L'écofascisme derrière l'interdiction de la “viande de brousse” par Fiore Longo

Les ONG de protection de la nature ont saisi l'occasion de la crise sanitaire pour criminaliser les modes de vie d'une grande partie de la population des pays du Sud. Elles affirment que la perte de biodiversité a contribué à la création du virus mais restent largement silencieuses sur le principal facteur de cette perte : la surconsommation.

Il n'y a pas longtemps, j'étais assise par terre dans un coin reculé de l'Inde et on m'a donné une assiette de riz et de viande. En tant que femme occidentale, je n’ai pas pu m'empêcher de me demander d'où provenait cette viande. Mes hôtes se sont jetés un regard en coin avant de répondre avec un sourire : “Viande tribale.” Il s’agissait d’une chauve-souris. Ce que les gens du pays considéraient comme allant de soi dans leur mode de vie m’est apparu, à l'époque, comme une aventure de plus à raconter à mes amis en Europe. Puis, il y a quelques mois, il s'est passé quelque chose qui semblait tout droit sorti d’un film.

Pandémie et préjugés

C’est dans l'un des marchés de la ville chinoise de Wuhan où sont vendus des produits frais, notamment des animaux sauvages, que quelque chose aurait mal tourné pour les humains. Selon le gouvernement chinois, c'est là, peut-être à partir d'une chauve-souris, que l'épidémie de COVID-19 a commencé. Bien que cette histoire d'origine soit de plus en plus douteuse, rien ne change le fait que le virus se soit rapidement propagé, tout comme les préjugés. Les organisations de protection de l'environnement et les experts en poste ont rapidement exigé la fermeture des marchés, ainsi que l'arrêt complet et mondial du “braconnage”, de la consommation et du “trafic” d'animaux sauvages.

Peu importe qu'il y ait ou non des preuves solides reliant les marchés informels aux pandémies. Peu importe si de nombreuses pandémies (certains pensent que la COVID-19 pourrait en être une) ont été générées par les animaux d'élevage que "nous" aimons manger, comme le poulet et les vaches. La grippe aviaire mortelle, par exemple, provient de canards domestiqués et la fameuse maladie de la "vache folle", qui a frappé les Britanniques dans les années 1990, provient de leur bétail bien-aimé. Peu importe que la viande transformée comme les hamburgers et les hot-dogs soit considérée comme la cause de la mort de 60 000 Américains par an. "Notre" nourriture est toujours considérée comme saine, c'est toujours celle des autres qui est supposée "non hygiénique".

Un “détail” négligé par ces adeptes de la conservation de la nature – qui peuvent généralement trouver un supermarché à deux pas de chez eux et ont l'argent pour y acheter de la nourriture – est que les animaux sauvages sont à la fois une source importante de protéines et un élément central de l'identité de nombreuses personnes en Afrique et en Asie.

Mais ce n'est pas le seul problème : que se passera-t-il si nous interdisons le commerce et la consommation d'animaux sauvages là où il n'y a pas d'autres sources de protéines disponibles ? Laisserons-nous plus de gens mourir de faim ? Une dépendance à la production alimentaire industrielle – avec tous les impacts environnementaux, sanitaires et financiers considérables qu’elle engendre – est-elle "meilleure" que la consommation durable d'animaux sauvages ?

Le racisme latent derrière les déclarations sur les bonnes et les mauvaises protéines s'apparente à la différenciation entre les braconniers et les chasseurs dans le récit traditionnel de la conservation de la nature. Les Africains qui tuent du gibier, y compris des antilopes présentes en abondance, sont des "braconniers". Les Européens et les Américains qui abattent des éléphants et d'autres animaux menacés – et qui paient généralement d’importantes sommes pour le faire – sont des "chasseurs".

De nombreux soi-disant braconniers qui finissent par être torturés, violés et tués par des écogardes financés par des organisations telles que le WWF (Fonds mondial pour la nature) et la WCS (Wildlife Conservation Society) sont en réalité des autochtones innocents qui chassent pour nourrir leur famille. L'interdiction de la consommation d'animaux sauvages entraînera inévitablement davantage de violence à l'encontre de populations vulnérables et les condamnera à une plus grande faim. Et bien sûr elle n'arrêtera pas les pandémies.

Trop nombreux, trop pauvres

Les ONG de protection de la nature ont saisi l'occasion de la crise actuelle pour criminaliser les modes de vie d'une grande partie de la population mondiale.

Elles affirment que la perte de biodiversité a contribué à la création du virus mais restent largement silencieuses sur le principal facteur de cette perte : la surconsommation.

Même si l'on accepte les affirmations d'un lien entre la perte de biodiversité et la propagation du virus, ce qui est très discutable, accuser le Sud est à la fois raciste et inutile. N'oublions pas que la demande de ressources qui explique les paysages dégradés et les perturbations écologiques est largement déterminée par le Nord, et non par le Sud prétendument "surpeuplé". Et n'oublions pas non plus que de nombreux peuples autochtones et locaux qui vivent de manière durable dans les endroits les plus riches en biodiversité de la planète sont expulsés de leurs terres, dépouillés de leur autosuffisance et contraints à une existence marginale dans les villes, ajoutant leur nombre à la surpopulation urbaine. Qui les y pousse ? Les ONG de protection de la nature, les industries extractives et d'autres acteurs du Nord.

Blâmer les plus pauvres et les plus vulnérables, et les forcer à se sacrifier pour se protéger et protéger notre mode de vie, est "écofasciste". Une idéologie qui, sous prétexte de protéger l'environnement, cherche à assurer la survie d'un seul mode de vie, avec ses personnes soi-disant "supérieures", aux dépens d'autres qui vaudraient moins.

Avec la crise, un nouveau slogan a fait surface : “Les humains sont le virus.” Repris par beaucoup, il ignore le fait que tous les humains n'ont pas contribué à la destruction de la planète. Ceux qui y ont le plus contribué sont ceux qui demandent maintenant l'interdiction de la consommation d'animaux sauvages et davantage de zones protégées. Tout cela va détruire la vie des peuples autochtones, qui sont de loin les meilleurs gardiens du monde naturel.

Certains affirment que la dévastation causée par la peste noire en Europe au XIVe siècle a provoqué un changement de mentalité qui a contribué à l'émergence de la Renaissance. Le coronavirus pourrait également avoir des conséquences importantes sur la façon dont nous voyons le monde et la société humaine. Les écofascistes gagneront-ils et exploiteront-ils la peur et la panique pour faire accepter leurs vues odieuses ? Ou y aura-t-il une nouvelle "renaissance" où nous reconnaîtrons que la diversité humaine est la clé de la protection de notre planète, et où nous accepterons que vivre de la vie sauvage est essentiel pour de nombreuses cultures du monde, et n'a que peu ou pas de rapport avec l'extinction des espèces ou les virus mortels ? La réponse, comme toujours, est au moins en partie entre nos mains.

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