GRECE: ÇA CASSE OU... ÇA CASSE (HORS DE LA RUPTURE, POINT DE SALUT)

Le 5 juillet 2015 restera gravé, dans les annales de l'Europe au moins, comme une journée historique qui vit un peuple se lever, au-delà de toutes les espérances (ou les craintes, selon le point de vue adopté), contre l'imposition, par tous les moyens, d'une politique d'austérité sensée offrir des portes de sortie à la crise, mais qui a démontré depuis belle lurette son incapacité à rien régler, pour la très simple raison que cette politique elle-même, si elle ne l'a pas forcément créé, contribue sans relâche à entretenir et intensifier le problème de la dette publique (grecque, ici). Le serpent se mord la queue, une main salvatrice vient lui ôter la queue de la gueule, et... on voudrait couper la main. 

Moins de trente heures après la première publication officielle des résultats du référendum, à savoir 61,31% des votes valides pour le NON sur l'ensemble du pays (pas un seul département n'a placé le NAI vainqueur), il s'avère que le lendemain fut aussi riche en rebondissements, questionnements et retournements que le dimanche le fut en attente inquiète, puis en effusion de joie, presque incrédule au vu d'un résultat que nul n'osait, même au secret de son âme, escompter une seconde.

23 points séparent le NON du OUI. Ce gouffre souligne comme au marqueur rouge ce OXI du peuple grec. L'on sait maintenant que ce vote a aussi obéi à un phénomène de forte polarisation, selon des lignes démarcatrices qu'on pourrait qualifier de lignes de classes. Ainsi, la circoncription d'Ekali (Nord de l'Attique, l'un des quartiers résidentiels des banlieues les plus huppées de la capitale) ne concède que 13% au OXI. A l'inverse (y compris géographique), la 2nde circonscription du Pirée, très populaire, ravagée par le chômage et la misère, plébiscite le OXI d'un 73% digne de consultations bien moins démocratiques qui ont parsemé l'histoire...

Yanis Varoufakis, turbulent Ministre des Finances, adepte du franc parler et du franc agir, et donc, très logiquement, pas vraiment en odeur de sainteté parmi les cravateux qui constituent le joyeux Eurogroup dirigé par J.C. Junker, a annoncé aujourd'hui que, pour permettre que les négociations à reprendre se déroulent au mieux, il avait remis sa démission au Premier Ministre, Alexis Tsipras. Nul besoin de décrire en détails ici le déferlement de messages, de la part des groupies en tout genre, que l'annonce de son départ a suscité. Même ses adversaires les plus convaincus ne pourront pas ne pas rendre hommage à son incroyable talent: entré en fanfare sur la scène politique après la victoire de Syriza le 25 janvier, il réussit l'exploit de ne tirer de son passage de comète -fort remarqué, mais on ne sait pas encore exactement pourquoi- au sein du gouvernement, que des bienfaits pour son image de star incontournable, et de voir cette popularité renforcée par son départ anticipé.

Euclide Tsakalotos (il conviendra, ici, de coacher les journalistes français sur la prononciation indiquée...) n'est pas keynésien, ni même néo- paraît-il, mais marxiste bon teint. La base de Syriza le connaît surtout pour ... sa discrétion qui tranche nettement avec la verve bruyante de son prédécesseur. D'aucuns craignaient la nomination, pour succéder à "Varouf" (avec une tronche et une dégaine pareilles, le M.D.F numéro un n'aurait pu se passer d'un surnom ad hoc), de Dragassakis, qui porte, au sein de la coalition de mouvances qu'est Syriza, l'une de ses branches les plus modérées (traduire: socio-démocrate, au besoin). Faut-il voir en ce choix de Tsipras une volonté particulière de ne pas lâcher sur le fond, même si la forme, avec Tsakalotos, sera indéniablement différente? Il est fort difficile de le dire. Et sur ce point, les chroniques des spécialistes du Monde ne s'avèrent pas (cela nous étonne, vraiment...) d'une efficacité redoutable.

Les avis divergent, selon qu'on manie le curseur plus ou moins loin des thèses les plus "centristes" de Syriza. Dragassakis avait levé la voix pour réclamer... que le référendum ne se tienne pas, et qu'on travaille à rechercher des solutions hors de la rupture. D'autres, comme Lapavitsas (encore un économiste émérite, comme le Syriza en compte tant qu'on pourrait croire, que "nul ne peut passer cette porte qui ne soit économiste"), lui, prône la sortie de l'euro depuis ... fort longtemps (et on ne l'accusera pas de changer d'avis comme de chemise!).

La question du maintien de la Grèce dans la zone euro -et à quel prix, pour ceux qui déclarent le souhaiter- hante le débat, sans vraiment y avoir trouvé jusqu'ici toute sa place. Le trio Samaras-Venizelos-Theodorakis, fervents défenseurs du OUI-à-tout, ont voulu ôter sa légitimité au référendum en "démontrant" que le vote ne portait pas, conformément à l'intitulé des bulletins- sur la dernière proposition des créanciers mais bien sur le maintient ou non de la Grèce au sein de la Zone Euro, voire même au sein de l'UE. Ils ont brandi le spectre d'une société jetée en patûre, en cas de mauvais vote, aux tenants de la drachme...ils ont décrit les mille malheurs qui s'abattraient sur la Grèce, y compris peut-être sa disparition de la surface de la terre européenne (par glissement de terrain?), pour terroriser les électeurs. La réponse des citoyens, refusant d'être pris pour des électeurs-moutons, fut sans appel. Et cette question de la monnaie commune de revenir par la fenêtre, au profit peut-être de ceux qui réclament depuis longtemps la libération des chaînes de la monnaie unique: si près des deux tiers des électeurs qui se sont déplacés pour voter validement l'ont fait en faveur du non, serait-ce envisageable qu'ils aient, aussi, voulu adresser ce message à Tsipras comme aux dirigeants de l'Europe de l'austérité?

Pour ce qui est des critères et des motivations qui ont permis aux Grecs de se forger une opinion, et d'en faire un vote, le cas du KKE (parti communiste grec, resté fidèle à la ligne de Moscou, qui se démarqua en 1991 du Synaspismos créé deux ans plus tôt, lequel représentait les "communistes de l'intérieur", non inféodés à Moscou) est instructif: D.Koutsoumbas, actuel Secrétaire Général du Parti, a, après maintes tergiversations qui ont contribué à brouiller le message, appelé à dire un NON "franc et massif" aussi bien au gouvernement de Tsipras qu'aux propositions des créanciers (et aussi, bien entendu, aux mémoranda, au capitalisme et à l'exploitation de...on manquerait de place ici).  La méthode pour dire non? Glisser dans l'urne un bulletin biffé d'un grand OXI, ce qui, au passage, en fait un bulletin nul. On se souvient ici du refus opposé par Koutsoumbas, au nom du KKE, à l'appel du Syriza à voter pour une condamnation du mémorandum, au motif que seul un vote réclamant "la fin du capitalisme", et non l'annulation des mémoranda, serait digne de leur assentiment. Curieusement -ou pas-, les électeurs du KKE ont massivement désobéi à la consigne du Parti, ce qui constitue, en soi, une mini révolution à l'échelle planétaire. Seuls 12% auraient suivi les ordres du camarade Koutsoumbas, les autres venant ajouter leurs voix à celle de la vaste majorité des opprimés, des pauvres, des cassés de cette crise de la dette.

Et maintenant? Et demain?

Le peuple a su résister, vaillamment, courageusement, avec cette pointe d'inconscience requise lorsque, au péril de sa vie, ou de son boulot, au moins, on fonce, quitte à perdre le très peu qui reste encore à perdre et n'en est donc que plus précieux encore. Il a dit OXI. Les banques sont toujours fermées, par décision ministérielle signée ce soir par E. Tsakalotos, elles le resteront au moins jusqu'à jeudi, et la perspective de leur réouverture est rien moins que sûre...Les liquidités dont disposent les banques grecques auront bientôt été asséchées. La patience, avec elles, risque de s'épuiser. Les banquiers centraux se réunissaient aujourd'hui; des trois possibilités qui se présentaient à eux (alimenter les banques grecques pour éviter la faillite du pays - maintenir l'ELA, le programme d'aide exceptionnel, au niveau précédemment adopté, ou carrément fermer les robinets, provoquant ainsi l'asphyxie quasi immédiate du système), ils ont choisi la seconde, en attendant la réunion, demain, des dirigeants européens. Bien malin (ou très bruxellois, peut-être?) qui pourrait prédire l'issue de cette réunion, et ce qui en découlera.

Petros Papaconstantinou, l'une des têtes pensantes d'Antarsya (le Collectif de la Gauche Anticapitaliste pour le Renversement), réclame, dans un article daté du 6 juillet lui aussi, la nationalisation des banques comme un passage obligé pour sortir de l'impasse: à choisir entre la "triade de l'impossible", à savoir la sortie de l'austérité, le sauvetage des dépôts en banques des petites gens et la réouverture des banques, ou le maintien de la Grèce au sein de la Zone Euro. P. Papaconstantinou soutient qu'il est impératif de sacrifier le troisième pour permettre le sauvetage des deux autres éléments de l'impossible trinôme.

Euclide entends-tu?

 

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