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Billet de blog 5 juil. 2021

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Making-of d’une errance en Afrique de l'ouest

En suivant l’itinéraire tracé par sa recherche sur les rituels de transe en Afrique occidentale, un danseur (Youssef) entreprend l'écriture d'un journal de bord. Alors qu’il décrit des danses de possession, ce carnet devient très vite pour lui un moyen d'expression privilégié pour remonter dans les épisodes de son passé et pour s’aventurer dans son imaginaire.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En suivant l’itinéraire tracé par sa recherche sur les rituels de transe en Afrique occidentale, un danseur (Youssef) entreprend l'écriture d'un journal de bord. Alors qu’il décrit des danses de possession, ce carnet devient très vite pour lui un moyen d'expression privilégié pour remonter dans les épisodes de son passé et pour s’aventurer dans son imaginaire. Ce récit, conjuguant quête ethnologique et introspection, est à la fois un documentaire, un film de danse et un journal intime.

           Première séquence. Caméra subjective sur la nuque de Youssef.

Depuis l’arrière de son crâne rasé et luisant on perçoit en flou, assises autour d’une grande table de réunion, les silhouettes de la commission de décision de l’Association Française d'Action Artistique, opérateur délégué du ministère des Affaires Étrangères. La commission après audition juge si la bourse Villa Médicis hors les murs peut être attribuée au candidat. Fiévreux et transpirant Youssef vient de jouer son dernier joker. Il a fini d’exposer son plan d’investigation en Afrique. Tous ses contacts sur place ont été inventés de toutes pièces.

            Noir sur générique.

           Titre. Transerrance

           Deuxième séquence. Extérieur nuit.

Arrivée de Youssef à l’aéroport de Dakar à deux heures du matin, sous la pluie. Son avion a pris quatre heures de retard. À sa sortie du terminal,  il est assailli par des taxis et des vendeurs ambulants. Il choisit de suivre un jeune garçon souriant qui lui propose de lui louer une chambre et de l’emmener avec sa voiture de fortune. Des étincelles jaillissent du capot défoncé sous la pluie.

            Troisième séquence. Intérieur nuit.

Première nuit à Dakar dans une petite pièce étouffante aux murs aveugles. Plus tard dans la nuit, il rallume le plafonnier déglingué, un essaim de moustique tourne autour de la lumière, des cafards géants grouillent au pied de son lit.

             Noir.

             Quatrième séquence. Extérieur jour.

Un quartier de Cotonou un dimanche après-midi. (Rituel). Dans la cour d’une maison basse en parpaing, des pieds nus marchent sur de la terre battue, dans un espace délimité. Les pieds avancent, reculent, s’arrêtent, repartent, dans des sens opposés.

              Travelling circulaire.

Des corps s’entrechoquent entre eux en se croisant. Des femmes et des hommes nus justes revêtus de pagne en raphia se déplacent dans des mouvements saccadés et chaloupés de gallinacées, entrecoupés par des sauts regroupés dans les airs. Une des femmes, en apostrophant en yoruba les voisins venus assister à la cérémonie, se casse une bouteille rempli de vin de palme sur la tête et tente de se couper avec les éclats de verre pour éprouver sa pureté. Si le sang coule elle est impure. Au sol, baignant dans leur sang deux chiens égorgés en sacrifice à vodou Kokou, le chasseur de sorcières. Ecrasé par le soleil, Youssef accroupi de dos. Vue d’en haut. Il est penché en avant. Il ne bouge pas. Sa nuque. Son crâne. Tout son corps s’appuie sur sa main posée au sol et tend vers ce qu’il filme avec sa caméra embarquée.

         En off, Youssef décrit les gestes et mouvements du rituel qu'il observe.

         Cinquième séquence. Intérieur jour.

Youssef, réveillé très tôt par les bruissements obsédants, générés par les frottements de la brosse du balai que les gardiens passent à tour de rôle, tous les matins, autour de la villa. Il a réussi à louer à un prix dérisoire pour lui, cette villa, dans le quartier proche de l’ambassade française de Cotonou. Installé à la table basse du séjour, il écrit.

Toutes les maisons un peu cossues ont des gardiens en Afrique de l’ouest. La plupart du temps, sur une chaise ou sur une natte à même le sol, ces gardiens très peu rémunérés, y sont en faction près du portail principal, en alternance, le jour comme la nuit et ont parfois des tâches domestiques à exécuter. Ce matin j’ai proposé à Abdoulaye de balayer un peu plus tard dans la journée, voire seulement deux  fois par semaines. Ils m’a tout d’abord répondu par un regard sournois, puis a ajouté qu’il n’exécutait  pas les ordres des locataires.

          Sixième séquence. Intérieur nuit.         

Une chambre d’hôtel exigüe aux murs blancs. Très proches, les bruits de la rue filtrent à travers les barreaux de l’unique fenêtre. L’éclairage d’un lampadaire qui illumine la nuit, entre dans la chambre. Une valise défaite sur un lit entouré d’une moustiquaire. Youssef torse nu, luisant de transpiration va et vient dans la chambre. Il range ses vêtements dans un placard étroit avec des cintres en fer. Il vient d’arriver à Porto Novo.

          Youssef (off):

Lundi matin. Soleil de plomb. Un de ces jours, après avoir échoué ici, dans ce port de Porto Novo, devant ces immeubles décolorés et tristes… efflanqué comme ces chats qui farfouillaient toujours dans les poubelles de notre immeuble, à Belleville, je me déciderai à rentrer.

(Dialogue avec ma mère)

-  Bonjour maman

- Comme tu as maigri mon fils. Tu as vu tes frères et sœurs depuis ton retour ? me répondra-t-elle, avec reproche.

Rester seul. Rompre avec les traditions. M’éloigner pour me séparer, pour me trouver.

         Septième séquence. Extérieur jour.

Youssef déambule dans les rues de Porto Novo avec Félix Kidjo, un ethnologue béninois qu’il a rencontré par hasard à l’institut français de Cotonou. C’est jour de marché, en matinée. Scènes de rue. Vendeurs à la sauvette. Stands avec réchauds à gaz installés au bord de la route qui cuisinent dans l’huile de palme, des poulets-bicyclettes, agrémentés de frites d’igname, de poivrons, de piments etc. À vendre, étalés sur des plastiques à même le sol, des piles de CD, chaussures, tee-shirts, tongues, batteries de cuisine en inox, bassines en plastique, de toutes les tailles et de toutes les couleurs… Des sonos saturées crachent du zouk, ndombolo et autres musiques afro-antillaise. Ces différents motifs rythmiques se combinent pour ne former qu'une seule ligne harmonique. Près d’un iroko, l’arbre fétiche du Bénin, des hommes et des femmes dansent sur des rythmes de tambour. Vendeuses d'oranges, d’arachides, de bonbons, de noix de cola, de cigarettes, de colliers d’ambre etc. Tout en se frayant un chemin, Félix Kidjo, explique à Youssef le monde Vaudou:

« Le vaudou a une conception dualiste du monde: vie et mort, ciel et terre, qui vient du mot "Vodoun", qui signifie en langue Fon "ce qu'on peut élucider, la puissance efficace". Il lie la nature et ses phénomènes à des divinités et des esprits avec lesquels il est possible d'entrer en contact grâce au phénomène de transe. Les adeptes du vaudou admettent que ce dernier, à l'origine, connaît un créateur unique qui s'est manifesté dans les entités Mawu et Lissa, incarnations des principes masculins et féminins. De Mawu et Lissa sont nés, selon la légende, quatorze enfants dotés de pouvoirs surnaturels: Chango, le dieu du tonnerre, Nana Bouloukou, la déesse de la terre, de la nuit et ses mystères, ainsi que Sakpata, le dieu de la justice et de la propagation de la variole… »

           Huitième séquence. Idem.

Youssef erre seul à présent à Porto Novo. Il est agressé par un piéton ivre en début d’après-midi :

« Tout ça c’est la faute des blancs ! », braille l’ivrogne.

            Neuvième séquence. Intérieur nuit.

En soirée il arrive à son hôtel après avoir arpenté la ville de Porto Novo, pour d’autres rendez-vous, sur des motos-taxis, des zémidjan, qui signifie en langue locale fon « emmène-moi vite ». Dans sa salle d’eau, éreinté, face au miroir, il remarque des cernes noirs, dus à la pollution de la ville,  autour de ses yeux.

          Dixième séquence. Extérieur nuit.

Youssef est assis à une table d'un petit restaurant, plus tard dans la même soirée. Une très jolie jeune fille, maquillée avec outrance, dîne à la table voisine, avec un vieil européen aux cheveux blancs qui lui caresse l’avant-bras en la regardant dans les yeux. Une serveuse apporte à Youssef son repas: riz au gras, pâte de maïs, pièce de zébu à la plancha, bière. Tout en mangeant, il jette des coups d'œil à une télé où se succèdent des politiciens, des clips videos de tubes du moment qui font bouger l’Afrique. L’image de Mathieu Kérékou apparaît, imprécise à travers des milliers de petits points blancs dus à la  neige télévisuelle. Une femme change de chaîne pour mettre une série brésilienne. Youssef sort un petit carnet et se met à écrire.

Au son de la télé s’ajoutent, remontant à ma mémoire et se mêlant dans ma tête, des extraits d'un chant initiatique enregistré par l'ethnomusicologue Gilbert Rouget en 1958… Quelle confusion !... il y a deux jours,  en sortant  du cybercafé un groupe d’enfants s’est serré contre moi, en criant « péti blanc péti blanc ». Je n’ai pas eu le temps de réagir qu’ils s’étaient déjà enfuis et avec eux les quelques billets qui traînaient au fond de la poche de mon short… Je ne sais pas si j’ai bien fait de manger cette entrecôte…

          Onzième séquence. Intérieur jour.

Retour à Cotonou. Dans l’infirmerie de l’ambassade de France, fin de matinée. Youssef a passé la nuit à vomir et à déféquer, une violente amibe lui parasite l’intestin depuis son retour de Porto Novo. Le metronidazole l’a éradiquée. Un cahier est ouvert sur une table. On peut lire les notes de Youssef, écrites à la main:

Ces danses sont fortement rythmées. Les mouvements sont répétitifs, ce qui induit un état hypnotique et facilite la transe qui demeure le plus souvent contrôlée et consciente. Les mouvements sont couplés, appariés, identiques ou opposés selon  un axe vertical ou horizontal et reconstituent une totalité, à l’origine  d’un sentiment de plénitude, de bien-être, d’extase. On note l’importance du groupe, de la relation à la terre et de l’accompagnement vocal. Dans les danses vaudou, souvent à partir d’une gestuelle de base, s’élaborent variations, improvisations et innovations…

           Douzième séquence. Intérieur nuit.

Dans la grande pièce au vent, du dernier étage d’un hôtel désaffecté, en béton, pas fini d’être construit, en plein milieu de la brousse et de la nuit béninoise, Youssef unique client de cet établissement fantôme, n’arrive pas à dormir. Il attend Stanislas Degbo, ex-chorégraphe du ballet national du Bénin rencontré sur la plage, qui en échange de la location d’une voiture au frais de Youssef, l’a déposé dans ce lieu improbable. Stanislas a promis à Youssef de revenir le chercher après des obsèques dont il gère la musique et les danses avec sa troupe jusqu’à cinq heures du matin.

          Youssef (off)

Après cette nuit mémorable, Stanislas m’a amené dans sa famille, dans un village du nord près d’Abomey. Son oncle est un prêtre, féticheur et guérisseur réputé au Bénin. J’ai assisté ce soir à la sortie du vodou Sakpata. Les adeptes de Sakpata ont dansé comme des dieux. J’ai notamment repéré un petit garçon de sept ans complètement hallucinant. Avec Stanislas nous avons dû filer en catastrophe dans la nuit même. Les autres prêtres présents à la cérémonie me cherchaient pour me marabouter m’a dit Stanislas. Ils étaient mécontents car ils n’avaient pas eu leur part du gâteau dans les offrandes en monnaies sonnantes et trébuchantes que j’avais faites pour la cérémonie.

          Treizième séquence. Intérieur jour.

Images subjectives de la ville de Bamako au Mali qui défilent au travers des fenêtres d'un bus.

            En off, Youssef fredonne une berceuse tunisienne.

            En fondu sonore Youssef (off):

C’est ma mère qui crie, se frappant les joues du plat de ses mains et s’arrachant les habits ; dans des lamentations et imprécations en arabe d’hystérie. Elle me donne des claques et m’asperge le visage d’eau. Nous sommes près de l’évier de la cuisine. Le robinet coule à grande eau. Elle vient de m’arracher du sol où j’étais bloqué dans des contractions violentes, involontaires et saccadées, yeux révulsés, face livide qui tourne au violet… Muscles raides, soubresauts, spasmes, secousses… J’ai quatre ans et je reviens avec difficulté d’une convulsion après des pleurs, les muscles endoloris, à demi asphyxié et suffocant sous les coups de ma mère, dont le visage dévasté par la frayeur due à mon état, me surprend et me terrorise, elle qui peu de temps avant s’affairait à la cuisine. Dans le même temps j’ai la sensation de m’éveiller d’un grand sommeil…

          Quatorzième séquence. Intérieur jour.

À l’ombre sur la terrasse d’une maison qu’il loue à Bamako, Youssef essaie de reproduire une danse. Son carnet est posé par terre. Il s'accroupit pour lire ses notes, se redresse et tente de reproduire un mouvement. Il tombe, agite ses bras pour retrouver l'équilibre, se dresse, retombe et recommence. Il a l'air perdu. Essoufflements. Il s'arrête un moment. Puis recommence. Au fur et à mesure de sa danse silencieuse, un rythme se crée, les motifs s'enchaînent.

             Youssef (off):

Nous sommes dans la salle de réception d’un café sur le boulevard de belleville. C’est la fête du henné, un mariage. Les sons tonitruants de l’orchestre tunisiens figent mes jeux d’enfant (cinq ans) sous une table. Assourdi par les sons de l’orchestre, je regarde, interdit, les femmes, jeunes et vieilles, mères, grand-mères et tantes, se jeter, retenues par des foulards autour de leur taille, dans des projections de leur corps vers l’avant, imposant à leurs mouvements un rythme abrupte et contracté… Leurs visages et leurs corps se tordent dans des contractions violentes, involontaires et saccadées, yeux révulsés, faces congestionnées, qui m’effraient et me fascinent à la fois. Le mezoued[1], renfermant dans son corps de peau de bouc, le cri, le chant d’invocation de la Rbaibiya[2], accompagné du bendir[3], appelle ces femmes à exulter par la danse… Le chant tragique et lancinant du mezoued et le rythme obsessionnel du bendir habitent mon corps d’enfant. Mes muscles se raidissent, je suis saisi de soubresauts, de secousses, de mouvements incontrôlés qui m’entraînent dans des spasmes d’ivresse, je m’envole et je tombe à plusieurs reprises… Je suis en train de faire une béckia, c’est le mot arabe, transcrit ici phonétiquement,  qu’utilise ma mère pour nommer mes spasmes du sanglot… Après ce temps suspendu de syncope extatique, les mélopées de la Rbaibiya viennent m’extirper d’un état de transe, d’hypnose…  Plus tard, adulte, ces contractions reviennent visiter, dans certaines situations d’émotion, en répétition ou en représentation, mon corps de jeune danseur avide d’éclats,  de sang et de chair… Je me sens habité en état de grâce.

           Noir.

          Quinzième séquence. Intérieur jour.

Seize ans plus tard. Youssef, dans une salle de conférence au quatrième étage du Centre National de la Danse à Pantin, quatorze heures, vient échanger et témoigner sur ses impressions de voyage de recherche dans un Colloque international de Danse(s) et rituel(s).

« … Montrer mes films et me confronter à vous aujourd’hui m’a permis d’exprimer tout ce par quoi j’ai été traversé pendant ce voyage. Durant mon périple, des souvenirs de mon enfance se mêlaient à ce que j’observais et déformaient ma perception de ce qui m’entourait. J’en venais à m’interroger sur les réelles raisons de ma présence sur cette partie du continent africain complexe et en souffrance. En écho au célèbre incipit de Tristes Tropiques je serai tenté de dire à présent avec Claude Lévi-Strauss que « je hais les voyages et les explorateurs. » Mais je loue cette expérience pour ce qu’elle m’a révélé de mes manques et de mes propres pièges… »

Youssef s’interrompt puis il éclate en sanglots devant une audience désemparée.

Noir. Générique de fin sur les images d’une danse filmée au ralenti, toute en spirale, d’un adepte de Koku dont le corps émerge en vrille des tournoiements, en forme de huit, de son pagne.

[1] Sorte de cornemuse avec deux tubes de roseau prolongés de deux cornes formant pavillon.

[2] Rbaibiya traduit en français par ceux qui invoquent Dieu. Chants des confréries musulmanes, nombreuses en Tunisie, et dont le répertoire est immense. Rythmés, tous ces chants servent à accompagner les danses extatiques utilisées pour mettre les khouans (frères) en condition pour recevoir la grâce divine. Ils sont également repris par les rbaibiyas, des fêtes pour faire danser les femmes, leurs permettre d’extérioriser leurs tourments et soulager leur esprit de toutes leurs préoccupations. Si bien que cette musique, surtout en usage dans la communauté juive, est devenue une musique thérapeutique. Ce mélange est assez étrange et l’usage auquel on réserve ces chants, dans un milieu qui ignore l’Islam, est pour le moins curieux.

[3] Tambour recouvert d’un seul côté par une peau de mouton à laquelle on ajoute deux cordes de boyau pour la faire vibrer.

[4] Ce mot est rendu ici phonétiquement par l’auteur qui n’a jamais appris l’arabe à l’école, qui n’y a jamais été encouragé et qui n’en a gardé donc que de vagues notions puisque c’était la langue mélangée au français que parlaient et pratiquaient ses parents à la maison, dans toutes les réunions familiales ou  d’amis et à toutes occasions.

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