ARCHONDOULA, LA PETITE SOUVERAINE DE ZANTE

Ce matin, l’air scintille tout entier du soleil printanier. Il n’est pas dix heures, et la nature hésite encore entre la fraîcheur humide de la nuit et le plein soleil de midi.

« Le potager, le potager », se répète, le sourcil froncé, Archondoula en gravissant une à une les petites marches de pierre qui mènent à la terrasse, « il faudra qu’il l’arrose, qu’il ne compte pas sur de la pluie, maintenant …».

Trois marches, elle y est presque. Il fut un temps où elle les gravissait, ces mêmes marches, les yeux fermés, trois à trois ; elle a grandi ici, sur ce bout rocher perché au-dessus du village. Quatre-vingts Carêmes, -cinquante jours sans viande, ni œufs, ni laitages, ni huile certains jours-, les préparatifs de Pâques, à aider sa mère et les voisines, on blanchissait la cour et les escaliers, et presque toute la ruelle qui descend vers la place, alors, on faisait ça tous ensemble ; désormais ses voisines sont mortes, il ne reste plus que Yota, qui ne peut plus bouger, la pauvre, à force de trimer aux champs et de courir après ses chèvres….Quatre-vingt veillées de Pâques, quatre-vingts retours à la maison, les cierges à la main, la course des gamins au milieu des pétards crevant la nuit profonde, les cloches qui tonnent la résurrection… le chambranle de la porte basse (son père devait se baisser pour entrer) porte les marques successives des croix dessinées au cierge, pour bénir la maison le soir de la Résurrection. La croix de l’an dernier est bien visible, c’est Yorgos, l’aîné de ses garçons, qui l’avait tracée, son petit dernier en équilibre sur le bras gauche –il n’avait pas tenu jusqu’à minuit, s’était endormi dans les bras de sa mère, puis avait hurlé près d’une demi-heure quand les pétards et les cloches l’avaient réveillé en sursaut pour lui annoncer la nouvelle…

Archondoula sourit, c’est qu’il a dû grandir, depuis l’été dernier… Neuf mois qu’elle n’a pas vu son Yorgos, il travaille aux chantiers navals, il gagne bien, mais c’est difficile, elle ne voulait pas qu’il y aille. Mais il n’en a jamais fait qu’à sa tête. Il ne voulait pas rester au village ; il s’est marié à une inconnue, elle n’est pas mauvaise, mais enfin… « Chaussure de ton coin, fût-elle rapiécée… » dit-on justement. Il est parti à Athènes, son Yorgos, et depuis elle ne le voit qu’à Pâques et en été, parfois aussi à Noël.

Les autres aussi –Dimitri, le second, Anna, et Maria, les jumelles- sont partis, l’un après l’autre. Maria disait qu’elle voulait rester, mais elle a fini par tomber amoureuse d’Adonis, elle est partie, plus loin que tous les autres…Anna vient, de temps à autres, elle vient avec ses filles, son mari, et une brassée de fleurs (comme si Zante n’avait pas ses fleurs, elle !!!).

Soixante-dix étés à récolter le raisin, le faire sécher sur les alonias, au soleil d’août ; les réveils en catastrophe, quand la pluie se mettait à tomber doucement, en pleine nuit de septembre –un coup à perdre sa récolte, oui ! Elle entend encore Michalis, le « regretté », jurer contre le sort, les nuages, et Zeus, tout à la fois. Il suffisait qu’il ne blasphème pas…Quand il est mort, il y a deux ans, elle a décidé de laisser la vigne, trop de travail, et puis tailler la vigne, ça n’est pas un travail de femme, qui l’y aiderait ?

Elle vit de sa pension, jusque-là, ça allait, à condition de faire son pain, elle pouvait se payer les médicaments que le médecin rural lui prescrit tout les quatre mois.

Sur la terrasse blanche, les rosiers tiennent bon contre la brise, les lourds bidons peints en bleu se serrent l’un contre l’autre, comme dans le souvenir de cet hiver si rude, le plus rude depuis qu’Archondoula a le souvenir d’elle-même… Le Sieur Kostas a dû se faire porter du bois trois fois, c’est dire…

Elle a eu froid, cet hiver, Archondoula; plus de bois, et il aurait fallu payer pour envoyer un Albanais lui rapporter deux brouettées. Alors elle a eu froid, mais bref, elle a vu pire, aussi. Deux guerres, deux occupations, sans compter la dictature...son frère, arrêté pendant la guerre, a finalement été fusillé par les fascistes de l'île pendant la guerre civile... Elle s'en est toujours sortie.

C'est la première fois de sa vie qu'elle a dû accepté, deux mois de suite, l'aide financière de son fils. Mieux vaut ne pas en parler, ça fait trop mal.

Elle redescend lentement les marches à la blancheur défraîchie, elle tangue comme une vieille barque, c’est que c’est douloureux, ces hanches, le corps luxé, elle marmonne et touche terre.

Dans la cuisine, la casserole, couverte, semble attendre déjà les hôtes de midi. Le fumet du bon matin s’est presque dissipé –ne reste qu’une pointe citronnée, et l’amertume discrète de l’aneth, mais Archondoula sait, elle, que ce plat sera fameux; les artichauts sauvages, on s’en voit pour les éplucher, mais quel délice …

C’est Kitsos qui les lui a offerts, que Dieu le protège ; par les temps qui courent, il vaut mieux avoir Dieu de son côté…

Elle remet en place le petit napperon de dentelle, repose le papier blanc plié en quatre ; remet sa tasse dans le petit buffet –la porte vitrée produit un grincement étrange, plus fort que d’habitude, lui semble-t-il ; ôte ses vieux chaussons, enfile une à une ses chaussures de cuir (on ne voit pas vraiment la différence, elle porte le noir depuis la mort de son père, il y a quarante ans). Se relève lentement, le dos cassé, encore un pas, elle revient à l’évier.

Allons, Archondoula, avant que Dimitri ne rentre; il est à la ville, pour faire des courses; il s'inquiétait, depuis que sa retraite a été diminuée, elle n'a plus vraiment de quoi payer les médicaments pour ses yeux, ceux pour sa tension, et puis les autres, elle ne se souvient pas, et puis peu importe...Il est gentil, Dimitri, il est accouru quand le maire du village, Pandélis, l'a appelé pour le prévenir que les choses étaient difficiles, à Zante aussi.

Dans la cour, sa chaise l’attend ; c’est là qu’Archondoula prenait le soleil, en compagnie de son Michalis, leurs travaux achevés, tous les jours que Dieu fait… quand il pleuvait, ils rentraient les deux chaises, elles tenaient tout juste devant la petite fenêtre. Silencieux, ils sirotaient leur café, le regard portant aussi loin que la mer, au fond.

Ensuite, quand Michalis fut parti, elle a continué à prendre son café là, sur sa chaise désormais orpheline. On entendait les chiens de berger, au loin ; tout en bas, les barques avaient cessé depuis longtemps d’aller et venir (c’était maintenant le temps des hôtels, des croisières, qu’en avait-on à faire, d’un caïque de six mètres…).
Elle s’assied. Péniblement, encore, mais elle se targue de tout faire toute seule. Digne, Archondoula la bien nommée, la petite souveraine, digne en son royaume de Vares…

Elle reste là, un long moment –elle ne compte pas, elle n’a jamais eu de montre, pas besoin d’un aiguille pour lui indiquer quand il est temps de tout.

Un chien perdu aboie, puis la terre se tait. Elle attend.

Il est temps, elle le sait. Elle tend la main, le regard rivé sur l’horizon, au large.

Le bidon.

C’est froid, elle n’est pas sûre que ça suffise. Elle recommence, les yeux fermés, son bras peine à se lever si haut. Ca y est.

L’allumette.

Plantée sur sa chaise, qui n’est déjà plus une chaise, Archondoula, qui est encore là, s’est transformée en un immense cierge pascal, allumé trop tôt cependant pour qu’on puisse croire qu’il annonce une bonne nouvelle.

Le chien a repris ses aboiements, frénétiques.

Quand Dimitri, alerté par le chien, ou peut-être par l'instinct de l'enfant éternel, a piqué le sprint de sa vie, un sachet plastique bourré de médicaments lui martelant la cuisse, au rythme de son coeur trop gras, Archondoula venait de partir.

 

 

Je ne sais pas comment s'appelait Archondoula. C'est moi qui l'ai nommée ainsi. Pour dire un peu de l'histoire qui aurait bien pu être la sienne, à cette femme de 81 ans qui, dans son petit village de Zante, s'est immolée dans sa cour. Elle avait laissé un mot sur la table de la cuisine, expliquant qu'elle préférait partir plutôt que de risquer devenir un poids pour ses enfants.

Je lui ai donné un nom, parce qu'elle hante mes pensées depuis que j'ai lu ces quelques lignes d'une dépêche locale. Archondoula, digne victime de l'indigne Troïka.

 

 

 

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