Pourquoi je n'irai pas manifester le 17 mai 2016

Mardi 17 mai, je n'irai pas manifester. Ce n'est pas parce que je ne suis plus "mobilisée", bien au contraire. Mais parce que, ayant participé aux manifestations fin avril et en mai - notamment le 12 mai dernier - force m'est de constater que la liberté de manifester n'existe plus dans cet état, dont on se demande s'il s'agit encore d'une démocratie. Et j'ai peur de mes réactions.

En juillet, j'aurai 73 ans. J'avais 17 ans quand j'ai manifesté pour la première fois. Voilà donc plus d'un demi-siècle que j'exprime mon opinion, ainsi que me l'ont appris mes parents et mes grands parents qui ont lutté toute leur vie en faveur des travailleurs et des droits sociaux, entre autres. Je ne fais partie d'aucun parti, mais bien sûr je suis ce que l'on appelle "de gauche".

Jamais, je n'ai vu - au cours de ce long parcours de manifestante - ce que j'ai vu lors des manifestations contre la loi-travail. Jamais, auparavant, je ne m'étais trouvée encerclée dans une nasse créée par les forces de l'ordre et littéralement asphyxiée par des bombes lacrymogènes sans aucune possibilité d'échapper à ces gaz irritants, comme je l'ai été place de la Nation. Gazée, je l'ai été aussi place des Invalides ce dernier jeudi 12 mai, alors que je me trouvais dans un cortège des plus pacifiques, au milieu de jeunes gens charmants et de personnes aussi âgées - voire plus - que moi, appuyées sur des cannes et portant fièrement leurs cheveux blancs. Marchant tranquillement pour manifester contre une loi qui détruit les acquis sociaux du XXe siècle. Gaz lacrymogènes utilisés dans le seul but de disperser la manifestation "autorisée", avant la fin de son trajet "autorisé" jusqu'à l'Assemblée nationale.

Jamais non plus, de tout mon passé de manifestante, je n'ai subi de gaz lacrymogènes aussi virulents. Est-ce l'énorme quantité utilisée ? Ou bien serait-ce une formule spéciale commandée à Monsanto ?

Ce jeudi 12 avril, j'ai senti des pulsions violentes monter en moi, à cause du traitement qui nous était fait. Et ne vous y trompez pas : malgré mon grand âge, je peux me montrer très violente - et même dangereuse - devant l'injustice et le déni de démocratie. Et c'est pourquoi, je n'irai pas manifester ce mardi 17 mai : j'ai peur de mes réactions. Je ne veux pas porter préjudice au mouvement social en n'arrivant pas à refréner ma rage et mon indignation qui peuvent m'amener à effectuer des gestes regrettables pour l'action populaire.

Vu ce que je viens d'écrire, il est possible que je sois "interdite de séjour" pour la manifestation du 19 mai.

Je voudrais présenter mes excuses aux jeunes générations. C'est pour elles que je manifestais. Je n'ai pas d'enfant (née tout juste après les horreurs nazis, âgée d'un an au moment d'Hiroshima) mettre sur terre un être innocent me paraissait inapproprié et je ne le regrette pas. Ce qui ne m'empêche pas de me mobiliser pour l'avenir de tous ces jeunes gens qui n'ont droit qu'à un futur désenchanté.Mille excuses donc de ne pas être à vos côtés ce mardi 17 mai, vous qui - à chaque manifestation - m'avez soigné les yeux avec de petites dosettes de sérum physiologique ou de rinçage ophtalmologique, me tendant des mouchoirs en papier avec une sollicitude touchante. Tu parles de "casseurs" !!!

Et, en ce qui concerne les forces de l'ordre, sachez que ce n'est pas parce ce que je ne suis pas dans la rue ce 17 mai que je ne suis plus mobilisée. Comptez-moi parmi les "opposants au système".

Marie-Luce Bonfanti

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