déchiqueteurs de son pays, la Grèce. Il s'appelle Dimitri Christoulas, il avait 77 ans, il était pharmacien à la retraite, père d'une fille de 37 ans, divorcé. Voilà pour l'état civil. Il était aussi politisé -à gauche-, activement impliqué dans de nombreuses actions, parmi lesquelles les innombrables rassemblements sur la place Syntagma où il a projeté de se tirer une balle dans la tête.

 

 

"Il voulait, par son suicide, envoyer un message politique. Il était très politisé, mais aussi plein de rage » a déclaré Adonis Skarmoutsos, son voisin et ami.

Dimitris Christoulas n’était pas lourdement endetté, pas endetté du tout, d’ailleurs. Comme tous les retraités grecs, il avait subi des baisses successives de sa pension.

« Le contenu de son message est la voix de mon père, le contenu politique de son geste » a déclaré sa fille au journal TA NEA.

Je traduis ici même la note qu’il a laissée, et que la police a refusé de diffuser (c’est sa fille qui s’en est chargée) :

 

« Le gouvernement d’occupation à la Tsolakoglou (ndlt : gouvernement de collaboration avec les Allemands, installé pendant la Seconde Guerre Mondiale) a véritablement réduit à néant la possibilité pour moi de survivre grâce à une retraite digne, pour laquelle moi et moi seul ai payé 35 durant (sans soutien de l’Etat).

Comme j’ai maintenant un âge qui ne me permet pas une action individuelle dynamique (sans toutefois exclure, si un Grec en venait à se saisir d’une Kalachnikov, que je sois le second), je ne trouve pas d’autre solution qu’une fin digne, avant de me mettre à faire les poubelles pour me nourrir.

Je crois que les jeunes sans avenir, un jour, prendront les armes et sur la place Syntagma, ils pendront par les pieds les traîtres à la nation comme les Italiens ont fait à Mussolini, en 1945 (Place Poretto à Milan) »

 

 

Plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées sur la place ; les forces de l’ordre (duquel, au fait ?) ont fait usage de gaz chimiques, lacrymogènes.

On a dénombré plusieurs dizaines d’interpellations, certaines personnes interpellées ayant été, auparavant, rouées de coups.

Une journaliste a été hospitalisée après des coups reçus et une « mauvaise chute ».

Les médias ont quasiment fait l’impasse, jusqu’au moment où ils ont réalisé qu’ils ne pouvaient qu’en parler.

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