Cancer. La traversée imprévue d’Estelle Lagarde.

Toujours imprévu en effet un cancer. Et de cet intrus faire une œuvre. Nombreux sont ceux qui ont résisté à ce « moment de faiblesse », selon la formule de Jean-François Bizot, par l’écriture, par l’art plus généralement ;

Toujours imprévu en effet un cancer. Et de cet intrus faire une œuvre. Nombreux sont ceux qui ont résisté à ce « moment de faiblesse », selon la formule de Jean-François Bizot, par l’écriture, par l’art plus généralement ; pour tout malade trouver la force de mettre en mots, en images, ce qu’il traverse est une façon de placer la maladie, les souffrances, à distance, de les dominer quelque peu, autant que possible ; malgré tout, si la démarche est importante pour le patient (oh combien patient souvent!), elle ne ressortit pas forcément de l’art, ce serait trop simple, la douleur, l’angoisse ne sont pas spontanément source de création véritable.

Une jeune photographe Estelle Lagarde a tenu le journal du traitement de son adénocarcinome du sein, photos et textes mêlés. Elle aurait pu, et cela aurait déjà été intéressant et important, en tirer un reportage, un témoignage, une illustration de la période des traitements. Lutter, en montrant le crâne dénudé, les cicatrices, les ravages de la chimiothérapie, contre la peur, contre le refus de voir et de savoir, qui existe encore dans notre société, aurait pu être, à la fois une thérapeutique personnelle et une manière d’informer, tout simplement peut-être une nouvelle campagne, esthétique, pour la ligue contre le cancer. Or, Estelle Lagarde va beaucoup plus loin, de ce voyage en terre cancéreuse elle fait un travail créatif passionnant, émouvant, beau tout simplement, en outre, son œuvre suscite rapprochements formels ou iconographiques, questionnements et envie d’en voir davantage, de connaître l’ensemble de son activité, preuve que nous sommes en présence d’une artiste véritable.

Poignante quand elle dévoile son torse balafré, moderne Christ aux outrages, ou qu’elle se met en scène dans une installation morbide, scène de torture aux perfusions, elle peut aussi pratiquer l’humour macabre quand sur son corps mutilé elle trace un squelette blanc ou, qu’avec les restes de sa chevelure déchue, elle se trace une moustache. Travail sur le double et l’identique, où tantôt elle se confronte à un mannequin en bois, son homologue, aussi chauve que lui ou porteuse d’une somptueuse chevelure, tantôt, en collant noir à la Musidora, elle affronte l’image de la mort qu’elle tente d’apprivoiser en la serrant entre ses doigts (pour mieux l’écraser ?). Elle se présente hantant des plages vides la nuit, déjà ectoplasme, ou en marquise des temps anciens exposant pour on ne sait quel rituel diabolique une masse de cheveux.

Le texte, récit d’un traitement, remet les photos en perspective réaliste, les insère dans une douloureuse chronologie. L’ensemble frappe, choque, mais c’est bien le propre du cancer …Et de l’art.

Estelle Lagarde présente son travail à la galerie Dialogos 1 place de Thorigny à Paris jusqu’au 4 décembre, elle dédicacera son ouvrage le 25 novembre à partir de 18 hs 30.

Pour vous faire une idée :

http://www.estellelagarde.com/index.php

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.