Lettre d'enseignants au président de la République

La crise du covid-19 a bouleversé les concours de l'enseignement. Mais apparait un traitement injuste et inéquitable entre les concours internes et externes. Face aux décisions incompréhensibles du Ministre de l'éducation nationale, les 8000 admissibles se sont montés en collectif pour dénoncer leur situation. Une admissible décide de s'adresser directement au président Macron.

Monsieur le président de la République,

La situation dans laquelle je me trouve ainsi que 8000 collègues m’oblige aujourd’hui à prendre la plume.

Je suis candidate admissible au CAPES interne d’histoire géographie. Et aujourd’hui, notre cas est traité avec la plus grande des injustices et le plus grand des mépris de la part du ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer.

Pour pouvoir passer le concours interne de l’enseignement, il faut justifier de minimum 3 ans dans la fonction publique d’Etat. Nous sommes enseignants, CPE, AESH, assistants d’éducation, mais sur des postes contractuels. Cela veut dire que nous ne sommes pas titulaires de nos postes et que nous pouvons donc ne plus travailler la semaine, le mois, l’année après notre arrivée sur un poste. Il nous est impossible de construire un avenir tant notre situation de contractuel est précaire.

Nous avons passé les concours internes de l’enseignement pour être titulaire de notre poste et enfin construire sur le long terme nos vies personnelles et professionnelles. 8000 d’entre nous ont été déclarés admissibles pour passer la deuxième phase du concours : les oraux. Mais la crise sanitaire du covid-19 a tout bouleversé. Vous le savez. Moi aussi.

Face à cela, des décisions ont été prises, dans tous les domaines. Bien sûr, il est difficile, en ces temps inédits, d’obtenir un consensus national. J’en suis consciente. Par contre, nous, êtres humains, nous demandons de l’humanité et surtout, de l’égalité. Et c’est ici qu’il y a un problème.

Le 15 avril 2020, Jean-Michel Blanquer a décidé que les concours de l’éducation nationale seraient modifiés. L’épreuve écrite des concours externes, qui, en temps normal, est une épreuve d’admissibilité, devient cette année, l’unique épreuve d’admission.

Il avait aussi décidé que pour les concours internes, les oraux seraient en septembre/octobre 2020, par un « souci d’équité et d’égalité », avançant comme argument que c’était « moins urgent » pour nous. Il ne mettait en avant dans la presse, uniquement le cas des enseignants souhaitant passer l’agrégation en interne. Souvent ces enseignants sont déjà titulaires de leur poste. Mais en ne mettant en avant que ce type de candidats, il passe sous silence l’immense majorité des travailleurs précaires de son ministère et manque aussi de respect à ces candidats qui ont sacrifié beaucoup pour passer l’agrégation. Son but ? Manipuler l’opinion publique. Plusieurs fois interrogé à ce sujet, Mr Blanquer n’arrive pas à s’exprimer, bafouille, ne répète que les mêmes mots en boucle, des termes qui sonnent vides. Nous ne comprenons pas son argumentaire. La raison est simple : il n’a pas d’argument. Son seul argument est « je l’ai décidé, point final ».

Nous nous sommes montés en collectif, une pétition recueillant à ce jour plus de 23.000 signatures est en place, nous avons obtenu le soutien de TOUS les syndicats enseignants, de TOUS les partis politiques (de l’extrême gauche à l’extrême droite de l’échiquier politique) ainsi que du parlement. Tous vous ont d’ailleurs contacté. Tous vous ont écrit, ou à Mr Blanquer pour dénoncer cette hérésie.

Nous avons appris par la suite et par la radio (nous n’avons à priori, jamais été digne de recevoir les informations nous concernant, par courrier, qu’il soit électronique ou papier) que les oraux étaient annulés et que seraient pris les candidats dans la limite des postes disponibles, soit 4000.

Monsieur. Si je résume la situation, un jour on nous dit que nous sommes admissibles et le lendemain 4000 sont sur le carreau ?

Pourquoi n’avons-nous pas le même traitement que les externes, à savoir : première épreuve = seule épreuve= admission.

Nous avons déjà passé notre épreuve d’admissibilité, le tri a déjà était fait. Dans le juste retour des choses, notre résultat d’admissibilité devrait se transformer pour les 8000 candidats par une admission de tous, comme pour les externes.

Nous sommes des professionnels qui enseignent et travaillent avec les élèves depuis MINIMUM 3 ans. Nous avons l’expérience et les qualifications nécessaires pour être titulaire. Nous avons été parmi les enseignants de la France apprenante pendant le confinement. Vous avez été bien heureux de nous trouver. Et pourtant, nous ne sommes pas traités de la même manière que les externes. Je ne remets pas en cause les concours externes, pour les avoir passé, je sais de quoi il en retourne. Je remets en cause ce traitement qui consiste à ignorer et laisser pour compte des professionnels compétents au profit de jeunes qui ont bien plus à apprendre que nous. Tout cela dans un contexte où le besoin d’enseignants est important face à une pénurie massive et une crise des vocations. Il manque des enseignants, il y en 8000 qui veulent l’être et vous les refusez !! Comment voulez-vous créer des vocations si vous traitez votre personnel de la sorte ?

De plus, en parallèle, Mr Blanquer lance une campagne de recrutement sur Kombini, l’Onisep et d’autres canaux pour inciter des jeunes en deuxième année de licence, à devenir enseignant en leur proposant de venir dans les collèges et lycées 8 heures par semaine et ce, « mieux payé qu’un fast-food ».

 Quelle insulte !

Quel affront !

Mr Blanquer a aussi expliqué que 4000 seraient pris et 4000 autres seraient inscrits sur liste complémentaire et pris au fur et à mesure des besoins dans l’année. On prend les gens comme on choisit des légumes sur un étal. Cette liste, c’est de la « poudre de perlimpimpin » comme vous dites. Laissez-moi vous expliquer la réalité de la situation : des résultats sont tombés. Non seulement, tous les postes ne sont pas pourvus, donc sur 4000 postes, les 4000 ne seront pas pourvus. De plus, certains concours n’ont pas de liste complémentaire. On passe d’admissible à recalé sans avoir pu se battre. On ne nous juge pas assez compétent pour être titularisé mais par contre on nous convoque tambour battant pour être juré des oraux de bac par exemple.

Pourquoi refuser de tous nous accepter ? Nous ne représentons rien du tout au niveau budgétaire. L’argent est là puisque 200 millions d’euros ont été débloqués pour les « vacances apprenantes »…

L’argument serait-il politique ? Monsieur le président, ne me dites pas que vous souhaitez laisser plus de 4000 personnes corvéables à merci et dans la précarité ?

Non, je refuse de croire que vous, président de la République, élu au suffrage universel démocratique par NOS soins, vous laissiez vos concitoyens dans une situation aussi injuste et précaire.

N’êtes-vous pas le président de la République française, pays démocratique qui porte de fières valeurs, comme la liberté, l’égalité et la fraternité ? Où est l’égalité monsieur ? Où est la fraternité ?

Nous avons l’impression d’être dans une pièce pleine de monde, d’hurler et personne ne veut nous entendre. Pourtant nous savons que vous nous voyez. Nous faisons du bruit.

Monsieur, souvenez-vous en 2017. Auriez-vous accepté qu’on vous dise que vous êtes qualifié pour le second tour et puis finalement non ? Qu’auriez-vous fait ? Rien ? Non, au nom de la justice et de l’égalité de traitement, vous vous seriez battu.

Et bien nous aussi. Nous ne nous laissons pas faire, nous nous battons car notre combat est juste et légitime. Car nous savons que nous sommes là pour aider, enseigner et construire les citoyens de demain.

 Monsieur. Mes 8000 collègues et moi-même avons une demande, non, une exigence claire et légitime :                                        

                 Admettez les 8000 admissibles

 Laissez-nous le droit de vivre de manière décente et de construire une éducation sereine pour nos élèves. Laissez-nous être fier de notre métier.

Vous avez le pouvoir de changer les choses.

Nous avons perdu depuis bien longtemps la confiance en notre ministre.

Allons-nous perdre notre confiance envers notre président ?

 

Admettez nous.

 

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