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Billet de blog 21 janvier 2026

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Peut-on encore sauver l'amour?

La natalité baisse, et soudain tout le monde devient prophète, moraliste ou comptable du berceau. L’émission du Figaro cherche “ce qui sauvera l’amour” comme on chercherait une recette. Mais derrière les chiffres, ce sont les médiations qui s’effondrent , temps, confiance, lieux, et cette étrange caméra intérieure qui juge chaque geste avant qu’il n’existe.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dénatalité, Gen Z, mariage... vit-on la fin de l'ère du couple ? © Le Figaro
Illustration 2
Image tiréé de l'émission du Figaro: https://youtu.be/s5atk2oHxzw?si=xZ4k2yB9x_Dd0V1J

Depuis quelques mois, la question de la natalité a cessé d’être un simple indicateur statistique pour redevenir un symptôme politique et existentiel. La France a enregistré 663 000 naissances en 2024,soit –2,2 % par rapport à 2023 et –21,5 % par rapport à 2010, tandis que l’indice conjoncturel de fécondité est tombé à 1,62 enfant par femme. Ce décrochage ne produit pas seulement des

inquiétudes économiques (financement des retraites, vitalité du marché du travail, organisation des services publics ) mais réactive aussi une angoisse plus souterraine, celle d’un monde qui se ferme, d’une continuité qui se fragilise, d’une société qui vieillit, et parfois même la peur très

primitive d’être “remplacé” ou de disparaître sans transmission.

Dans ce tumulte, les discours générationnels saturent l’espace public : “boomers conservateurs”, “millennials narcissiques”, “Gen Z fragile”. Or une lecture sérieuse interdit ces blocs. Une génération n’est ni un camp ni une essence, c’est une trajectoire située, héritière d’un monde déjà

déformé par la précédente. La dénatalité n’est donc pas seulement un choix individuel, elle est aussi une histoire de conditions transmises, de cadres qui se délitent, et d’horizons qui se ferment.

Comme l’écrivait Hannah Arendt, « chaque naissance est un nouveau commencement »

et c’est bien ce que la dénatalité met en crise , moins un chiffre qu’une continuité symbolique.

Autrement dit, une cohorte ne “choisit” jamais seule mais elle hérite d’un monde déjà configuré et transmet à la suivante des seuils, des fatigues et des normes .

C’est dans ce contexte que l’émission du Figaro consacrée à la natalité prend une résonance particulière, car elle déplace immédiatement la discussion, car derrière la démographie se profile une question plus large, presque métaphysique, posée comme un fil rouge : 

« Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour ? » 

Car la natalité dépend moins d’un désir abstrait d’enfant que d’une infrastructure affective ( formation du couple, confiance, durée, projection) . À ce titre, il est utile de revenir à une idée plus ancienne et plus rude : chez Schopenhauer, l’amour n’est pas d’abord un idéal romantique, mais une force aveugle, une ruse de l’espèce qui utilise les individus pour produire de la continuité biologique. Dans un tel cadre, le mariage n’est pas seulement une tradition pour lui mais une construction sociale destinée à rendre cette puissance habitable, à la stabiliser, à la contenir, à la traduire dans une durée. Il fonctionne comme une médiation entre le chaos du désir et la possibilité d’une vie commune, entre l’impulsion et la responsabilité. Cela ne signifie pas que le mariage soit un modèle moral indiscutable il a souvent été coercitif, inégalitaire, et parfois violent mais cela rappelle une vérité structurante, le lien homme-femme n’a jamais été naturellement pacifié, il a toujours exigé des formes, des codes, des protections, des institutions, et parfois même une mythologie. La crise contemporaine de la natalité apparaît alors aussi comme une crise des médiations , non seulement “moins d’enfants”, mais moins de cadres crédibles pour rendre la rencontre durable, et donc moins de conditions psychiques pour consentir à la transmission. Quand le lien devient instable ou trop coûteux psychiquement, le report cesse d’être un simple décalage, il devient une disparition . Autrement dit, la dénatalité n’y est pas seulement analysée comme un phénomène économique mais devient le révélateur d’une crise du lien, d’une fatigue de la rencontre, d’un brouillage des rapports entre les sexes, et d’un conflit d’interprétations entre liberté moderne et nostalgie des cadres anciens. Autour d’Eugénie Bastié, l’émission réunit trois voix qui incarnent trois diagnostics concurrents. 

Le but ici n’est pas de disqualifier les intervenants, mais de tester la solidité explicative de leurs causalités.

Maxence Carsana, psychologue clinicien et auteur de “ Hommes/Femmes : sortir des idées toxiques” , insiste sur l’idée d’une époque saturée d’options

relationnelles, où l’abondance de choix repousserait l’engagement puis, mécaniquement, la parentalité. 

Vincent Coquebert, journaliste, auteur de “La civilisation du cocon”  et de “La guerre de sexcession”, il lit l’époque à travers le prisme d’un repli sur soi et d’une polarisation croissante entre hommes et femmes, nourrie par la dramaturgie identitaire contemporaine. 

Enfin, Thérèse Hargot, sexologue, auteure de “Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour ?” 

, relie plus directement la crise du

lien à une “récession sexuelle” et à la nécessité de rompre avec certains effets du libéralisme

sexuel. 

Mais cette manière d’ordonner le débat comporte un risque , celui de transformer un phénomène multifactoriel en récit moral, faire de la natalité un procès des mœurs, et réduire une reconfiguration historique profonde à une opposition simpliste entre “perte de repères” et “excès de liberté”. Or les chiffres montrent que le cœur du basculement n’est pas un effondrement uniforme, il se concentre

d’abord sur les naissances “jeunes”. Les naissances chez les 25–29 ans sont passées de 12,9 pour 100 femmes (2004) à 8,8 (2024), et chez les 15–24 ans de 3,3 à 1,9, tandis que l’âge moyen à la maternité atteint 31,1 ans, signe d’un report massif qui ne compense plus. Ce déplacement oblige à reformuler la “crise” car elle n’est pas seulement quantitative, elle est aussi normative, temporelle,

sociale et relationnelle.

Dès lors, une question centrale s’impose : comment analyser la dénatalité sans la réduire à une panne morale, tout en prenant au sérieux la crise du lien qu’elle révèle et sans tomber dans le faux duel néo-féminisme/masculinisme qui simplifie l’histoire des rapports entre les sexes ?

L’analyse articule donc trois niveaux, les séries longues, les intentions et normes,

contraintes d’écosystème (logement, garde, travail) afin de ne pas confondre baisse de désir, empêchement matériel et reconfiguration du calendrier.

Pour répondre, à la question de l’émission, l’analyse suivra donc trois mouvements :

D’abord nous montrerons que l’effondrement nataliste relève d’une reconfiguration longue, multifactorielle et normative, structurée notamment par le report des naissances et la transformation des conditions matérielles du projet familial ;

En second lieu il faudra comprendre pourquoi la Gen Z apparaît “en mal d’amour”, prise entre accélération sociale, bulles numériques et polarisation idéologique mais nous refuserons l’équivalence paresseuse entre néo-féminisme et masculinisme ;

Enfin, nous analyserons comment la marchandisation du lien (applications, pornographie, économie de l’attention) fragilise l’engagement, et quelles conditions permettraient de retrouver une paix

possible entre les sexes sans retour en arrière.

L’effondrement de la natalité : une reconfiguration longue, multifactorielle et normative (pas une “panne morale”)

Maxence Carsana a raison d’ouvrir le dossier par une mise en garde simple, il rappelle à juste titre que l’histoire démographique française est souvent lue avec un mauvais instrument de mesure. 

Le baby-boom fonctionne comme une “norme fantôme” car c’est un pic d’une intensité exceptionnelle sert d’étalon implicite, puis toute baisse ultérieure devient aussitôt “décadence”, “effondrement moral” ou

“désordre des mœurs”. Cette vigilance est décisive, parce qu’elle oblige à rappeler que la natalité n’obéit pas à une seule variable culturelle mais au contraire se déploie dans un temps long, traversé par des cycles économiques, des politiques publiques, des transformations familiales et des effets de

structure (pyramide des âges). Les données Insee confirment néanmoins un décrochage historique : 663 000 naissances en 2024, un indice conjoncturel de fécondité à 1,62 enfant par femme, et une

dynamique de baisse continue depuis le début des années 2010. En 2025, la tendance se

prolonge avec 645 000 naissances et un indice à 1,56, niveau présenté par l’Insee comme le plus faible depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Mais l’appel au “temps long” ne suffit pas car sans décomposition fine, le diagnostic reste un récit général (“ça baisse”) au lieu d’expliquer

où et comment la baisse s’organise. 

Le nœud du basculement se situe précisément dans une transformation du calendrier des naissances on constate dans les chiffres actuels sur la natalité qu’il y moins d’enfants surtout avant 30 ans, donc un report massif qui comprime le projet parental et le rend plus vulnérable. 

L’âge moyen à la maternité s’est installé

autour de 31 ans (avec des séries Insee qui montrent une hausse continue sur plusieurs décennies).Donc, la question n’est pas seulement “moins d’enfants”, mais “moins d’enfants tôt”, ce qui change la mécanique et accompagne les études plus longues, l’entrée tardive sur le marché du travail, l’installation résidentielle retardée, et la multiplication des conditions préalables (logement, stabilité d’emploi, santé mentale, solidité du couple). 

À ce niveau, la natalité devient un projet à seuil, et non un automatisme social. 

Ce “projet à seuil” est générationnel. La génération X a connu la fin du compromis fordiste, puis la crise de 2008 en plein “double fardeau” (crédits, enfants, parents

vieillissants). Les millennials entrent dans la vie adulte avec une promesse méritocratique déjà

cassée ( précarité, logement inaccessible, trajectoires fragmentées) . La génération Z, elle, naît dans un monde post-crise, climatiquement anxiogène, technologiquement accéléré, elle internalise la précarité comme norme. Donc la baisse n’est pas seulement une chute, c’est un calendrier

qui se ferme. Le report a aussi une autre asymétrie matérielle, en effet à mesure que l’âge avance, la probabilité de conception se complique et l’intervalle disponible se resserre, ce qui transforme un “plus tard” en “peut-être jamais”. Cette dimension biologique, médicale et sociale (accès aux soins, PMA, inégalités) explique aussi pourquoi le calendrier pour l’émission compte autant que la fécondité moyenne.

Cette mise en perspective conduit à distinguer plusieurs plans que les débats médiatiques

confondent souvent avec la fécondité (niveau global), le calendrier (report), les normes familiales (ce qui est jugé “désirable”), infrastructures matérielles(logement, garde, emplois, horaires), et enfin climat

existentiel (avenir, guerre, écologie, incertitude). 

En 2025, l’Insee souligne aussi un basculement symboliquement explosif avec le constat que le solde naturel devient négatif (il y a plus de décès que de naissances) pour la

première fois depuis l’après-guerre, phénomène lié à la fois à la baisse de la fécondité et à l’arrivée

des générations nombreuses du baby-boom aux âges de forte mortalité. Cette inversion

alimente immédiatement des angoisses politiques (retraites, financement du modèle social, immigration) et des angoisses anthropologiques (continuité, transmission, sentiment de remplacement).

Ce basculement n’est pas seulement un fait démographique, il reconfigure le climat politique. Lorsque le solde naturel devient négatif et que la population ne se maintient plus que par le solde migratoire, la question des retraites cesse d’être un dossier technique et se transforme en scène symbolique. Le vieillissement accéléré met sous tension le financement du modèle social le rapport du COR le rappelle, l’équilibre repose sur une démographie défavorable, un rapport actifs/retraités qui se dégrade et des choix de réformes qui deviennent structurels.
Dans ce contexte, l’immigration apparaît simultanément comme une variable d’ajustement (main-d’œuvre, dynamique démographique) et comme un point de cristallisation anxieuse, parce qu’elle modifie le récit que la société se fait d’elle-même. L’espace public glisse alors facilement d’un constat rationnel “qui paie, qui produit, qui soigne, qui transmet ?” vers une lecture identitaire, le sentiment de continuité se fragilise, et la peur du “remplacement” devient un langage prêt-à-porter qui recycle un vertige démographique réel en fantasme politique.
C’est exactement ici que le parallèle avec la Russie devient éclairant, la crise de la natalité n’y est pas seulement pensée comme un problème social, mais comme un enjeu de puissance, de survie nationale et de destin historique. Là où la France oscille entre gestion sociale et panique identitaire, la Russie assume une lecture directement géopolitique et civilisationnelle de la démographie, et transforme la baisse des naissances en instrument idéologique. 

Mon analyse de la natalité en Russie montre précisément comment un État peut convertir une fragilité démographique en récit de guerre culturelle , la natalité devient un outil de discipline morale, de nationalisme familial, et de contrôle des mœurs ce que la France, malgré ses dérives rhétoriques, n’assume pas officiellement.

https://blogs.mediapart.fr/marie-taffoureau/blog/061125/russie-quand-la-demographie-devient-affaire-d-etat-et-de-morale

Cette bascule pèse aussi psychiquement sur la génération X qui se retrouve coincée entre enfants à élever et parents vieillissants, elle incarne un “double fardeau” matériel et émotionnel. 

Ce n’est pas un

détail car la fatigue diffuse des trentenaires/quarantenaires d’hier devient le climat familial transmis aux jeunes adultes d’aujourd’hui. 

Mais elle oblige surtout à éviter un piège, celui de transformer un

indicateur de structure en procès moral.

La “crise” peut

aussi contenir une dimension normative ambivalente, parfois même positive. Là où certains discours interprètent automatiquement la baisse comme un dérèglement, une autre lecture observe

la fin progressive de certaines maternités contraintes (pression sociale, normes familiales rigides,absence de contrôle reproductif) et 

l’émergence d’une natalité davantage intentionnelle. 

Le déplacement est majeur parce que l’enfant n’est plus un simple produit de l’inertie sociale, mais un sujet qui appelle une décision réfléchie, et parfois un renoncement responsable. Cette requalification n’est

pas seulement philosophique dans l’Ined, à partir de l’enquête Erfi 2, on peut voir que le désir d’enfants a diminué chez les moins de 40 ans entre 2005 et 2024, avec un recul plus marqué chez les plus

jeunes. La baisse ne relève donc pas uniquement d’un “empêchement” matériel mais elle correspond aussi à une transformation des normes, des représentations de la famille et de la manière

d’envisager l’avenir (y compris l’inquiétude climatique, relevée dans la publication Ined).

C’est à ce point que la tension avec Thérèse Hargot devient centrale. 

Thérèse Hargot, dans un

cadre souvent plus moral, critique régulièrement ce qui ressemble à une “intellectualisation” du désir d’enfant, comme si la prudence, la planification ou l’exigence de conditions minimales trahissaient une stérilité existentielle. 

Or la responsabilité matérielle et psychique relève moins d’une froideur que d’une forme d’empathie et une manière de

reconnaître que la parentalité engage un corps, un avenir, des ressources, et surtout un enfant qui subira les incohérences de l’époque. 

Dans cette perspective, le droit n’est pas un décor, il devient garde-fou contre la barbarisation du lien avec consentement, dignité, non-marchandisation, refus de la

conversion du désir en simple marchandise.

Maxence Carsana propose ensuite un schéma qui a un intérêt descriptif,  l’abondance d’options relationnelles amplifiée par applications et réseaux peut retarder la décision, donc repousser engagement et

parentalité. 

Le point faible apparaît lorsque le descriptif devient causalité unique. 

Car l’analogie marchande sur-représente souvent une lecture masculine (concurrence, comparaison, optimisation) et sous-pèse des variables décisives comme la charge mentale, les risques relationnels (violences, harcèlement), le coût d’opportunité professionnel, les normes éducatives plus lourdes, anxiété d’avenir, sans compter

l’état des services publics. 

On peut ajouter que chez Jean Baudrillard, le désir tend à se convertir en signes et en mise en scène et chez Alessandro Baricco, la

“mise à plat” transforme la profondeur en circulation. Dans un tel régime, l’option n’est plus liberté,

mais comparaison infinie et donc la profusion ne libère pas, elle dissout la décision.

L’autre moteur est structurel car l’accélération sociale et la pression de performance font de l’enfant un projet “à seuil”. On pent aussi les analyses pour ce sujet d’Hartmut Rosa qui a montré comment l’accélération transforme le rapport au temps et installe une insatisfaction permanente ; ou encore ceux d’Eva Illouz qui analyse la marchandisation des affects dans le capitalisme émotionnel ; ou encore ceux de Robert Castel qui décrit l’insécurité sociale comme condition durable des trajectoires. 

Ce cadre éclaire pourquoi la natalité se trouve liée à un triptyque concret entre logement, temps et modes de garde. 

Les millennials ont été socialisés à la promesse “études = sécurité”, puis confrontés à

l’inverse (précarité structurelle, stages, contrats courts, loyers prohibitifs.). 

Résultat, la parentalité se

déplace du désir vers la faisabilité, et la faisabilité vers l’épuisement. L’enquête du HCFEA publiée en décembre 2025 (Conseil de la famille) insiste précisément sur le poids des contraintes matérielles et sur la façon dont elles structurent les approches de la parentalité chez les 20–35 ans. (Haut-

commissariat à la stratégie) 

Tant que l’accueil du jeune enfant est jugé insuffisant, tant que les horaires de travail et le coût résidentiel déstabilisent l’organisation quotidienne, la “responsabilité”

se transforme mécaniquement en report indéfini non par démission, mais par seuil impossible à franchir. Ce qui permet aussi de clarifier une confusion fréquente dans le débat public qui mélange désir d’enfant, intention, et réalisation. 

Or ces trois niveaux peuvent diverger ,

une norme favorable à l’enfant peut coexister avec une intention différée, et une intention peut rester irréalisée faute d’écosystème. 

L’Ined montre en outre un recul du “nombre idéal” d’enfants, particulièrement chez

les jeunes adultes, ce qui signifie que le désir lui-même se recompose, pas seulement la capacité à agir. 

Et tout cela n’est pas un détail car si le désir se transforme, l’explication par la seule

“contrainte” devient insuffisante, et la politique familiale doit cesser de traiter la natalité comme un simple robinet budgétaire.

La troisième zone de friction concerne la famille et l’illusion rétrospective. 

Vincent Coquebert insiste dans l’émission , sur la fragilisation du lien, le repli, l’individualisme

défensif et l’idée que certains cadres anciens (dont la répartition des rôles) auraient assuré une stabilité perdue. 

Une objection décisive s’impose ici car la stabilité apparente ne signifie ni justice ni paix.

Dans l’histoire récente, des stabilités conjugales ont été soutenues par des coûts invisibles entre dépendances économiques, violences domestiques, impossibilité sociale de sortir, tolérance de l’infidélité masculine et arrangements de convenance notamment. 

Donc un faible niveau de divorce peut aussi signifier une absence d’issue et non santé relationnelle. 

Reconnaître qu’un cadre peut protéger certains couples n’implique pas d’ériger ce cadre en modèle, la question devient celle de cadres non coercitifs, compatibles avec l’égalité, la liberté de sortie et la dignité.

Dans le même esprit, Thérèse Hargot

suggère parfois une causalité presque mécanique entre séparations et recompositions familiales, qui selon elle signifierait donc moins d’enfants. 

Là encore, le réel résiste mal à l’examen des couples . 

Les familles recomposée peuvent en effet donner aux couples aussi bien un désir de réactiver une envie d’enfant 

(nouveau couple, nouveau projet), ou au contraire produire un choix responsable de limitation au nom du temps, de la fatigue, et de la qualité éducative. 

Il y a une absence de corrélation automatique ici à faire car la baisse des naissances ne se réduit pas à un verdict moral sur les formes

familiales ; elle exprime une reconfiguration des arbitrages, des normes et des contraintes.

Reste enfin la “guerre des sexes” évoquée à plusieurs reprises dans l’émission, qui oublie l’idée que  la conflictualité entre hommes et femmes n’a pas attendu TikTok. 

Désir, dépendance, pouvoir, statut, jalousie, économie matrimoniale tout

cela traverse l’histoire. 

Ce qui change aujourd’hui, c’est l’industrialisation de la conflictualité par

les dispositifs numériques, et le retour d’une polarisation qui prend souvent un visage conservateur avec nostalgies mythologiques ( souvent guerrier romain ou viking pour les jeunes hommes , et sorcière ou l’amazone pour les jeunes femmes ces figures mythologiques contribuent comme le dit Vincent Quoquebert,  à une dramaturgie de soi car on a peu de prise sur notre environnement donc on

se rêve a travers d ‘autres figures ou héros. ) ou virilisme, tradwife, récits de revanche. Cette dissymétrie est structurante parce qu’elle 

reconnaît une détresse masculine réelle ce qui ne signifie pas valider sa captation par des entrepreneurs du ressentiment, ni accepter un faux duel qui mettrait sur le même plan matrice d’égalité et économie de la revanche. 

La récupération contemporaine de Nietzsche est un symptôme de ce

régime, on transforme l’acceptation tragique du chaos en injonction de dureté et d’optimisation (“deviens fort”, “deviens alpha”). Ce Nietzsche-là n’est pas Nietzsche , c’est le masque d’une époque immunitaire, qui confond vulnérabilité et défaite et qui cherche une armure morale pour ne

plus dépendre. 

Tout cela nous montre que la dénatalité est une boucle où s’articulent infrastructures matérielles, normes familiales, climat existentiel, et crise du lien qui sont sans

cause unique et sans solution morale simpliste.

Ce n’est pas un choc de générations, c’est une

sédimentation de crises, où chaque cohorte hérite d’un monde déjà abîmé et transmet ses

contradictions aux suivantes. 

Cette clarification ouvre naturellement vers la suite de notre analyse car si le premier

étage du diagnostic démonte l’illusion d’une “panne morale”, le second doit expliquer pourquoi une génération socialisée dans l’hyper-visibilité numérique, l’accélération et la polarisation se trouve exposée à une fatigue de la rencontre et pourquoi le duel néo-féminisme/masculinisme fonctionne surtout comme écran de fumée, plus que comme clé d’intelligibilité.

La Z grandit aussi dans une culture d’auto-évaluation permanente où tout affect devient objet d’analyse, tout malaise un langage, tout rapport un risque. Cette psyché sous examen renforce le retrait dans une “société immunitaire” (Sloterdijk), où la relation devient un risque à neutraliser ( on ne

cherche plus l’autre, on cherche à ne pas souffrir. ) non par indifférence, mais par surcharge.

La Gen Z en mal d’amour : accélération, bulles genrées et faux duel néo-féminisme / masculinisme imposée par l’émission du Figaro 

Ce déplacement ne relève pas seulement des contraintes économiques mais correspond aussi à une mutation anthropologique. 

Là où l’amour et l’enfant s’inscrivaient souvent dans une continuité sociale, ils deviennent des objets de justification car il faut être prêt, stable, digne, “à la hauteur”.

Plus l’engagement est chargé d’enjeux, plus il devient fragile, la promesse de

maîtrise se retourne en prudence infinie, puis en retrait.

Freud l’avait vu, plus la civilisation exige maîtrise et conformité à l’idéal, plus le sujet s’épuise et l’amour devient une performance au lieu d’un hasard habitable.

Cette mutation touche les trois générations sous une forme distincte , stoïcisme discret chez les X, discipline ostensible chez les millennials, dialectique entre retrait assumé et sur-contrôle chez les Z.

Le point commun des générations est celui d’un nouveau culte , celle de la maîtrise de soi comme dernier territoire contrôlable,

dans un monde devenu incontrôlable.

Pourtant, des années 1970 au début des années 2000, la scène amoureuse occidentale a connu un mouvement paradoxal, la pacification juridique et symbolique d’un côté (droits, autonomie, divorce possible, condamnation progressive de certaines violences) qui dans les sondages montraient la satisfaction des deux genres dans son rapport à l’autre , et persistance d’une conflictualité structurelle de l’autre (désir, dépendance, pouvoir, statut). 

Cette pacification n’est pas un effet secondaire, elle constitue l’un des acquis centraux de la période. Le féminisme, en imposant des droits, une autonomie réelle et une possibilité de sortie, n’a pas “déclenché” la guerre des sexes ; il a rendu

possible une coexistence moins violente, moins contrainte, et donc plus pacifiée. 

Si une conflictualité intime demeure, elle n’est plus censée se résoudre par la dépendance ou le silence, mais par un cadre de justice. C’est précisément ce déplacement de la contrainte vers le droit qui a permis une paix relative, et non une dégradation. 

Vincent Coquebert insiste sur une période

d’amélioration relative des rapports femmes-hommes, avant une rupture plus récente à partir des années 2010, ce diagnostic

a une part de justesse, à condition d’éviter l’illusion rétrospective d’un âge d’or. 

La “stabilité” d’hier a souvent été une stabilité d’assignation, la baisse de conflictualité visible ne signifiait ni égalité réelle, ni paix intime. 

Cet écart entre apaisement institutionnel et tensions anthropologiques explique pourquoi la polarisation peut réapparaître sans que le progrès en soit la cause mécanique car la conflictualité est ancienne, mais ses formes changent.

La rupture des années 2010 se comprend

mieux si la crise financière de 2008 est traitée non comme un simple événement économique, mais comme un effondrement de croyance en l’avenir ce que nous confirme Vincent Coquebert. 

On comprend alors le passage de témoin entre générations,

la génération X a “encaissé” en silence, les millennials ont verbalisé la promesse trahie, la génération Z radicalise la lucidité (climat, dettes, avenir faible) jusqu’à faire de la projection familiale une décision à très haut risque symbolique. 

La dénatalité suit cette chaîne, il s’agit moins d’un caprice qu’un

horizon qui se retire. 

Vincent Coquebert formule l’intuition décisive, sans futur crédible, le désir d’enfant se fragilise, et l’engagement amoureux devient plus coûteux psychiquement. 

Là où l’analyse gagnerait en force à mon sens, c’est lorsqu’elle articule cette perte de futur aux trajectoires concrètes (entrée plus tardive dans l’emploi stable, anxiété sur le logement, sentiment de déclassement, et

renforcement de la “prudence” affective.).

Le lien n’est plus porté par l’évidence sociale, mais par une logique d’épreuve et de conditions (stabilité matérielle, stabilité psychique, stabilité relationnelle). 

Le même déplacement est repéré par

l’INED, la baisse des intentions et des idéaux familiaux chez les plus jeunes pèse sur la fécondité finale, ce qui confirme que la crise n’est pas réductible à un empêchement matériel, les normes

intimes elles-mêmes se transforment. 

Dans ce nouvel environnement, Maxence

Carsana propose une lecture centrée sur le lien entre l’abondance de choix et la difficulté à s’engager, pour lui les dispositifs de rencontre, en multipliant les alternatives, peuvent retarder la décision, donc retarder couple et parentalité. 

L’intérêt descriptif est réel, notamment pour penser la reconfiguration du

marché de la rencontre depuis l’arrivée d’internet. Sloterdijk parlerait ici de “société immunitaire” qui impliquerait non plus de vivre, mais aussi se protéger. Et une société qui se protège contre le risque finit par se protéger

aussi contre l’amour. 

Mais la causalité de Maxence Carsana devient fragile lorsque l’abondance de choix est présentée comme moteur principal, d’abord parce qu’une partie du “choix” est une contrainte (plateformes devenues quasi-infrastructures de rencontre) ; ensuite parce que l’effet psychique du choix est

socialement distribué (genre, capital social, expériences de harcèlement, vulnérabilités) ; enfin parce que la comparaison infinie ne produit pas seulement du désengagement, mais aussi de la fatigue, de

l’auto-censure et une hausse du coût symbolique de l’erreur.

C’est ici que la grille de Jean Baudrillard et d’Alessandro Baricco permet d’éclairer ce que le vocabulaire médiatique simplifie (“génération perdue”, “désengagement”, “crise de l’amour”) , le problème n’est pas

seulement la multiplicité, mais la transformation du désir en régime de signes. 

Dans cette perspective, l’ère numérique ne libère pas , elle convertit.

Baudrillard décrit un passage de la

séduction comme jeu risqué à une circulation de simulacres ; l’enjeu devient moins d’aimer

quelqu’un que de gérer une image, un récit, une preuve sociale. 

Cette logique est redoublée par ce

que Baricco appelle “mise à plat” , disparition de la profondeur au profit de la vitesse, de la surface, de la navigation ( les barbares).

Dans ce cadre, la décision amoureuse n’est plus un saut, mais une optimisation et 

l’engagement n’est plus une histoire, mais un risque d’archive. Le dispositif fabrique alors de

l’indécision structurelle, non parce que les personnes seraient immatures, mais parce que

l’environnement organise une comparaison permanente et une transparence punitive.

Maxence Carsana formule ici une image très juste, celle d’une génération qui vit avec l’impression d’avoir une caméra avec soi en permanence. Tout peut être capté, mal interprété, ressorti plus tard, archivé contre soi. Dans ce régime, l’engagement amoureux n’est plus seulement une rencontre : il devient un risque de réputation. On ne se demande plus seulement « est-ce que je l’aime ? », mais « qu’est-ce que cette relation dira de moi ? », « que restera-t-il de cette histoire si elle échoue ? ». C’est l’une des raisons pour lesquelles la Gen Z semble à la fois hyper-consciente, hyper-analytique, et paradoxalement plus prudente, non par absence de désir, mais parce que le désir est constamment sous surveillance. Et ce que Maxence décrit en termes psychologiques rejoint, à un niveau plus structurel, encore une fois la logique du simulacre chez Baudrillard et la “mise à plat” chez Baricco , le lien n’est plus seulement vécu, il est enregistré, évalué, rendu public en puissance, donc rendu plus fragile.

L’une des conséquences majeures de cette architecture est la polarisation genrée en bulles, comme l’évoque Vincent Coquebert , mais il est encore une fois important d’insister sur le fait que la conflictualité n’est pas née avec les réseaux, mais elle est industrialisée par eux. 

La rhétorique de camp (tradwife,

virilisme, “valeurs”, “déconstruction”, “bodycount”, “toxique”, etc.) fonctionne comme une grammaire de simplification où chacun reçoit un langage prêt-à-porter pour interpréter ses blessures, et l’autre sexe devient une cause totale. 

Ce point n’est d’ailleurs pas une singularité française, ni une lubie médiatique liée à TikTok , il s’inscrit dans une dynamique mondiale de dégradation du couple hétérosexuel, documentée par la presse étrangère. Courrier international a récemment synthétisé cette tendance à partir de plusieurs pays (Italie, Espagne, Allemagne, Pologne, Brésil, Chine), en montrant l’émergence d’un “hétéropessimisme” ou d’un “hétérofatalisme”, non pas un rejet abstrait de l’hétérosexualité, mais une lassitude structurée, particulièrement féminine, face à des inégalités persistantes, à un machisme ordinaire, à l’épuisement mental du quotidien conjugal, et à une insatisfaction devenue chronique. Autrement dit, ce que l’on appelle parfois “guerre des sexes” n’est pas seulement une polarisation idéologique , c’est aussi une fatigue relationnelle accumulée, un sentiment d’impasse, et la perception d’une “machine sociale enrayée” qui rend le couple plus difficile à former, mais aussi plus difficile à maintenir. Ce détour par le monde extérieur a une vertu, il empêche de traiter la crise du lien comme une panne morale individuelle ou un “déclin des valeurs”, et oblige à la lire comme un phénomène structurel, produit par des conditions de vie, des asymétries concrètes et des dispositifs techniques qui durcissent la défiance.

Vincent Coquebert parle ensuite de “sexcession” et de repli, l’idée est pertinente si elle vise le mécanisme de séparation narrative (deux récits incompatibles du réel),

mais moins si elle incline vers une nostalgie implicite des rôles. 

La polarisation actuelle se lit surtout 

comme un retour conservateur contrairement à l’analyse d’Eugenie Bastié, en effet le durcissement provient en partie d’une réaction identitaire face à l’angoisse (guerre, crise, déclassement), non d’un excès linéaire de progrès.

Le point le plus structurant du débat dans l’émission se cristallise autour de la question posée par Eugénie Bastié autour de l’opposition “jeunes femmes = néo-féminisme” et “jeunes hommes = masculinisme”. 

Or cette symétrie est intellectuellement trompeuse, car elle met sur le même plan un mouvement d’égalité et de protection ( le néo- féminisme) , et une constellation hétérogène ( le masculinisme) qui n'est qu'un découlement du féminisme , ni un mouvement en soi ni une réaction et peut s'y opposer parfois, dont la version dominante en ligne relève souvent de l’économie du ressentiment. 

Requalifier le néo-féminisme comme “cause” de guerre revient à déplacer le problème de la demande de protection et de justice qui est traitée comme pathologie dans l’émission, alors qu’elle répond à des violences persistantes et à des asymétries encore actives.

À l’inverse, le masculinisme, dans son noyau sociologique, est mieux compris comme langage de détresse entre crise

des repères, isolement, humiliations, angoisse d’assignation à des rôles contradictoires (“fort mais sensible”, “performant mais discret”, etc.). Une formule de Spinoza donne un cadre précis : «L’homme n’est pas un empire dans un empire ». 

Elle signifie que les subjectivités sont façonnées par des structures, et que la souffrance masculine ne peut être comprise sans l’écosystème économique, affectif et algorithmique qui la produit. Dans cette lecture, le masculinisme ne “naît”

pas d’une simple haine des femmes, il prospère parce que certains entrepreneurs malhonnêtes captent une fragilité

réelle et la retournent en récit viriliste, rentable, simplificateur. 

La thèse est heureusement explicite dans l’émission, le masculinisme “recycle” la souffrance au lieu de la résoudre, et à mon sens une “voie européenne” plus lente et

relationnelle peut être proposée comme sortie qui permettrait de retrouver la capacité d’aimer sans honte de la vulnérabilité, sans nostalgie punitive.

Ce cadre permet aussi de traiter avec rigueur un point délicat évoqué par Vincent Coquebert, en effet certains profils violents existent, mais l’amalgame est dangereux. Vincent Coquebert avance alors un parallèle délicat, qu’il faut entendre avec prudence mais sans caricature en s’appuyant sur Hans Magnus Enzensberger et sa notion de « radical looser », il suggère que certains profils extrêmes partagent des structures de ressentiment comparables, y compris parfois avec des trajectoires terroristes contemporaines. L’idée n’est pas de dire que le masculinisme “équivaut” au terrorisme Vincent insiste lui-même sur le fait que ce n’est pas comparable mais de repérer une grammaire commune : humiliation, isolement, sentiment d’échec, besoin d’un récit total qui transforme une blessure intime en cause politique, et recherche d’une sortie violente ou d’une revanche symbolique. La limite de ce rapprochement, si on le force, serait de produire un amalgame paresseux ; son intérêt, si on le tient correctement, est de rappeler que la violence ne naît pas d’une idée seule mais d’un enchaînement : détresse + solitude + captation idéologique + économie algorithmique de la haine. Et c’est précisément ce qui oblige à distinguer la souffrance masculine réelle qu’il faut entendre de sa récupération radicalisée, que l’on ne peut ni excuser, ni banaliser.

Le continuum correct n’est pas “détresse = violence”, mais “détresse + isolement + captation algorithmique + idéologies importées = risque de durcissement”. 

Distinguer les degrés, séparer les

souffrances de leurs récupérations, et refuser la paresse symétrique (“extrêmes contre extrêmes”) rendrait cependant l’analyse plus solide car l’égalité n’est pas l’équivalent d’une revanche, et la détresse n’est pas

l’équivalent d’une haine. 

Une autre conséquence est la pathologisation partielle de l’intime évoquée par Vincent Coquebert, le couple devient un espace sous suspicion permanente, comme si la relation ne pouvait se dire qu’avec des catégories de procès pour lui.

Pourtant la grammaire du consentement a constitué un progrès essentiel, elle a permis de nommer des violences, de protéger, d’établir des limites. Mais lorsqu’elle se

transforme en réflexe de lecture totale, elle produit l’effet inverse de celui qu’elle recherche , peur d’être mal interprété, auto-censure, retrait. La question n’est donc pas de revenir en arrière, mais

d’éviter que la protection ne se retourne en impossibilité d’approcher l’autre.

Thérèse Hargot, de son côté, met l’accent sur la “récession sexuelle” et sur la nécessité de rompre avec un certain libéralisme sexuel pour sauver l’amour. La “récession sexuelle” n’implique pas

mécaniquement une disparition du désir ou une défaite existentielle. Elle peut aussi traduire un changement de régime avec saturation des dispositifs, fatigue de la performance, lassitude de la

consommation, et hausse de l’exigence de sens. Autrement dit, moins de sexualité ne signifie pas nécessairement moins d’amour ; cela peut signifier moins de gestes vides, moins de transactions, moins de simulacres et donc, paradoxalement, une demande plus haute adressée à la rencontre qu’oublie Thérèse Hargot.

L’intuition de la sexologue, touche juste lorsqu’elle vise l’addiction, l’évitement du risque relationnel, la pornographie et les dispositifs qui substituent la consommation au lien. 

Mais la limite apparaît quand la responsabilité est confondue avec une “intellectualisation stérile” ou quand les

déterminants sociaux (temps, logement, épuisement) sont ramenés à des excuses, l’amour n’est pas seulement une morale individuelle, c’est une architecture collective. 

Ici, l’outillage relationnel qu’elle défend (éducation affective, apprentissage du conflit, grammaire du consentement) gagne à

être conservé, mais replacé dans une analyse structurelle du monde social, plutôt que dans un sermon.

Le consentement ne doit pas se réduire à une injonction morale car il constitue une structure de la relation, une grammaire minimale du lien dans une époque où tout tend à devenir échange, image et performance. 

Il rappelle que le corps n’est pas un support de projection, mais une souveraineté ; que

le désir n’est pas un dû ; et que la temporalité de l’accord importe autant que l’acte lui-même. 

Dans une société saturée de simulacres et de marchandisation, cette normativité n’assèche pas l’amour au contraire, elle le rend possible, en empêchant qu’il bascule dans la capture ou la prédation.

Enfin, l’argument de la sexologue selon lequel “les jeunes ne voudraient plus aimer” ou “ne voudraient plus se mettre en couple” se

heurte à un faisceau d’indicateurs, la baisse des naissances peut coexister avec une persistance du désir de famille, mais sous forme différée, conditionnelle, et inégalement réalisable. Les travaux récents de l’INED montrent surtout une baisse du “nombre idéal” d’enfants et une transformation des intentions, particulièrement chez les plus jeunes, ce qui oblige à distinguer fatigue des dispositifs (applis, hyper-visibilité) et extinction du désir d’amour .

Chaque style est une réponse générationelle adaptative à la même désagrégation des cadres collectifs. Et ce passage de témoin pèse directement sur la capacité à

s’engager.

Donc la crise amoureuse contemporaine n’est pas seulement une crise de valeurs, ni seulement une crise d’algorithmes, ni seulement une crise économique ; c’est une crise de marchandisation du lien. 

Les discours des intervenants

convergent vers ce point sans toujours le nommer , plateformes de rencontre, pornographie industrialisée, économie de l’attention, mise en scène de soi, contractualisation de l’intime. La dernière partie peut alors être abordée comme le cœur explicatif dans notre analyse, nous verrons comment le marché au sens

large, technique et culturel recompose le désir, fabrique des illusions de liberté et rend

l’engagement plus coûteux, tout en proposant des ersatz de lien.

Marchandisation du lien, illusions de liberté et conditions d’une paix possible entre les sexes

La marchandisation du lien ne se contente pas d’« abîmer » l’amour , elle le reprogramme. 

Par “marchandisation du lien”, on entend ici que la conversion de la rencontre en marché

(comparaison, optimisation, sélection), du désir en produit (offre/valeur/validation), et de l’intime en trace (preuve, archive, réputation) Elle change la forme du risque, la nature de la récompense, et même la manière dont un corps apparaît à un autre. 

Or c’est précisément cette reprogrammation qui éclaire la dénatalité, non pas parce que les individus seraient devenus immoraux ou « trop

exigeants », mais parce que la rencontre, la confiance et la durée deviennent plus coûteuses dans un environnement qui optimise l’instabilité.

Thérèse Hargot touche donc une zone réelle lorsqu’elle affirme que les sites de rencontre ne sont pas conçus pour faire sortir les gens de la plateforme, mais pour les y faire revenir. 

L’addiction douce du swipe, l’alternance espoir/déception, la micro-validation qui entretient l’attente ; tout cela n’a rien d’un défaut individuel, mais relève d’une

architecture technique. La rencontre devient une interface, l’autre devient une hypothèse parmi d’autres, et l’amour un produit incertain dont l’accès dépend d’un algorithme, d’un timing, d’un angle de photo. Dans ce cadre, il devient logique que l’engagement recule, non pas parce que

l’époque aurait « perdu le sens » comme on peut l’entendre, mais parce que le système rend rationnelle la répétition. Le marché du lien fonctionne d’autant mieux que le sujet est déjà produit par la gouvernementalité

néolibérale, chacun devient entrepreneur de soi, gestionnaire de son corps, de son image, de sa valeur relationnelle. Lasch parlait de “culture du narcissisme” : non comme épanouissement, mais

comme défense dans un monde sans futur. Castel décrivait l’insécurité sociale comme condition durable, ce que le travail fait au sujet, le marché de la rencontre le redouble dans l’intime. Plus les collectifs se délitent, plus la norme se déplace vers l’individu et le droit : statuts flexibles, zones

grises, contractualisation de l’existence

. Dans l’intime aussi, on voit monter une logique de clauses implicites et de prudence juridique, signe d’un monde où l’infrastructure sociale ne protège plus.

Mais la mécanique n’est pas seulement “addictive”, comme l’évoque la sexologue mais aussi structurellement asymétrique. 

En effet la validation masculine massive et la compétition d’attention produisent, côté féminin, un durcissement rationnel des filtres souvent sous l’effet d’expériences de harcèlement, d’insultes, ou d’interactions intrusives tandis que, côté masculin, l’expérience devient une loterie

humiliante, faite de silence statistique et de comparaison permanente. Dans ce dispositif, l’inflation des critères et la défiance ne relèvent pas d’un caprice moral, elles deviennent des stratégies de

protection. 

L’algorithme n’exprime pas seulement des préférences, il fabrique des comportements.

Mais l’opposition “sites = manipulation” contre “responsabilité = solution morale” reste trop

simple. La critique la plus juste consiste plutôt à distinguer l’usage réel de ces plateformes de leur imaginaire romantique. 

Ce qui s’y cherche le plus souvent, ce ne sont pas des trajectoires stables mais ce sont des rencontres légères, une manière de se distraire après une rupture, d’oublier quelqu’un,

ou de ne pas se confronter trop tôt à ce que demanderait un amour durable , c’est à dire l’humilité, la lenteur, la

disponibilité, le travail sur soi. 

Le problème n’est donc pas « internet » en soi, mais la façon dont une économie du lien transforme le désir en consommation et la vulnérabilité en erreur stratégique.

Dans ce dispositif, un point décisif apparaît, la dynamique collective produit l’effet

inverse de ce que chacun croit faire individuellement. L’observation faite sur le comportement masculin sur les plateformes est centrale car une validation massive masculine et indistincte des profils féminins

finit par se retourner contre ceux qui la pratiquent. 

Le like devient alors inflationniste car la rareté disparaît, l’attention se dévalue, et l’écosystème entier se rigidifie. 

Côté féminin, la conséquence est connue :

harcèlement subit , messages intrusifs, fatigue, sentiment d’être réduite à un catalogue et donc inévitablement en réponse, les critères féminins montent, la méfiance augmente, et la sélection se durcit. 

Côté masculin, la conséquence

symétrique est un sentiment de loterie et d’humiliation, une impression d’être remplacé non par « un meilleur », mais par un flux. 

L’idée de Maxence Carsana sur le déséquilibre de ratio (une femme pour trois hommes) éclaire la violence structurelle de cette économie, la frustration n’est pas

seulement psychologique, elle est statistique.

Ce point permet en plus de corriger une illusion fréquente, car en effet les sites ne seraient pas le premier lieu de rencontre. Car le premier moyen de rencontre aujourd’hui demeure souvent le réseau social incarné, « amis d’amis », et non la plateforme. Cela signifie que les sites jouent davantage un rôle de compensation que de fondation, ils accueillent ceux qui n’ont plus de médiations naturelles, ceux dont le travail, l’isolement géographique ou la filière les coupe d’une sociabilité mixte. 

Et Maxence Carsana le formule explicitement : certains jeunes hommes isolés en campagne, engagés dans des trajectoires où il y a très peu de femmes, n’ont littéralement

pas d’autre infrastructure de rencontre que ces plateformes. 

Cette donnée oblige à traiter le sujet

autrement, il ne s’agit pas de culpabiliser une génération « trop connectée », mais de comprendre que l’architecture du monde social produit un marché technique faute de lieux, de rythmes et d’occasions réelles.

À ce stade, la logique de Baudrillard devient utile car le désir ici est moins vécu qu’indexé, moins traversé qu’affiché. L’amour n’est plus vécu, il est performé . On ne cherche plus seulement une personne, mais une preuve sociale, une lisibilité, une compatibilité

de surface.

Foucault permet de nommer la logique : chacun devient entrepreneur de soi, gestionnaire de son capital psychique et relationnel. Et Lasch l’avait anticipé car quand l’avenir se ferme, l’image

devient refuge mais ce refuge rend l’attachement plus instable. 

L’autre devient un signe , signe

de valeur, signe de réussite, signe de normalité. Le lien se transforme alors en calcul défensif, non parce que les individus seraient mauvais, mais parce que l’échec coûte plus cher psychiquement dèslors que l’amour est censé être totalement libre. 

Vincent Coquebert pointe ce renversement , quand le choix est libre, l’échec devient plus mal vécu, et appelle une compensation interprétative (tout devient “systémique” ou “pathologique”). Il a raison sur le mécanisme, mais il faut le prolonger car cette compensation n’est pas uniquement un abus de langage, c’est aussi une tentative de préserver son estime dans un monde où la relation est devenue un test identitaire.D’où la montée d’une nouvelle grammaire intime, que Vincent Coquebert décrit : dépendance, emprise, domination,

consentement, toxicité. 

Sa lecture est ambivalente, il y voit un progrès (et c’est vrai), mais il craint

une pathologisation généralisée, y compris des relations amicales. La nuance nécessaire consiste à tenir les deux sans se trahir , la prise en compte des violences et de la santé mentale est une avancée fondamentale, mais la conversion de chaque micro-conflit en diagnostic peut aussi produire de la peur, donc du retrait. 

Le malaise contemporain ne vient plus d’interdits explicites, mais de

prescriptions internes, l’individu devient entrepreneur et juge de lui-même (Foucault/Lasch), et l’amour subit cette logique d’optimisation. Dans cette spirale, l’amour devient un espace à haut

risque juridique, moral et symbolique , chaque geste est potentiellement archivable, chaque

maladresse potentiellement interprétable, chaque fragilité potentiellement stigmatisante. Or un lien durable suppose l’inverse, une zone de confiance où l’on puisse être imparfait sans être immédiatement disqualifié.

La critique de la “politisation du couple” formulée par Vincent Coquebert se heurte ici à une correction importante car il faut rappeler que la demande féminine d’une meilleure

répartition des tâches n’a rien d’une idéologie extérieure, c’est une condition matérielle de la durée, donc une condition de paix. 

Sur ce point, le féminisme n’apparaît pas comme un facteur de guerre, mais comme un facteur de stabilisation. 

Il a permis de rendre possibles des relations moins fondées sur la dépendance, moins fondées sur la peur, et donc plus aptes à devenir fécondes au sens fort et 

capables de durer, de construire, de transmettre. 

L’idée doit être dite explicitement ici à mon sens car elle renverse la rhétorique fausse de l’émission car je le répète la pacification des sexes ne s’est pas faite malgré le féminisme,

mais par lui. Sans égalité minimale, l’amour est une contrainte ; avec des droits, il devient un choix.

Et c’est précisément parce qu’il devient un choix qu’il exige désormais des conditions pas une restauration des rôles.

À cette économie de la rencontre s’ajoute une économie de l’évitement. 

La pornographie industrialisée, et plus encore certaines formes de sexualité marchandisée en ligne, offrent une promesse simple, le contrôle sans vulnérabilité. Là où la relation impose l’incertitude, l’exposition de soi, la possibilité du refus, ces dispositifs proposent une satisfaction sans réciprocité,

donc sans risque. Le problème n’est pas “le sexe” en soi, mais le désapprentissage progressif du lien, moins d’habitude d’approcher, de parler, d’être maladroit, de réparer, et davantage de réflexes de

retrait. La crise du couple se nourrit aussi de cette fuite hors de l’épreuve relationnelle.

La pornographie et les plateformes de sexualité tarifée s’inscrivent alors comme le second étage du problème, plus sombre encore car elles offrent une solution sans risque à une demande de lien. Une économie entière se construit sur la

misère affective masculine, et sur l’illusion contemporaine d’un “empowerment” qui masque souvent la violence sociale, les traumatismes et les asymétries. Le lien marchand devient une

relation sans réciprocité , un corps sans contradiction, une présence sans altérité, un accès sans négociation. Et c’est exactement ce qui fragilise la capacité d’aimer , l’autre réel devient trop coûteux comparé au simulacre disponible. Dans cette perspective, la pornographie n’est pas seulement un sujet moral, c’est un sujet anthropologique, elle entraîne un désapprentissage du lien,

un apprentissage du contrôle, et une transformation du désir en consommation. La prostitution moderne est presque comme « laboratoire tragique de l’amour moderne », révélant ce qui arrive lorsque la rencontre n’existe plus hors du prix, de la mise en scène et du contrat. 

C’est cette logique du contrat appliqué au désir qui remonte ensuite partout, dans la négociation permanente, dans les “conditions” implicites, dans la peur de se

tromper, dans l’obsession d’optimisation, dans la disparition de la gratuité du geste.

Le polyamour, tel que Thérèse Hargot l’évoque en le présentant parfois comme signe de contrôle de la jalousie et de “hauteur intellectuelle”, constitue ici un contresens révélateur. Car la critique est nette, ce n’est ni

une preuve de maturité, ni une réponse directe au problème nataliste, et l’idée que les plus de vingt ans ne voudraient plus se mettre en couple est fausse. 

Et Surtout Thérèse Hargot oublie , que le polyamour “tendance” fonctionne

souvent comme adaptation à un monde marchandisé , il transforme la relation en portefeuille, l’attachement en gestion des risques, et la blessure en procédure de prévention. 

La pluralité se donne comme subversion, mais reproduit la hiérarchie. Dans

la plupart des cas, un centre de gravité persiste et on voit souvent un couple dans le trouble, une asymétrie dans le

récit, une verticalité cachée sous la rhétorique de la transparence.

Cette critique est renforcée par la grille de lecture de Baricco car la modernité ne détruit pas la profondeur, elle l’horizontalise ; la transgression devient la

norme, et ce qui fut autrefois une pratique élitaire ritualisée et induit car les mariages arrangés étaient nombreux, devient un style de vie massifié, accéléré, désenchanté. Le polyamour apparaît alors non comme invention, mais comme barbarisation c’est à dire dans le sens de Barrico , copie d’anciennes libertés de classe rendues accessibles en surface, sans les

médiations culturelles, sans la lenteur, sans le cadre symbolique qui empêchait la dissolution totale.

C’est exactement pourquoi le phénomène doit être traité comme symptôme social et non comme héroïsme moral, une “fausse liberté” qui coûte cher en sécurité affective.

Reste alors le cœur de la question posée par l’émission : que faudrait-il pour “sauver l’amour” sans restaurer un ordre

ancien ? 

La réponse se trouve dans l’idée de conditions , non pas conditions puritaines, mais conditions politiques et relationnelles. 

Vincent Coquebert décrit bien la tension autonomie/affection où l’époque veut des individus souverains, mais réclame encore la chaleur du lien. L’impasse vient du

fait que l’individu autonome est souvent un individu assiégé, protégé, défensif. Il faut donc déplacer le paradigme et passer d’une logique de performance individuelle à une logique de médiations collectives.

Sur ce point, Thérèse Hargot apporte malgré tout quelque chose d’essentiel , l’outillage

relationnel. 

Son intuition sur l’absence d’outils chez les plus de trente ans est discutable si elle

s’énonce comme jugement global, mais elle devient juste dès qu’elle se reformule en exigence parce que apprendre à aimer s’apprend. Et cela rejoint une conclusion plus politique car l’amour n’est pas seulement

une affaire privée, puisqu’il dépend d’infrastructures (temps, logement, garde) et d’une culture (parole, gestion du conflit, réciprocité). Sans lieux, sans temps, sans stabilité minimale, l’amour est

condamné à être un sprint de survie ou un théâtre.

La fracture patrimoniale entre jeunes et seniors rend la stabilité conjugale et la parentalité inégalement accessibles, ce qui re-stratifie la transmission. 

Enfin, la reconstruction d’une paix possible entre les sexes suppose de sortir de deux

erreurs symétriques , la première étant de croire que tout vient d’un “déclin moral”, la seconde est de croire que tout vient d’une

“fatalité systémique” qui dispense de responsabilité. 

La sortie tient donc dans une articulation plus adulte d’une responsabilité sans sermon, d’une justice sans paranoïa, d’une égalité sans guerre, d’un désir sans marché.

Cette voie implique un dialogue égalitaire entre les sexes, car l’amour n’est pas un réflexe naturel garanti , c’est une invention fragile, qui exige compréhension, traduction et surtout réciprocité.

Cette logique ne s’arrête pas aux applications, elle diffuse une idéologie plus large de la fluidité, souvent présentée comme maturité. À ce titre, la vogue du polyamour mérite d’être traitée autrement que comme une “subversion”. 

Dans beaucoup de cas, elle fonctionne comme une gestion du risque car c’est multiplier les issues pour éviter la blessure, transformer, requalifier l’insécurité en liberté. 

Or l’égalité proclamée masque souvent des hiérarchies très concrètes comme on l’a vu, et 

asymétries de désir, de capital social, de disponibilité et l’existence fréquente d’un centre de gravité affectif, même lorsque le discours prétend l’abolir. Ce n’est pas l’expérience individuelle qui est en cause, mais la norme culturelle qui vend l’absence d’attache comme progrès. 

C’est ainsi que prospèrent comme on l’a montré des mythologies genrées prêtes à l’emploi entre sorcière ou amazone contre viking ou romain, tradwife contre “féministe”, virilisme contre “déconstruction”. Ces récits simplifient des douleurs réelles en théâtre de camps, et réactivent un conservatisme de consolation qui promet une

stabilité imaginaire. Or cette “stabilité” a une condition rarement dite mais soulignée justement par Maxence Carsana , en effet elle devient de plus en plus

un privilège de classe. 

Quand le logement, le temps, la garde, l’énergie psychique coûtent trop cher,

la durée conjugale et le projet d’enfant cessent d’être des évidences sociales et  deviennent des biens rares. »

Autrement dit, la natalité tend à se restratifier, les plus dotés transforment l’enfant en projet

soutenable, les autres en renoncement rationnel.

Dans ces conditions, la dénatalité apparaît moins comme “fin du désir” que comme symptôme d’un monde où transmettre redevient un luxe ( luxe de temps, luxe de stabilité, luxe de confiance. ) . Et si

une politique de la natalité doit exister, elle ne peut pas se réduire à inciter, elle doit aussi reconstruire les conditions matérielles de la durée et les conditions symboliques de la confiance, afin que l’amour cesse d’être une épreuve permanente et redevienne un lieu habitable.

Au terme de cette analyse, un point s’impose , la dénatalité n’est ni une simple panne morale, ni un phénomène strictement économique. Elle est le résultat d’une reconfiguration longue où se mêlent report des naissances, exigences matérielles accrues, fragilisation des trajectoires, et surtout transformation profonde des rapports au couple, au temps, et à la responsabilité. 

Chercher une cause unique comme “trop de choix”, “trop de féminisme”, “trop d’écrans”, “plus assez de valeurs” revient surtout 

à fabriquer un récit confortable et malhonnête plutôt qu’un diagnostic. 

Or l’enjeu réel est ailleurs, la natalité baisse aussi parce que l’enfant est devenu un acte intentionnel, pensé, choisi, parfois repoussé par lucidité. Ce déplacement peut être lu non comme une décadence mais comme une montée en

conscience, faire un enfant n’est plus un automatisme social, mais une décision qui engage un monde. Cela oblige à repenser le débat public. Si l’on veut “sauver l’amour”, il ne s’agit pas de ressusciter des rôles genrés présentés comme stabilisateurs car c’est cette stabilité qui fut souvent coercitive , ni d’opposer néo-féminisme et masculinisme dans un duel symétrique qui empêche toute

compréhension. Il s’agit plutôt de reconstruire des cadres non coercitifs, capables de rendre le lien viable avec des conditions matérielles (logement, temps, modes de garde), mais aussi des conditions symboliques (confiance, grammaire relationnelle, possibilité d’intimité, culture de la réciprocité).

La paix des sexes ne se décrète pas, elle se fabrique dans un équilibre entre autonomie et affection, entre liberté et protection, entre désir et responsabilité.

En somme, le débat public se trompe d’objet lorsqu’il moralise. La question n’est pas “les jeunes ont-ils perdu le sens ?”, mais plutôt, quelles médiations (lieux, temps, protections, règles du jeu, confiance) rendent encore possible une relation durable dans un monde d’optimisation et de fatigue ? La natalité suit ensuite, comme conséquence, et non comme cause.

Dès lors, l’enjeu dépasse la natalité car il touche aussi la transmission dans un monde où les générations ne

se succèdent plus sur un récit collectif stable, mais sur une sédimentation de crises. 

Si la filiation biologique recule, il faut réinventer les médiations de continuité : culture, institutions, école, œuvre… 

C’est à dire une transmission qui ne dépend pas uniquement du ventre, mais du monde rendu habitable.

Reste une question, plus large, qui dépassera toujours la natalité, que devient une société lorsque la transmission ne passe plus majoritairement par la filiation biologique ? Si la baisse des naissances est aussi un signe de maturité, alors l’avenir ne dépend pas seulement d’un sursaut nataliste, mais

d’une capacité collective à inventer d’autres formes de continuité comme transmettre par l’œuvre, par l’école, par les institutions, par la culture, par le soin, et non par la seule reproduction. La vraie question n’est peut-être pas “comment relancer les naissances”, mais comment rendre

le monde à nouveau habitable matériellement et symboliquement pour que le désir d’aimer, et parfois de transmettre, redevienne possible sans peur.

Sources:

Données démographie France (INSEE):

- INSEE : Bilan démographique 2025 (Insee Première n°2087)
https://www.insee.fr/fr/statistiques/8719824 (Insee)

- INSEE : Les naissances en 2024 et en séries longues (Insee Focus n°357)
https://www.insee.fr/fr/statistiques/8614311 (Insee)

- INSEE : Taux de natalité et âge moyen de la mère à la naissance (2024)
https://www.insee.fr/fr/statistiques/2012761 (Insee)

- INSEE : Tableau de bord Naissances / Fécondité (outil interactif)
https://www.insee.fr/fr/outil-interactif/5367857/tableau/20_DEM/22_NAI (Insee)

Désir d’enfants / intentions (INED / ERFI 2):

- INED :  “Les Français·es veulent moins d’enfants” (Population & Sociétés, 2025)
https://www.ined.fr/fr/publications/editions/population-et-societes/les-francais-es-veulent-moins-d-enfants/ (Ined)

Retraites / vieillissement (COR):

- COR : Rapport annuel (juin 2025) “Évolutions et perspectives des retraites en France”
https://www.cor-retraites.fr/rapports-du-cor/rapport-annuel-cor-juin-2025-evolutions-perspectives-retraites-france(cor-retraites.fr)

Politique familiale / contraintes matérielles (HCFEA)

- HCFEA : site officiel (publications / rapports)
https://www.hcfea.fr/

Crise mondiale du couple hétérosexuel (Courrier international):

- Courrier international : “Les couples au bord de la crise de nerfs : un phénomène mondial”
https://www.courrierinternational.com/article/societe-les-couples-au-bord-de-la-crise-de-nerfs-un-phenomene-mondial_238104

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