Marie V. Toussaint
Présidente et fondatrice de l'association Notre affaire à tous et déléguée à l'Europe et la jeunesse au bureau exécutif d'Europe Ecologie - Les Verts
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Billet de blog 27 avr. 2017

Pour une reconstruction à gauche : quelques pistes pour nous réunir. Et vite !

Nul n'aurait pu imaginer les mois de campagne électorale que nous venons de traverser. Le double big bang, ainsi que l'annonce la presse, était toutefois prévisible tant l'échec des politiques publiques menées ces dernières années et la manière dont elles ont été mises en œuvre par les grands partis politiques de la 5e République ont déçu.

Marie V. Toussaint
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 Aujourd'hui, la grande bataille que nous devons mener sans relâche est la défaite de l'extrême-droite et si elle peut apparaître évidente, il n'en n'est rien tant la fissure entre les français-es est grande, entre vainqueurs et perdants de la mondialisation.

Demain, nous aurons à reconstruire la gauche, car la division n'est pas la seule raison de sa non sélection au second tour : voilà bien longtemps que l'ensemble de la gauche n'avait réuni aussi peu de voix une fois toutes décomptées. Les élections législatives doivent être la première pierre de cette reconstruction : ensemble, de la France insoumise au rassemblement mené autour de Benoit Hamon et de la sociale-écologie, nous pouvons faire élire de nombreux-ses représentant-es à l'Assemblée nationale, capables de mener le combat pour préserver notre système social, protéger notre environnement et faire entendre la voix de celles/ceux qui souhaitent une France solidaire et généreuse. Cela ne constitue toutefois que le premier défi à relever.

Car une chose est certaine dans le cadre de cette reconstruction : il faut changer et de recettes, et de matières premières. Car si rien ne bouge, alors les partis politiques actuels sont condamnés à mourir et les mouvements populistes, réunissant la population derrière un seul homme ou une seule famille sont destinés à prendre définitivement le pouvoir, et suspendre ainsi une période démocratique certes heurtée mais bien réelle en France comme dans nombre de démocraties occidentales. Nous devons nous aussi prendre la mesure de ce grand chanllenge et oser ouvrir de nouveaux horizons.

Alors que s'ouvre la période des conflits de diagnostics, que la gauche est fracturée et pourrait l'être durablement, et que s'accélère la recomposition qui pourrait être à l'oeuvre dès les élections législatives, voilà quelques humbles propositions pour tracer les pistes pouvant nous réunir demain.

L'écologie au cœur des débats, force structurante du clivage politique

Cette transformation profonde du paysage politique marque très largement les pays occidentaux. La spécificité française a toutefois été la place de l'écologie politique. Car si elle est utilisée par le Front national comme un élément du retour à la terre favorisant et théorisant la « préférence nationale » des produits, des terroirs et des humains, elle aura été un véritable fondement des projets de la gauche. C'est bien notre projet, posant la question centrale de la préservation des communs environnementaux et de la transition écologique comme donnée incontournable, qui aura été soulevée par deux voire trois candidat-es à l'élection présidentielle -la présence d'environnementalistes autour d'Emmanuel Macron servant de gage d'humanité, sorte de drap blanc d'une virginité morale pour un candidat néo-libéral.

Reprise et ainsi portée au cœur des projets de gauche, l'écologie a également été repolitisée : jamais l'écologie n'aura parue aussi sociale aux yeux des français-es. L'influence de la détérioration de l'environnement sur les inégalités sociales, les femmes, les enfants, les seniors ou les classes populaires, le poids des maladies chroniques notamment, mais également le potentiel de création d'emplois pour toutes et tous avec de véritables plans d'investissement dans les emplois verts.... sont autant d'éléments rejetant l'idée d'une « écologie pour les bobos ». En somme, une véritable victoire culturelle correspondant également à l'intérêt croissant porté par les français-es à la thématique environnementale et aux modes alternatifs et plus doux de consommation.

L'écologie politique est également reconflictualisée, sortant ainsi de l' « illusion du consensus » théorisée par Chantal Mouffe. L'écologie ainsi réappropriée par les citoyen-nes donne aussi naissance à un nouveau paradigme pour la diplomatie française, deux voies ayant été abordées : celle des alliances avec les pays ayant reconnu voire constitutionnalisé les droits de la nature et le bien-vivre, ou celle misant sur une géopolitique renouvelée autour d'une recherche d'indépendance énergétique favorisant la paix et l'indépendance, tout court.

Le rapport au pouvoir : de la réaction à la mutation

La campagne électorale fut marquée par une seconde problématique majeure : celle du rapport au pouvoir et aux personnes de pouvoir. Affaires et moralisation de la vie politique, renouvellement ou dégagisme, promotion d'une citoyenneté élargie allant jusqu'à une refonte des traités européens et une Constituante pour une 6e République : la campagne entière aura constitué une véritable remise en cause des jeux de pouvoir à l'oeuvre dans le cadre de la 5e République.

Certes les politiques néo-libérales, minant la démocratie économique en promouvant le pouvoir de fait de l'argent, est l'une des explications majeures de cette volonté de reprise en main de leur avenir par les français-es. Mais le désamour des partis politiques traditionnels, en France comme dans l'ensemble des pays occidentaux notamment là où les gouvernements sont élus par des scurtins majoritaires, exprime également l'incapacité de ces derniers à prendre en compte les nouvelles pratiques et formes démocratiques, et à écouter la voix des citoyen-nes.

Cette faillite des partis peut nous conduire dans deux directions radicalement opposées : soit celle de la construction de mouvements derrière une seule personne, souvent issue des classes dominantes quelque soit la tonalité de son discours, et nuisant au processus de discussion collective définissant l'objet démocratique ; soit l'émergence de nouvelles manières de faire de la politique, engageant les mouvements citoyens au sens large du terme, capable de faire prôner l'intelligence collective sur les jeux de pouvoirs et écuries traditionnelles et à même de donner parole et capacité d'action à celles/ceux qui sont trop souvent tenu-es à l'écart. La réponse à la crise démocratique reposera ainsi soit sur plus de démocratie, soit sur un retour de l'autocratie.

En ce sens, les propositions portées par Benoit Hamon ou Jean-Luc Mélenchon tiennent compte de cette nouvelle donne et envisageant le monde qui vient comme un monde dans lequel les citoyen-nes interviendraient plus régulièrement dans l'arène politique, où les droits civils et politiques seraient accrus et où des structures devront être construites afin d'encadrer et surtout d'assurer cette participation réelle.

Enfin, la « politique de l'amitié » prônée par Derrida est elle aussi au cœur des propositions de refonte démocratique, ces mêmes propositions portées par les membres du Conseil National de la Résistance et leurs héritiers, celles de jours heureux où la politique se ferait dans le partage et la joie comme actes politiques plutôt que dans la prédation, la défiance et la concurrence.

Un rapport au monde tenant du fantasme et de l'allégorie : construire une citoyenneté mondiale

Un troisième élément majeur émerge comme force structurante : le 21e siècle doit tenir compte de deux mouvements profonds nous obligeant à établir une citoyenneté globale, mondiale.

Là où le néo-libéralisme avait déjà conditionné l'exercice démocratique à l'élaboration de droits sociaux permettant de répondre aux destructions engendrées par le commerce globalisé et son dumping social inhérent, la question environnementale comme celle du partage global des savoirs à travers le numérique nous imposent de repenser les valeurs et les boussoles avec lesquelles nous envisageons le monde d'aujourd'hui. Une politique globale de protection des communs environnementaux et des connaissances ainsi qu'une politique d'hospitalité doivent être au cœur de nos propositions politiques et participer à la construction d'une nouvelle architecture pour la légalité internationale ainsi que de nos propositions en matière diplomatique et de politique étrangère.

Ces enjeux nous imposent de sortir du cadre étriqué du nationalisme, si tentant pour nombre d'entre nous car créant l'illusion d'une souveraineté retrouvée. Une coopération accrue entre les Etats, soit le dépassement des Etats-nations, est essentielle pour créer les conditions mêmes de la survie de l'humanité. Les nationalismes, de droite comme de gauche, ne peuvent répondre à cette donnée en encadrant, par exemple, la production et la consommation : elles doivent bien se poser au niveau global car toute atteinte aux éco-systèmes à un endroit de la Terre a des conséquences majeures sur le reste de l'humanité et du vivant.

C'est la raison pour laquelle la gauche de demain, si elle prétend répondre aux inégalités sociales-environnementales, ne pourra que miser sur l'Union européenne et sa capacité de mener des politiques ambitieuses en matière environnementale, et devra tourner le dos aux accords de libre-échange pour entrer dans des coopérations accrues en matière de développement véritablement durable. Nous retrouvons ici l'une des propositions de Mireille Delmas-Marty : celle de la promotion et de la création d'une nouvelle citoyenneté mondiale, sur le modèle mixte de la solidarité inter-étatique et inter-populations mise en place par l'Union européenne, la défense des communs autant que celle des humains, une politique de l'hospitalité.

Les Etats ne pourront toutefois répondre à ce défi qu'en s'engageant eux-mêmes pleinement dans la transition : le revenu universel devient ainsi un pivot de cette nouvelle politique internationale, puisqu'elle constitue une garantie au moins-disant social-environnemental et au délitement démocratique et du droit du travail.

Ce nouveau cadre doit également tenir compte du retour de la guerre comme horizon pour nombre de populations du monde : si la chute du mur de Berlin avait donné l'illusion d'une fin des conflits, qui n'auraient du que s'amenuire au fil du développement des pays les plus pauvres, elle redevient une tendance forte sur la planète et oppose aussi bien celles et ceux qui se battent pour l'accès aux ressources que celles et ceux dont les rapports avec la modernité occidentale diffèrent. Pour se retrouver et se réunir, la gauche doit engager un travail profond de redéfinition de ses paradigmes et approches diplomatiques, visant la sortie de l'armement dont l'armement nucléaire, la protection des ressources en tant que patrimoine pour la paix, bâtir une stratégie renouvelée face au capitalisme et au fianciarisme ou encore au glissement autocratique bien trop contagieux.

Quelles pistes pour une recomposition ?

Toute recomposition devra tenir compte des facteurs pré-cités : justice écologique et sociale, renouveau du rapport au pouvoir, élaboration d'une nouvelle citoyenneté globale. Elle devra également s'articuler, pistes qui ne sont encore qu'entrouvertes aujourd'hui, autour de la fin des ressources et d'une nécessaire redéfinition de la croissance et des cadrages macro-économiques, d'un nouveau rapport au travail en tant qu'expérience aussi bien que concernant sa quantité que les nouvelles formes qu'il adopte, du bien-vivre comme horizon unificateur, des limites de la science lorsqu'elle modifie profondément le vivant...

Elle devra tenir compte des défaillances des partis et engager une refondation de la participation politique, les partis ne pouvant plus être ni parti-maison à l'instar des villes rouges du parti communiste, ni parti d'élu-es tel le PRG, ni parti de captation du pouvoir ainsi que ce que fut la pratique des deux grands partis majoritaires au cours de la Ve République, mais bel et bien ouvrir une nouvelle voie de coopération entre acteurs du territoire (appels et mouvements citoyens, acteurs de l'innovation sociale, mouvements pour la justice sociale et environnementale, mouvements sociaux issus des banlieues), dans l'esprit de la Coopérative mise en place par EELV en 2009 tout en tenant compte de ses facteurs d'échec. Une telle initiative, alliant incarnation et souplesse, horizontalité coopérative tout en préservant la capacité de prendre des décisions, doit impérativement voir le jour.

Cette élection présidentielle nous confronte au pire : la chute de la démocratie, une incitation accrue à la division entre les français-es, une casse sociale très dure et une remise en cause de notre avenir européen. Le devoir de la gauche, malgré l'échec rencontré à la présidentielle, est bel et bien de se mettre autour de la table pour construire ce nouvel horizon désirable. Et vite !

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