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Billet de blog 2 novembre 2025

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Les Tatars de Crimée entre mémoire effacée héritage impérial et résistance vivante

« L’oubli ne détruit pas, il ronge de l’intérieur » (Ricœur). Peuple déporté, effacé, puis revenu, les Tatars de Crimée portent la mémoire blessée d’un monde refoulé. Leur histoire, du Khanat à l’annexion russe, éclaire la guerre d’Ukraine autrement, comme une lutte pour la reconnaissance, la parole et la dignité des peuples effacés.

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« L’oubli ne détruit pas, il ronge de l’intérieur. » écrivait Paul Ricœur. Cette phrase résume le destin tragique des Tatars de Crimée, peuple autochtone plusieurs fois effacé de l’histoire et aujourd’hui redevenu symbole dans le conflit russo-ukrainien. Déportés par Staline, marginalisés sous l’URSS puis réprimés depuis l’annexion de 2014, ils rappellent qu’aucune conquête ne peut abolir la mémoire. Leur trajectoire invite à repenser la guerre non seulement comme affrontement territorial, mais comme lutte des récits, qui a le droit d’exister, de parler, de se souvenir ?

Pour y répondre, ce texte explore d’abord, la formation historique et symbolique du peuple tatar, puis ensuite, sa mémoire du trauma et de l’exil, et enfin le rôle décisif que les Tatars de Crimée jouent aujourd’hui dans la bataille du droit international et de la vérité historique.

Un peuple autochtone au miroir de l’histoire

Les Tatars de Crimée apparaissent dans l’histoire comme un peuple issu de la rencontre entre les grands mouvements des steppes et les sociétés littorales de la mer Noire. Leur origine remonte au XIIIᵉ siècle, lorsque les invasions mongoles bouleversent l’espace eurasien. Mais ces populations, venues avec les armées de la Horde d’Or, ne restent pas des conquérants extérieurs, elles s’enracinent, se mêlent aux Grecs byzantins, aux Goths encore présents dans la péninsule, aux Arméniens marchands, aux populations turques déjà établies. Anthropologiquement, les Tatars de Crimée ne sont donc pas un peuple « pur », mais une synthèse historique, un creuset où l’Orient et l’Occident, la steppe et la mer, se rencontrent. Leur langue, apparentée au turc, témoigne de cette appartenance au vaste monde turcique, tandis que leur islam sunnite les inscrit dans la grande communauté musulmane. Ils deviennent très tôt un peuple liminaire, à la frontière entre plusieurs mondes.

C’est en 1441 que se cristallise leur autonomie politique avec la fondation du Khanat de Crimée. Vassal de l’Empire ottoman, mais jouissant d’une grande marge de manœuvre, ce Khanat devient un acteur majeur des équilibres régionaux. Il se distingue par une diplomatie souple, jouant tantôt des alliances avec les Ottomans, tantôt de négociations avec les royaumes voisins. Mais il est aussi craint, les chroniques polonaises et cosaques décrivent les Tatars de Crimée comme des cavaliers redoutables, menant des razzias vers l’Ukraine et la Russie pour alimenter le commerce des esclaves. Littérairement, ils sont ainsi devenus une figure récurrente de l’altérité, dans l’imaginaire des peuples slaves, le Tatar incarne la menace venue des steppes, une ombre toujours prête à fondre sur les villages. Cet imaginaire hostile, transmis de génération en génération, participe à leur marginalisation future, avant même leur défaite militaire, ils étaient déjà perçus comme étrangers à l’Europe chrétienne.

La bascule intervient en 1783, lorsque Catherine II annexe la Crimée. Le Khanat disparaît, absorbé dans l’Empire russe. Juridiquement, c’est un acte d’intégration impériale ; symboliquement, c’est un effacement. Dès lors, le récit officiel russe se met en place : la Crimée est présentée comme une terre « naturellement » russe, liée à la mémoire du baptême de Vladimir à Chersonèse au Xe siècle. Cette légende historique, brandie pour justifier la conquête, fonctionne comme un mythe fondateur inversé : elle consiste à occulter le passé tatar pour inscrire la Crimée dans la continuité de l’histoire russe. Philosophiquement, on retrouve ici ce que Michel Foucault appelait la « politique de la vérité » : celui qui domine écrit l’histoire, impose son récit comme norme, transforme l’effacement d’un peuple en évidence naturelle.
Du point de vue psychanalytique, on peut voir dans cette annexion le premier moment du « refoulement impérial » des Tatars, un peuple qui avait son État, ses princes, ses chroniques, devient soudain relégué au rang de minorité tolérée, perçue comme un vestige exotique. Freud écrivait que le refoulé ne disparaît jamais mais revient sous forme de symptôme. L’histoire des Tatars de Crimée va illustrer tragiquement cette lo, chaque tentative d’effacement produit un retour, une mémoire qui insiste, une revendication qui resurgit.
Ainsi, du Khanat à l’annexion russe, les Tatars de Crimée illustrent une dialectique permanente entre présence et invisibilité. Ils furent au centre des équilibres régionaux, mais réduits dans les récits littéraires et politiques à des figures menaçantes. Ils furent souverains, puis transformés en minorité. Cette première période de leur histoire annonce déjà le schéma qui marquera les siècles suivants : être toujours là, mais jamais reconnus pleinement. Comme l’écrivait Paul Ricœur dans La mémoire, l’histoire, l’oubli, « L’oubli ne détruit pas, il ronge de l’intérieur. » L’oubli des Tatars de Crimée a commencé au XVIIIᵉ siècle, et il continue encore aujourd’hui à travailler la mémoire collective de l’Europe orientale.

Trauma, exil et retour ,la mémoire blessée

Le 18 mai 1944, au petit matin, commence pour les Tatars de Crimée ce que leur mémoire nomme d’un seul mot, Sürgün l’Exil. Des wagons à bestiaux, des familles séparées, l’interminable route vers l’Asie centrale : Ouzbékistan surtout, mais aussi Kazakhstan et Oural. L’accusation est collective, donc sans recours, « collaboration » avec l’occupant nazi. On déporte un peuple entier, y compris les soldats démobilisés de l’Armée rouge. L’événement tient de la sidération : Freud dirait qu’il s’agit d’un trauma sans représentation, qui déborde les capacités psychiques et ne trouve de place qu’en se répétant. Dans les récits transmis, on ne « raconte » pas 1944, on énumère la faim, le froid, les morts sans sépulture comme si seule la litanie pouvait approcher l’indicible. La psychanalyse de groupe a montré que de tels chocs reconfigurent les liens symboliques : à la place des repères collectifs (terre, tombe, maison), ne restent que des signes vides. C’est pourquoi le Sürgün n’est pas seulement un exil spatial; il est une désaffiliation : perte de lieu, de droit, de nom.
Sous le statut de « colons spéciaux », les Tatars vivent une assignation permanente, contrôle policier, interdiction de retour, relégation sociale. La philosophie politique dirait qu’ils subissent la forme extrême de ce qu’Arendt nommait la perte du « droit d’avoir des droits » : privés non seulement de libertés, mais du cadre où ces libertés pourraient exister. Pourtant, au sein même de la relégation, persiste un travail souterrain de la mémoire. Les anthropologues de la diaspora l’ont montré : quand la patrie est interdite, la maison devient un sanctuaire narratif. On transmet par le repas, par la langue chuchotée le soir, par les micro-rituels (un motif brodé, une prière, une recette). La mémoire culturelle, au sens de Jan Assmann, se sédimente dans des gestes ordinaires, comme pour conjurer l’effacement d’État. Chez les Tatars, le qırım (la Crimée) n’est plus un territoire ; c’est une intensité. La carte est expropriée ; le lieu survit dans la voix.
Cette mémoire se politise tôt. La littérature tatare de l’exil poèmes, chants travaille la figure de la mère perdue, topos universel du déplacement, mais ici redoublé par l’absence de tombeau. On réécrit le deuil en attente : non pas « elle est morte », mais « nous reviendrons ». Ce futur inachevé fait du temps lui-même un exil. Walter Benjamin, contemplant l’ange de l’Histoire poussé vers l’avenir par la tempête du progrès, aurait reconnu ce paradoxe : on avance en regardant en arrière, lesté de ruines. Dans les années 1970, des gestes de désespoir viennent troubler l’oubli organisé, l’auto-immolation de Musa Mamut après une nouvelle expulsion administrative devient un mythe civique. Le corps supplicié remplace l’archive manquante, il écrit là où les décrets effacent. Derrida parlerait de « hantologie », le droit stalinien a voulu conjurer un peuple; il revient comme fantôme politique.

Avec la perestroïka, l’interdit de retour se fissure. Commence l’épreuve du nostos, le retour qui n’en est pas un. Revenir en Crimée, c’est retrouver une terre occupée d’autres vies, maisons prises, toponymes russifiés, champs réaffectés. Anthropologiquement, c’est le moment le plus cruel, la terre natale vous reconnaît, mais les institutions vous nient encore. Dans les files d’attente pour une propiska (enregistrement de résidence), dans les refus municipaux, l’exil se prolonge par des formes bureaucratiques. Marcel Mauss a montré combien l’appartenance se fabrique par des rites ; ici, le rite administratif refuse l’initiation, on vous empêche d’être de nouveau d’ici. D’où cette littérature du retour impossible, qui rappelle Sebald ou Kundera, on revient, mais rien n’est rendu ni la maison, ni le temps.
Pourtant, le retour construit aussi une politique de la mémoire. Des associations se forment, des cimetières se restaurent, des écoles communautaires rouvrent. Le mouvement national tatar redonne des noms aux choses, on rétablit des toponymes, on rassemble des archives, on recompose un langage commun. Car, comme l’écrit Ricœur, « la mémoire a besoin d’institutions pour durer ». Ce point est décisif : la guérison ne tient pas seulement au récit privé, mais à l’inscription publique. À la fin des années 1980 et au début des années 1990, des résolutions soviétiques puis ukrainiennes lèvent formellement la relégation et reconnaissent l’iniquité de 1944. Le droit intervient ici comme une reconstruction symbolique : nommer l’injustice, c’est déjà restituer une part de réalité.

La Parole d’État ne rend ni les morts ni les maisons ; elle requalifie le réel, rouvre la possibilité d’un futur. En ce sens, le retour tatar n’est pas un simple mouvement migratoire ; c’est un processus de subjectivation : un peuple cesse d’être l’objet d’un décret pour redevenir un sujet parlant fragile, conflictuel, mais enfin debout.
Au total, la séquence « déportation,exil,retour » dessine la morphologie d’un trauma collectif et de sa traduction politique. Psychanalytiquement, le symptôme (l’obsession du lieu, la répétition des dates, la colère sourde) ne disparaît pas; il se symbolise. Philosophique et juridique, la leçon est claire, une violence d’État ne se « répare » jamais entièrement, mais elle peut être transmise, dite, inscrite, ce qui équivaut à déplacer la douleur de l’innommable au partageable. Littérairement enfin, les voix tatares font de la Crimée une figure, non plus seulement une péninsule, mais le nom d’une fidélité à ce qui fut, et d’un pari sur ce qui peut encore être. C’est bien pourquoi l’histoire des Tatars de Crimée déborde l’Ukraine et la Russie, elle parle à toutes les sociétés tentées par l’oubli. « Ce que l’on n’achève pas de tuer, écrit Bernanos, se relève plus fort », la mémoire blessée n’est pas une faiblesse; c’est une force lente, qui prépare la justice.

Crimée, symbole et droit international

L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a réactivé, pour les Tatars de Crimée, la mécanique du refoulement. Leur organe représentatif, le Mejlis, qui incarnait depuis les années 1990 une forme d’autonomie culturelle et politique, a été interdit par Moscou et qualifié d’« extrémiste ». Les écoles enseignant le tatar ont été fermées ou réduites, les médias indépendants muselés. Juridiquement, la Constitution russe a fait de l’ukrainien et du tatar de Crimée des langues officielles de la péninsule, mais en pratique le russe écrase tout. Ici, le droit fonctionne comme ce que Derrida appelait une « violence fondatrice », en proclamant l’égalité, il masque la domination réelle. La Crimée devient un laboratoire de ce que Foucault aurait nommé une biopolitique : contrôler les corps, assigner des identités, faire taire une mémoire trop encombrante.


Mais les Tatars de Crimée ne sont pas de simples victimes passives. Ils sont devenus un symbole central du conflit russo-ukrainien. Pour Kiev, ils sont la preuve vivante que la Crimée n’est pas « naturellement russe », mais qu’elle appartient aussi à un peuple autochtone, minoritaire mais profondément enraciné. En 2021, l’Ukraine adopte une loi reconnaissant les Tatars, les Karaïmes et les Krymtchaks comme peuples autochtones, ce qui permet de mobiliser le droit international, notamment la Déclaration de l’ONU sur les droits des peuples autochtones (2007). Ce geste n’est pas seulement juridique, il est philosophique : il inscrit la lutte ukrainienne dans une logique de justice historique, en donnant voix à ceux que l’Empire russe puis soviétique avaient refoulés. Comme le rappelle Hannah Arendt, la véritable dignité commence par le « droit d’avoir des droits ».
Dans le champ géopolitique, les Tatars jouent un rôle disproportionné à leur nombre. En s’opposant à l’annexion, ils deviennent pour l’Ukraine un argument moral et politique auprès de l’Occident. Chaque arrestation de militants tatars en Crimée occupée est dénoncée comme une violation des droits humains, donnant à Kiev une légitimité accrue. Pour la Russie, en revanche, ils représentent une menace intérieure : minorité insoumise, reliée symboliquement à la Turquie (puissance historique protectrice des Tatars et acteur géopolitique clé de la mer Noire). Le Kremlin sait que leur résistance fragilise la fiction d’une Crimée unanimement russe. Anthropologiquement, on pourrait dire que les Tatars incarnent l’hétérogénéité indéracinable,  une altérité que l’on ne peut ni assimiler ni effacer.
Littérairement, les voix tatars contemporaines décrivent la Crimée comme une terre en exil. Les poètes chantent la nostalgie du qırım perdu, comme Mahmoud Darwich chantait la Palestine. Cette écriture de l’absence rend audible ce que le politique veut taire, que la Crimée est un palimpseste, et que ses couches profondes ne peuvent être effacées par un décret. Dans ce sens, les Tatars rappellent que le conflit russo-ukrainien n’est pas seulement territorial ou militaire, mais ontologique, il oppose deux manières d’écrire l’histoire, l’une par l’oubli et l’effacement, l’autre par la mémoire et la reconnaissance.

Ainsi, leur importance dans la guerre actuelle dépasse largement leur poids démographique. Ils sont le nœud symbolique où se joue l’avenir de la Crimée, soit comme espace russifié par la force, soit comme terre plurielle reconnue par le droit. En cela, les Tatars de Crimée révèlent ce que Paul Ricœur appelait la « mémoire blessée », une mémoire menacée de disparition, mais qui, parce qu’elle a survécu à tant d’effacements, devient une arme de résistance. Leur lutte actuelle rappelle que la guerre d’Ukraine n’est pas seulement une bataille d’armées, mais une bataille de récits et que dans cette guerre des récits, les Tatars sont la preuve vivante que l’histoire ne se laisse jamais totalement confisquer.


En conclusion, les Tatars de Crimée rappellent que l’histoire ne s’efface pas, elle se déplace, se tait, puis revient. Leur persistance, malgré les déportations et l’exil, incarne la victoire lente de la mémoire sur la force. En refusant l’oubli, ils prouvent qu’un peuple peut survivre sans territoire tant qu’il conserve sa parole et ses rites.

Mais leur cause dépasse la Crimée, elle interroge l’avenir du droit international face aux empires renaissants. L’Europe, si elle veut rester fidèle à ses valeurs, devra apprendre à protéger non seulement les frontières, mais aussi les mémoires menacées, car c’est souvent dans la voix des effacés que se mesure la vitalité d’une civilisation.

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