«Au-delà», le nouveau Clint Eastwood

Attendu du public, Hereafter ne déçoit pas. Le thème, son traitement et son interprétation séduisent. Clint Eastwood y aborde une question existentielle peu usitée au grand écran. Evoquer un possible au-delà de la vie, est-ce tenter, par faiblesse, de se soustraire à une condition intangible de l'humanité ?

Attendu du public, Hereafter ne déçoit pas. Le thème, son traitement et son interprétation séduisent. Clint Eastwood y aborde une question existentielle peu usitée au grand écran. Evoquer un possible au-delà de la vie, est-ce tenter, par faiblesse, de se soustraire à une condition intangible de l'humanité ? N'est-ce pas, à rebours, concentrer son attention sur l'essentiel, à savoir la liberté de chacun, confronté à ses choix propres et conscientisés ?

Au confluent des approches et témoignages scientifiques, religieux ou psychologiques, le réalisateur ne prétend pas dévoiler ce qui est.Il donne à voir ce qui meut chacun, à y adhérer ou pas.

1- La contingence comme point de départ vers l'au-delà

La contingence apparaît comme le point de départ vers l'au-delà. La mort de chacun est une nécessité constitutive. Le moment où elle advient est présenté comme contingent, tout comme le sont les expériences qui ont amené les différents personnages à faire l'expérience de l'au-delà. Partie chercher les cadeaux des enfants de son compagnon, Marie le Lay (Cécile de France) est happée par un torrent dévastateur, et, l'espace d'un instant, connaît un état de mort imminent. Parti faire une course en lieu et place de son frère jumeau, Jason échappe à une bande de malfrats, mais pris dans sa rapidité, il est, faute d'attention nécessaire, percuté par un camion. Des suites d'une opération chirurgicale fortuite, Georges (Matt Damon) déclenche une capacité nouvelle, celle de communiquer avec les morts.

2- L'esseulement situationnel

L'esseulement des personnages confrontés à l'au-delà, directement ou indirectement, constitue le lot commun des « voyageurs en transit ». Les rescapés de l'EMI (Etat de Mort Imminente), se retrouvent incompris et ne perçoivent plus la vie comme précédemment l'accident. Ils sont confrontés, bien souvent à l'incrédulité de leur entourage, voire à la justification de cet état par des aléas purement physiques (commotion...) Les personnes ayant vécu le décès d'un proche vivent l'esseulement face aux non-dits, aux affaires non réglées, aux situations conflictuelles inabouties. Les morts peuvent, dans le film, également ressentir ce besoin de communiquer, et le voir inassouvi, faute d'intercesseur, de perception possible par les vivants, ou d'écoute préalable.

3- Le questionnement des certitudes

Le divertissement pascalien (Pensées) évoquait cette difficulté à confronter ses convictions à ce point d'arrivée commun qu'est la mort. Clint Eastwood donne à voir que nul ne peut se soustraire à la responsabilité de ses choix existentiels d'une part, que la réponse que chacun apporte à la question de l'au-delà est sans doute celle qui lui permet de mieux conforter ses choix de vie personnels. Les incrédules en viennent à douter, tel ce médecin, athée, qui conclut à l'existence d'un Au-là possible. Ceux qui ont besoin d'être confortés par une croyance, subissent les affres du charlatanisme. Ainsi de Marcus qui rencontre beaucoup d'imposteurs en espérant rentrer en contact avec Jason. Ceux qui placent dans l'attente d'une réponse le renouveau de leur vie, comprennent, à leurs dépens, que c'est à eux de produire le renouveau. Ainsi de la jeune femme ayant subi des sévices dans son entourage proche, ou de cet enfant espérant toujours apprivoiser sinon une nouvelle forme de présence, tout au moins la perceptible absence.

Conclusion : Clint Eastwood illumine le traitement d'un thème qui aurait pu être rébarbatif ou convenu. Sans jamais verser dans le dogmatisme, le théisme, ou a-théisme, il confronte les consciences. A son départ vers l'au-delà, dont l'heure est souvent contingente, chacun laisse la somme de ses actes. Le déferlement d'eau qui submerge de sa force dévastatrice les constructions humaines et temporaires, signifie bien la dualité de l'éternelle régénérescence cyclique de la nature, avec la fragilité individuelle humaine. Dualité de l'unité distincte et du Grand Tout auquel chaque élément appartient.

L'homme n'est pas un empire dans un empire, comme le soulignait Spinoza. Au mieux peut-il contrôler sa conscience et ses choix, face aux incontrôlables situations. Bénéficiaire du Crédit d'Impôt International en janvier dernier, Hereafter est au plan artistique et économique un parangon de l'efficience d'un tel dispositif.

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