Marie-Sophie Mozziconacci
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Billet de blog 31 août 2012

Ce que le jour doit à la nuit

Marie-Sophie Mozziconacci
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Comment distinguer l’honneur de l’attachement à des principes au trouble fondement? Comment l’attachement à une promesse, consentie dans un instant de culpabilité entretenue, peut-elle conduire une personne à dévier sa vie de son ciel étoilé?

La grâce a touché les spectateurs de ce que le jour doit à la nuit, projeté en avant-première, en présence du réalisateur Alexandre Arcady, et de trois de ses acteurs, Anne Parillaud, Matthieu Boujenah, et Tayeb Belmihoub.

Adapté du roman de Yasmina Khadra, le film nous fait marcher sur l’eau,  nous permettant de saisir le mouvement des vagues. Touchée par la grâce, l’adaptation ne trahit pas. Le romancier  le confirme au réalisateur ” J’aurais pu écrire le roman, comme tu as fait ton adaptation”.

Younès, ou Jonas. Janus? Interprété par le pénétrant Fu’ad Ait Aaattou, Younès est déchiré entre la noirceur de la misère qui s’abat sur son père, et la clarté d’un avenir possible auprès de son oncle, pharmacien, marié avec une catholique, Madeleine. Younès ou Jonas est déchiré entre l’orgueil qui enferme son père dans le renoncement à toute aide, et l’obéissance à une promesse qui ne tient qu’à l’intérêt de celle qui la lui a imposée. Différent de son père, Younès hérite de lui ce viscéral attachement à un principe dont il ne questionne pas le fondement.

Issa, joué par Tayeb Belmihoub, incarne ce strabisme, ce regard focalisé sur un aspect de sa vie, duquel on ne veut dévier : La focalisation sur son état de misère. Orgueilleux, il ne supporte pas que son fils, un gamin de 8 ans environ, dans une scène inoubliable de justesse, lui offre plus d’argent _obtenu en capturant des oiseaux avec une facilité enfantine_ que lui n’en a pu obtenir, en suant, en souffrant de tout son corps, à subir l’exploitation de tâches subalternes. Un homme qui ne gagne plus sa vie, c’est un homme mort. Sa remarque résonne durement à nos oreilles contemporaines. Issa a perdu toutes ses terres. Brûlées. Détruites. Enlevées à lui. Tayeb confie qu’en interprétant cette scène “il n’était plus un corps, il était un cri”. A quelques centimètres de l'embrasement des flammes, la détresse d’ Issa se confond avec celle, universelle, de l’homme qui ne possède plus que ses yeux pour pleurer. Et sa bouche pour crier.

Touché par la grâce, ce film l’est dans l’atteinte de sa visée. Alexandre Arcady nous permet de sentir le vécu d’une déchirure. Ainsi que son propre fils, Sacha, le lui a confié : “Avant je savais ce qu’il c’était passé en Algérie, mais là j’ai senti ce qu’a été la vie là-bas, ce qu’ a été cette déchirure”.

Déchirure d’une bande de copains “amis pour la vie”, la vingtaine insolente de projets et d’insouciance, déchirure de l’évidence d’un amour brûlant, déchirure d’une concorde. Le réalisateur donne à voir cette Algérie méconnue, pleine de vie, de joie, et de concorde où le vivre-ensemble était réalité à Rio Salado. Les scènes de Rio Salado ont été tournées en Tunisie et ont fait l’objet d’une reconstitution soignée dans les moindres détails, au point qu’une spectatrice originaire de Rio Salado en a éprouvé une vive émotion. Celle du transport dans le temps. Les scènes d’Alger et d’Oran sont elles, tournées en Algérie.

A la question de savoir ce que ce film leur a apporté, en qualité d’acteur, Anne Parillaud évoque avec finesse la faiblesse qui humanise son personnage. Comme son personnage, elle était étrangère au conflit. Son personnage lui a permis de “réaliser la puissance des racines. J’ai réalisé ce que pouvait être l’appartenance, à un monde, à une culture”. Madame de Cazenave obtient de Younes ou Jonas, une promesse qui le tiendra loin de l’atteinte de son bonheur. En lui faisant promettre, elle met à distance sa culpabilité pour son propre désir. Et reconnaît plus tard qu’elle n’aurait elle même jamais tenu un tel engagement.

Or cette capacité à obtenir de l’autre qu’il renonce à son propre destin, pour éviter de compromettre le sien résonne en filigrane tout au long de l’histoire.

L’appartenance est également au coeur du questionnement. La terre est elle la propriété de celui qui l’a transformée, qui a fait d’un "caillou mésérable le jardin d'Eden", ou de celui qui y était le premier, et qui y était heureux, même si elle était nue? L’homme possède t il la terre, ou appartient-il à une terre?

"Garder l’essentiel et crédibiliser des situations qui pouvaient ne pas l’être dans le roman", c’est là toute la réussite d’Alexandre Arcady qui prend la liberté de montrer Younès étudiant à Alger, ou de replacer les traces d’une présence autre, sur les ruines de Tipaza.

Fu’Ad Aït Aattou (Younès) incarne toute la complexité des appartenances et des renoncements.

Etre fidèle à soi-même est-ce se rappeler d’où l’on vient? Accepter d’appartenir à une vie qu’on épouse sans posséder? Ne posséder que les regrets d’une vie dont on s’est détourné, par orgueil, ou par un principe au fondement branlant?

Etre fidèle à soi-même, n’est-ce pas comme le concède Anne Parillaud au détour d’une question sur son personnage “Vivre et ne pas passer à côté?”

Anne Parillaud, Alexandre Arcady, Matthieu Boujenah, Tayeb Belmihoub : Avant-Première de Ce que le jour doit à la nuit, qui sera projeté à Alger le 07 septembre et en salles le 12 septembre 2012.

"Celui qui passe à côté de la plus belle histoire de sa vie n'aura que l'âge de ses regrets et tous les soupirs du monde ne sauraient bercer son âme" (Yasmina Khadra)

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