Je vois, j'entends

Hier.. Il était une fois dans une petite ville de province, un marché, deux marches et un rassemblement: le marché hebdomadaire,  la défense de l'hôpital, la marche pour le climat et les GJ aux ronds points.

Hier..

Il était une fois dans une petite ville de province, un marché, deux marches et un rassemblement: le marché hebdomadaire,  la défense de l'hôpital, la marche pour le climat et les GJ aux ronds points.

Je regrette pour ma part ne pas avoir fait la marche pour la défense de l’hôpital, et d'avoir eu le malheur de faire mes courses à la place! Quand on a la chance d'être en bonne santé, on zappe un peu l'hôpital.. Je soutiens cependant de tout mon cœur la lutte  pour le maintien de tous les services de proximité, et j'ai participé plusieurs fois à des actions dans ce sens, mais hier, j'y étais pas car j 'étais au marché .

J'y ai croisé  un couple de copains  qui trouvent normal qu'on mette des lycéens à genoux ! " on en a vu d'autres en 68 ! c'est pas grave ça!"  Eux ne sont pas GJ : "Nous , on se démerde; on a 1200 euros à deux, des aides, et on va se tirer en Grèce! "  Mais ceux qui travaillent et qui s'en sortent pas , ceux qui sont au SMIC? " Leur dis-je " Ah oui, pour eux, c'est dur, c'est comme ça! "   Eux ne sont pas solidaires du mouvement: en France il y a ce qui faut. 

 Comme le climat, c'est partout, on s'est dit ,avec une copine bien motivée qu'on allait manifester localement :  il faut prendre la voiture et faire au moins 100 bornes pour aller à la ville. Nous avons donc rejoint les GJ avec nos panneaux ..

 Quand nous sommes arrivés devant le piquet où sont rassemblés les GJ, pas un bonjour, pas un sourire.  On nous a dit qu'on "avait pas de GJ" , moi j'ai pas de voiture alors bon, pas de gilet, mais ma copine avait du jaune et du vert partout!  Nous fûmes estampillé " bobos" car nous  faisons nos courses au marché et à la biocoop  : j'ai pas insisté, je pouvais leur expliquer que j'ai fait ce choix, que , sans voiture  personnelle et avec un portable pour trois, mon mec ma fille de 14 ans et moi  -  c'est possible de manger  local et "bio" avec 2000 euros par mois pour trois , mais je sentais que le problème n'était pas là - On m'a dit:  "Le climat, c'est dans la montagne , allé! "

Bon.. accueil froid.. une dame chante " Ah ça ira " en me regardant dans les yeux . La suite des paroles lui échappe. Une autre  brushing au top,jolies fringues ,  celles qu'on achète dans les boutiques du centre ville,  appuie sa démarche.. 

Devant moi,je vois un beau panneau , comme une charte, qui dit : "ici, on accepte tout le monde , avec ou sans gilets, venez quand vous voulez.. " Devant moi, j'entends : " vous avez pas de gilets, et vous étiez où ce matin, on vous a vu au marché, vous faisiez vos courses! Quand le marché était fermé , le samedi 17 , y avait plus de monde ! Et ils sont où? les Allemands et les Anglais qui habitent ici? on les voit pas! "

J'en vois un, il nous regarde brièvement, dit ' Hello Mary" et détourne la tête. Tu viens marcher pour le climat? Non, je bloque  là! 

 Devant moi, j'entends un  collègue qui arrive avec des tracts du syndicat Vigie . Les flics sont fatigués, eux aussi..  ils en ont marre ..

Devant moi,  je vois  la  Croix de Lorraine sommairement dessiné sur l'arrière d'un panneau "De Gaulle revient, et les Gaulois aussi. " écrit au feutre. Je pense à Renaud , et à mai 68,  l'Hexagone,  sang, rouge, noir, moutons, voter par milliers, ordre et sécurité.

Quelques personnes se joignent à nous un peu  plus loin, sur le pont .

Un type s'approche, "Tu tiens le stand  contre la mine " murmure-t-il  " Moi, je suis contre aussi, j'ai failli bosser à Bolène, tous les intérimaires qui avaient bossé là ont chopé le crabe; les mines c'est la mort!" 

On marche un peu, une petite vingtaine, et on discute encore .

On parle à demi mots de "certaines choses" Une dame me dit " faut fermer les frontières vous comprenez !" Un homme acquiesce et  on parle travail, travailleurs immigrés, immigrés. Son père est italien et quand il est arrivé en France, il était travailleur avant tout, et personne lui reprochait son origine.  J'arrive à lui faire remarquer ça, il est assez d'accord et même si je sais que c'est pas uniformément vrai,  que beaucoup  d'Italiens ont subi le racisme en France au cours de notre histoire populaire  je cherche une accroche -    Il me dit que la différence c'est que son père, il aimait  la France. La dame est nostalgique de l'époque où on parlait des Beurs en écoutant Douce France. Maintenant les étrangers n'aiment pas la France, yen a que pour Daesh.

Le type qui a failli choper le crabe à Bolène est déçu: il me montre le camp retranché des GJ, à 20 mètres: "c'est tout facho , là, c'est dur- " La dame dit " ben de toute façon maintenant le FN il est là, et puis c'est plus le même discours" "non", dit le fils du travailleur, " et puis, ils vont pas remettre les chambres à gaz, hein, ça c'est fini! "

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