Avec Jacques Audiard

Bonnet ôté, sourire partagé, souvenirs présentés, Jacques Audiard captive une assemblée d’apprentis cinéastes. Février 2010. Au commencement était son verbe : « ça sent la couille ».

De l’instinct de domination d’un microcosme composé uniquement d’hommes, à la paupérisation du métier de scénariste, Jacques Audiard inscrit sa singularité dans la nécessaire redéfinition du cinéaste.
La création cinématographique n’est-elle pas la quintessence de la création aboutie, c’est-à-dire, apte, non plus seulement, à réfléchir des valeurs sociales, mais à les remettre en cause et à en créer de nouvelles ?

Jacques Audiard nous met dans la froide ambiance de la vie d’un scénariste : factures d’électricité difficiles à honorer, métier paupérisé. Le rêve a un prix, celui de la constance de l’effort (cf le pianiste dans de battre mon cœur s’est arrêté).
« L’objet du scénario, hors réalisateur, n’a pas de valeur commerciale », poursuit-il. La révolution est venue dans le secteur de la TV avec l’alliance des producteurs et scénaristes pour les séries. Le scénario, de ce fait, a acquis une valeur « en-soi ».
Le cinéma français s’est pensé en lien avec la littérature. Adapter une oeuvre est périlleux, Modiano est « inadaptable » et « vouloir adapter Proust au cinéma, c’est être un innocent ».
Dès lors le cinéma doit revendiquer la création ex abrupto.

 

Formé à la Sorbonne en philosophie, Jacques Audiard a, un temps, été tenté d’orienter sa carrière dans cette discipline. Le questionnement, le sens de la nuance et le refus de tout préjugé, semblent au confluent de son approche artistique.
Un film devrait apporter une réponse. Dans les faits, ses oeuvres questionnent plus qu’elles ne concluent. « Mode d’expression », le cinéma est un art. Le réalisateur, un créateur de sens.
Créer du sens, ne se résume pas à le montrer, ou plutôt le non-sens pointé peut permettre au sens de transfigurer l’apparent désordre. Le réalisateur soulève les voiles qui obstruent notre regard quotidien dans sa quête de sens. Le réalisateur permet un soulèvement de ce voile qu’exige parfois la tranquillité humaine. Le réalisateur suggère. Le spectateur compose. L’image est un écho. L’émotion, la vibration de cet écho.


Les thèmes abordés par le réalisateur sont connotés de l’intemporel questionnement philosophique.
_Le mensonge, ou le pouvoir de l’apparence, de l’apparaître_.


Parodie du résistant engagé, parangon du mirage des apparences, la vérité est présentée comme perception : esse est percipi : les choses sont telles qu’on les perçoit ( Berkeley).
Le réalisateur aime se référer à Modiano qu’il considère comme « la quintessence esthétique de la brume mensongère ». Revendiquant une part universelle de schizophrénie qu’il définit comme le fait de « penser que tu sais un truc mais qui n’a pas existé » Audiard puise à la source de son enfance. Enfant, il aurait chevauché un éléphant…dans le jardin familial…le temps d’un éphémère cliché photographique.
Dès lors, la question qui se pose en filigrane, est celle du rapport à la vérité, ou plutôt du rapport de l’art à la vérité. « Eviter la tentation du documentaire » était essentiel pour l’auteur, dans Un Prophète. La fiction est essentielle. Elle constitue le rempart qui protège l’artiste de l’abîme de la vérité. A la finitude répond le choix des fins.
Le réalisateur se garde bien d’intellectualiser le traitement de ses films. Il rappelle avoir commencé sa carrière par le métier d’assistant monteur. L’agencement allie esthétique et pragmatique. Dans Un Prophète, Audiard pointe un enjeu fondamental de nos sociétés actuelles : Celui du choix entre logique communautarienne (Charles Taylor) ou Libérale Universaliste (Kymlicka, Sen).
Est-on libre d’appartenir à une communauté ? Doit-on revendiquer des droits culturels et collectifs?

 

Audiard souligne d’emblée avoir sa propre vision, différente de celle de son père quant au rôle du cinéaste, conçu longtemps dans la continuité de l’homme de lettres ou de théâtre.
Le lecteur imagine. Le spectateur perçoit plus qu’il ne voit. C’est pourquoi certaines scènes d’Un Prophète ont pu être tournées au montage pour clarifier certains passages : « quand on ne peut faire comprendre une chose, il faut la faire glisser, presque musicalement », précise le réalisateur.
Tel le philosophe avançant sur le fil ténu de l’équilibre vacillant du questionnement des certitudes, le cinéaste approche la vérité sans jamais la délivrer avec évidence.
Indubitable, elle lui vaudrait sa chute.
A l’instar de Niezsche qui distinguait l’écrivain créateur de l’homme de lettres, Jacques Audiard distingue le cinéaste du promoteur. Qu’est-ce qu’un cinéaste ?
En sursis permanent, le cinéaste, adepte du doute, est un funambule.

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