L’ENFER CE N’EST PAS FORCEMENT LES AUTRES

Nous avons une responsabilité collective chacune et chacun dans ce désastre sanitaire

L’ENFER CE N’EST PAS FORCEMENT LES AUTRES

 

 

Tout autant que  la détestation de E. MACRON, qu’ils partagent avec les « Patriotes » de PHILIPPOT, ce qui me paraît faire tenir l’agrégat des anti-vaccins, anti-passes, anti-masques, anti confinements et anti couvre-feux des Antilles françaises c’est le déni de réalité et conséquemment le refus obstiné de la règle élémentaire de l’objectivité : la critique de la gestion de crise est un exercice normal en démocratie, elle ne doit pas pour autant masquer notre part de responsabilité. A moins de penser que la santé des populations et des personnes ne dépend que de l’Etat et pas en partie d’elles-mêmes. A moins aussi d’ignorer l’incidence du comportement des citoyens et usagers sur le fonctionnement et l’efficacité du système de santé et de soin, et ce particulièrement en cas d’épidémie.

 

Récapitulons : vous vous en remettez,de fait, entièrement à l’autre  tout en lui reprochant jour après jour de ne pas en faire assez ou de mal faire, en prétendant, par ailleurs, que vous auriez fait mieux. Nous percevons dans cette sur-dramatisation calculée du rapport déjà problématique à l’autre, non plus la figure du « colonisé partenaire » décrit par Auguste ARMET dans les années 1980 mais celle d’un « colonisé duplice ». Duplice, parce que l’argument de la colonisation ne s’inscrit pas dans la perspective d’élaboration d’un projet politique de réduction des dépendances. Il sert, in fine, d’alibi pour obtenir encore plus en termes d’aides et aggraver ainsi la dépendance. Nous en avons l’illustration depuis plus de deux mois : nous n’avons jamais été aussi dépendant…

 

C’est le même raisonnement binaire et donc  réducteur auquel nous avons droit s’agissant de la chlordécone. Qui peut comprendre l’incrimination obsessionnelle des békés,  surtout en tant que groupe, alors que les petits et les moyens exploitants, martiniquais de couleur, en ont eux aussi usée illégalement même s’ils n’en n’ont pas fait commerce ? Pourquoi refuser de faire la part de toutes les responsabilités ? (https://www.madinin-art.net/nous-sommes-en-responsabilite-ou-en-irresponsabilite-de-notre-devenir/)

 

 J’en conviens, il y a un contentieux à régler. Mais qu’on le fasse sur des bases saines, pas sur celle du ressentiment : on ne peut pas reprocher en permanence à des hommes ce que leurs ancêtres ont fait. Il  faut donc s’asseoir autour de la table dans le respect des uns et des autres pour  négocier notamment la question des terres en friche, celle du réinvestissement local d’une partie des bénéfices réalisés localement, celle aussi du quota de produits locaux dans les grandes surfaces... Comme on le voit, nous ne sommes pas ici sur le registre de la récrimination victimaire perpétuelle et de la réparation, mais sur celui de la justice sociale, aujourd’hui et maintenant, c’est à dire de la répartition équitable des richesses, condition du maintien de la paix et du lien social.

 

 

Pour en revenir à la crise du COVID, personne ne nie les méfaits du néolibéralisme en matière de services publiques et singulièrement de politique de santé : les inégalités d’accès aux soins et de couverture territoriale aux Antilles comme dans l’hexagone se sont beaucoup aggravées. Et c’est précisément pour cela, au vu de cette vulnérabilité du système que l’exigence dès le début de la pandémie aurait dû être pour nos compatriotes celle de la prudence. Le rôle des intellectuels et des élites politiques ou non était de la faire entendre. C’est pour cela aussi que je dis et réaffirme que l’ampleur et l’intensité de la crise sanitaire aux Antilles est pour une bonne part la conséquence d’une conduite individuelle et collective irresponsable face à l’épidémie. Je n’ai eu de cesse de le dénoncer. ( https://www.madinin-art.net/prendre-du-recul-et-faire-le-bilan/https://www.madinin-art.net/nous-en-paierons-le-prix/)

 

 

Ce qui interpelle aussi dans cette affaire c’est que ceux qui drapés de rouge-vert-noir s’interdisent de prendre en compte l’importance décisive de nos choix sur l’issue de cette bataille contre l’épidémie sont les mêmes qui ne cessent de répéter qu’il faut « faire peuple ». Et qu’est-ce que faire peuple sinon l’affirmation en actes chaque fois renouvelée d’un bien commun et la conscience d’en être individuellement et collectivement responsable. Cette dynamique est le lieu de ce que nous appelons « le » politique par opposition à la politique qui réfère aux institutions et organes de gestion de la société et à la lutte pour le contrôle de ceux-ci. Faire peuple ce n’est pas, en définitive,  simplement vivre sur un même territoire, avoir une histoire commune et partager des traditions.

 

Je ne terminerai pas sans répéter que les populations des Antilles, et plus largement d’Outre Mer, dans leur très grande majorité ne sont pas et n’ont jamais été antivaccin. Ils attendent parce qu’ils ont peur. J’ai énoncé dans un texte précédent les principales raisons qui, à mon avis, ont alimentée cette peur : sentiment d’une communication erratique du gouvernement, ambiguïté des médias, des politiques et des églises, surenchère des complotistes sur fond de fatalisme et de croyance en l’efficacité quasi magique de la pharmacopée traditionnelle. Le problème c’est qu’en situation d’urgence épidémiologique, suspendre indéfiniment sa décision est un plus grand risque que de se faire vacciner. Les faits l’ont démontré ces derniers mois.

 

 

Fort-de-France, le 19 septembre 2021

 

                                                                       Marie-Laurence DELOR

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