500 mots d'une femme grecque

Le texte que je poste ici a été écrit par une amie grecque. Il s'agit de sa contribution à une revue féministe américaine (le texte original est en anglais).

Evgenia ne souhaite pas faire apparaître sa signature, considérant que cela risquerait d'ôter de sa force à ces mots qui ne sont pas que siens, mais peuvent devenir ceux de tout(e) un(e) chacun(e).

Vous pouvez le faire circuler le plus largement possible, là est le but même de sa publication.

Merci.

 

 

500 mots

Nous autres humains, nous formons des projets ainsi. Nous disons : s’il pleut demain, je n’irai pas au parc. Nous attendons pour voir ce qui adviendra. Et nous agissons. Ces trente derniers mois, en Grèce, la vie a dépendu d’autres choses. Tout d’abord, il y a eu les réductions de bonus. Si je n’obtiens pas mon bonus de Noël[1], je ne me ferai pas soigner les dents ; colère. Ensuite, ce fut le tour des réductions de salaires. Si mon salaire n’est pas réduit de 30%, j’économiserai pour les études de ma fille ; douleur. Puis les licenciements. Si j’ai un boulot le mois prochain, je paierai les versements de mon emprunt ; frustration. Puis il y eut le chômage. Si je trouve un job le mois prochain, je règlerai la nouvelle taxe sur ma facture d’électricité ; anxiété. Puis ce fut l’emprunt. Si personne ne m’accorde de prêt, je vais me retrouver à la rue ; panique. Puis les nouvelles mensualités d’impôts et de prêts. Si personne ne fait quelque chose pour changer tout ça, je ne vais pas pouvoir survivre ; désespoir.

Tout le monde ne vit pas sous les échéances décrites ici. Il y a des sociétés, en Grèce, qui font des profits à l’instant où j’écris ces lignes. Néanmoins, elles réduisent les salaires et licencient du personnel. Elles disent que le profit n’est présent, au présent, que lorsque les gains sont visibles dans le futur.

Et tout le monde ne vit pas chaque point de ces échéances-là au même moment. Certains sont virés plus tard que d’autres. Certains trouvent des boulots de merde, d’autres n’en trouvent aucun. Certains partent s’installer chez leurs parents, d’autres se retrouvent à la rue. Certains ne peuvent plus se permettre d’avoir une voiture, d’autres ne peuvent plus se permettre de donner tous les jours quelque chose à manger à leurs enfants. Certains émigrent, d’autres se suicident. Au début, certains espéraient que l’échéance ne les atteindrait pas. Ils se contentaient d’attendre. Mais vint avec le temps la conscience que le temps, dans cette échéance, passe inexorablement, se rapproche d’eux, les menace, menace leur vie.

La question de la politique fut posée : si l’ordre politique ancien n’est pas ré-établi, alors je serai détrompée de mon illusion  selon laquelle mon sacrifice avait un sens ; claustrophobie. Si un nouvel ordre politique est établi, je pourrais bien être encore une fois déçue ; crainte de l’espoir.

Vinrent les elections; la crainte de l’espoir prévalut sur la claustrophobie et donna place à l’espoir. Vous auriez dû être là pour voir les sourires. Nous nous préparons maintenant pour les nouvelles elections. Désormais, l’échéance compte un  nouveau point: si la Grèce demeure dans la zone euro, je pourrai penser ma vie au futur. Si la Grèce est débarrassée de l’austérité, je pourrai me libérer du désespoir et vivre la vie qui sied à un être humain. Maintenant l’UE, la BCE et le FMI déclarent qu’ils veulent que la Grèce reste dans la zone euro, mais qu’ils ne peuvent pas modifier le plan d’autérité.

Ils disent que les Grecs sont libres de choisir.

Nous disons qu’aucun homme n’est libre s’il lui est demandé de choisir entre l’impensable et l’invivable. Nous, Grecs, disons: aidez-nous dans notre lutte.

 

 

Traduction de l’anglais: MLVEILHAN

 


[1] (ndlt : le fameux « treizième mois »)

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