marie laure veilhan
Abonné·e de Mediapart

34 Billets

2 Éditions

Billet de blog 26 oct. 2012

marie laure veilhan
Abonné·e de Mediapart

La cravate d'Athanase, le bouc de Kalavryta, les chiens d'Aighion, ... ma Grèce 26 octobre 2012

marie laure veilhan
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Les nouvelles fusent de partout, je ne sais qu'en faire...

Pour les évènements nationaux concernant la Grèce, je vous conseillerai donc le site d'Okéanos (Okeanews : http://www.okeanews.fr/laube-doree-a-infiltre-la-police-en-grece-affirme-un-officier-superieur-the-guardian/), bien fait, à jour.. je n'ai pas ni le temps, ni surtout le courage de m'y mettre, et puisque ça existe déjà, eh bien! profitons de cette source précieuse.

Je veux vous parler d'Aighion, la petite ville du Péloponnèse où je vis, avec mon compagnon, Christos, et mes deux enfants. Ce soir, les enfants sont chez leur père, sur la montagne. Le village s'appelle Kounina, il est connu pour les maquisards qui s'y cachaient dans les grottes qui trouent la montagne, face au monastère de Saint Léontin. On y cultive le raisin de Corinthe, le petit noir, qu'on fait sécher en septembre, toute la campagne s'emplit de cet arôme-là, un peu fort, presque trop sucré. Les olives, aussi. Dans les années 90, on a vu apparaître les premiers Albanais, ils travaillaient aux champs pour par cher, dormaient dans les granges, ne parlaient pas, bossaient seulement. Bon, des voleurs, ces Albanais, forcément: ils sont Albanais. Ensuite, les Albanais ont fait venir femmes et enfants, certains ont même acheté qui une petite maison, qui un bout de terrain. C'est à ce moment-là qu'on a commencé à dire: "chuis pas raciste, d'ailleurs j'en connais un, c'est un pote"... Ensuite, il y eut les Kurdes, des rudes, ceux-là, ils parlaient encore moins, encore plus bosseurs. Maintenant, on en est aux Pakistanais. Ils travaillent à Manolada dans les champs de fraises, où on leur loue des baraques de plastique et de bidons, je crois que c'est ça qu'on appelle un bidonville. Ici, c'est "les maisons des ouvriers" -question de vocabulaire, hein... et comme on leur fournit des maisons, ben, on leur fait payer. Normal, quoi.

Bon, la cravate d'Athanase. Athanase ('l'immortel", il porte le prénom de feu son grand-père), c'est mon fiston, dix ans, des tibias arrachés à coups de chutes diverses et variées (très...) et un épi un peu couleur de sable foncé, qu’il entretient d’un geste rapide, agile, aussi habile que ceux qu’il exécute pour tripatouiller son vélo, sa radio, un bout de ferraille. Athanase n’est pas un fan de l’école, il adore jouer, rêve, bien, il joue de l'accordéon aussi. Dimanche, il va porter sa cravate, son pantalon bleu marine, sa chemise blanche. Dimanche, c'est la Fête Nationale, enfin, une des DEUX fêtes nationales. En Grèce, on ne fait rien à moitié. La première, le 25 mars, célèbre la Vierge … et le soulèvement qui a mené à la libération des Grecs du joug turc, en 1821. Bon, ensuite, ils ont eu les forces alliées (Français, Anglais) pour leur dire qu’en faire, de cette liberté-là, et puis un roi Germain, … mais tout de même, on a botté les Ottomans hors de Grèce, ça vaut une fête nationale. A une heure de chez nous, perché sur le Mont Helmos, Kalavryta s’est fait une place dans l’histoire en liant son nom aux deux fêtes nationales : le 25 mars 1821, on raconte que le Patriarche Germanos est venu bénir la bannière des combattants pour l’indépendance. Bon, en fait, il semblerait qu’il ait eu besoin d’être menacé de pendaison au platane du parvis du monastère d’Aghia Lavra pour se laisser convaincre d’accorder sa bénédiction. Mais ça, on n’en parle pas. L’histoire a été écrite, pourquoi la désécrire ? La deuxième fête nationale, c’est le 28 octobre, la fête du « OXI », le NON opposé par le gouvernement Metaxas (un dictateur, celui-là aussi, mais bon, passons) aux troupes italiennes exigeant de passer par la Grèce. Les combats furent terribles, les Hellènes, de vrais héros. Les Italiens n’occupèrent pas la Grèce. On chante « Macaroni, tu ne passeras pas », … et toutes les écoles de Grèce, -sauf les maternelles, tout de même un peu indisciplinées, défilent fièrement, en rang, au pas militaire. Cravate de rigueur pour les fistons, on verse forcément une larme émue, les filles en profitent pour mettre des collants très brillants, du rouge écarlate aux lèvres et des jupes qui, si elles ne sont pas mini, sont … encore moins (si, ça existe). Mais on honore les vaillants combattants, tout de même. Les meilleurs élèves sont envoyés, la veille, à la cérémonie de dépôt de gerbe sur le monument aux morts, et le meilleur élève de l’école/collège/lycée se voit attribuer l’insigne honneur de porter –en gants blancs, il/ elle mène la danse- le drapeau flottant au bout d’un manche (ça doit bien avoir un nom, tout de même !) long, lourd, et surmonté d’une croix, bien sûr. Ben oui, on est en Grèce, donc… orthodoxe. Un jour, je dirai ce que c’est de ne pas vouloir être orthodoxe en Grèce. Ca vaut le détour, je vous jure.

Fin de l’épisode Athanase en cravate.

Le bouc, c’est Ambrosios. Ambroise, quel joli nom. En France. Ici, on prononce Amvrossios, en accentuant sur le premier o. Lui, il est évêque, d’Aighialie et de Kalavryta, justement. Le fameux village. Devenu encore plus fameux en décembre 1943, quand les troupes allemandes y firent une descente, rassemblèrent les femmes et enfants dans l’école. Emmenèrent les hommes (et garçons de plus de 14 ans), équipés d’une couverture –pour ne pas avoir froid, disaient-ils- plus haut, dans un amphithéâtre naturel. Là, pendant que l’école s’embrasait, retenant en ses murs les hurlements des centaines d’innocents, les soldats, méthodiquement, assassinèrent tous les hommes. Et les garçons, de quatre ans plus âgés qu’Athanase. Les femmes et les enfants réchappèrent du feu grâce à un soldat autrichien qui leur ouvrit les portes, et perdit sa vie pour sauver la leur. Ambrosios, donc, devint évêque. Quand il était plus jeune, il fut gendarme… bon, un peu spécial, oui : c’était durant la Dictature des Colonels. Lui, il dirait « sous le gouvernement Papadopoulos ». Ca fait plus soft. Grand ami de l’ex archevêque Christodoulos, co fondateur de Chrysopygi, organisation ecclésiastique mise en cause dans divers scandales, financiers, politiques et… roses, dira-t-on. Mauvaises langues. C’est le berger de nos âmes, ici. Peut pas être si mauvais. Ceux qu’il a dénoncés, ils étaient communistes. C’était sûr. N’a jamais dénoncé personne sans en avoir la preuve. Samedi, Ambrosios nous fera l’honneur d’une visite spéciale. Au 62 de la rue Aighialéos, (quelques pâtés de maisons en contrebas de là où j’avais ouvert ma petite école de langues, en 2000, rien à voir, mais… voilà, c’est familier), juste en face du KTEL , la gare des cars. Il viendra bénir les bureaux de la nouvelle cellule locale de Chryssi Avghi.

Je voudrais leur dire, à ces chiens-là, que je les hais. Je ne veux pas qu’ils sachent qu’ils me font peur. Je veux qu’Athanase ne sache rien de ces chiens-là. Rien. Qu’ils n’existent pas. Seulement voilà. Ils sont là, nombreux, armés, déterminés à revenir. A sauver la Grèce. On ne doit pas avoir la même, de Grèce… Alors on surfe sur facebook, avec Christos, on scrute les noms, les photos de ceux qui ont annoncé qu’ils seront présents pour cette inauguration festive. Les chiens. Samedi, on n’y sera pas. On pensait faire un sitting de protestation, devant les bureaux, enfin, à proximité. Mais dimanche, il faut bien qu’il y ait un dimanche pour nous aussi (la cravate d’Athanase, aussi…) Personne n’a voulu organiser.

On dira peut-être, du bout d’un panneau, que « le fascisme ne passera pas », dimanche, alors que nos fiers rejetons défileront pour nos héros nationaux.

Je ne sais pas.

Dites-moi, vous, ce qu’on fait de ce fascisme-là.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
« Ce slogan, c’est un projet politique »
Alors que des milliers de personnes bravent la répression et manifestent en Iran depuis une semaine, le régime des mollahs est-il menacé ? Nous analysons ce soulèvement exceptionnel impulsé par des femmes et qui transcende les classes sociales avec nos invité·es. 
par À l’air libre
Journal — Social
Mobilisation pour les salaires : pas de déferlante mais « un premier avertissement »
À l’appel de trois organisations syndicales, plusieurs manifestations ont été organisées jeudi, dans tout le pays, pour réclamer une hausse des salaires, des pensions de retraite et des minima sociaux, avec des airs de tour de chauffe avant une possible mobilisation contre la réforme des retraites.
par Cécile Hautefeuille et Dan Israel
Journal — Santé
La hausse du budget de la Sécu laisse un arrière-goût d’austérité aux hôpitaux et Ehpad publics
Pour 2023, le gouvernement propose un budget en très forte augmentation pour l’assurance-maladie. Mais les hôpitaux publics et les Ehpad ont fait leurs comptes. Et ils ont de quoi s’inquiéter, vu la hausse du point d’indice, la revalorisation des carrières et l’inflation.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal
Au Royaume-Uni, la livre sterling tombe en ruine
En campagne, la première ministre Liz Truss avait promis le retour aux heures glorieuses du thatchérisme. Trois semaines après son accession au pouvoir, la livre s’effondre et la Banque d’Angleterre est obligée d’intervenir. Premier volet de notre série sur le chaos monétaire mondial.
par Martine Orange

La sélection du Club

Billet de blog
Il n’y a pas que la justice qui dit le juste
Dans les débats sur les violences sexistes et sexuelles, il y a un malentendu. Il n’y a pas que l’institution judiciaire qui dit le juste. La société civile peut se donner des règles qui peuvent être plus exigeantes que la loi. Ce sont alors d’autres instances que l’institution judiciaire qui disent le juste et sanctionnent son non respect, et ce n’est pas moins légitime.
par stephane@lavignotte.org
Billet de blog
Ceci n'est pas mon féminisme
Mardi 20 septembre, un article publié sur Mediapart intitulé « Face à l’immobilisme, les féministes se radicalisent » a attiré mon attention. Depuis quelque temps, je me questionne sur cette branche radicale du féminisme qu’on entend de plus en plus, surtout dans les médias.
par Agnès Druel
Billet de blog
Cher Jean-Luc
Tu as dit samedi soir sur France 2 qu’on pouvait ne pas être d’accord entre féministes. Je prends ça comme une invitation à une discussion politique. Je l'ouvre donc ici.
par carolinedehaas
Billet de blog
La diffamation comme garde-fou démocratique ?
À quoi s’attaque le mouvement #MeToo par le truchement des réseaux sociaux ? À la « fama », à la réputation, à la légende dorée. Autrement dit à ce qui affecte le plus les femmes et les hommes publics : leur empreinte discursive dans l’Histoire. Ce nerf sensible peut faire crier à la diffamation, mais n’est-ce pas sain, en démocratie, de ne jamais s’en laisser conter ?
par Bertrand ROUZIES