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Billet de blog 5 oct. 2022

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Cinq ans de Metoo : une barricade, au milieu des pavés

Comment faire un état des lieux cinq ans après une révolution des droits des femmes en plein backlash féministe ? Cela fait cinq ans que #Metoo existe et je ne sais pas vers où nous nous dirigeons. Cet anniversaire se fait dans la haine des femmes qui souhaitent parler.

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A toutes celles qui luttent.

Comment faire un état des lieux cinq ans après une révolution des droits des femmes en plein backlash féministe ? Comment rendre hommage à cette libération de la parole et de l’écoute lorsque des journaux de gauche parlent d’une “surveillance de trois ans par des militantes féministes” et théorisent un complot féministe, lorsqu’un “manifeste de la femellité” est conçu pour cracher sur les personnes trans et les féministes liées aux questions de genre, lorsqu’une gifle n’est pas considérée comme une violence conjugale, lorsque les violences psychologiques sont minimisées, lorsque la révolution féministe iranienne est instrumentalisée pour s’en prendre aux femmes musulmanes qui luttent pour un choix libre et conscient de porter le voile ?

Est-ce que #MeToo a été une révolution ? Pas pour tout le monde, nous sommes encore si peu à pouvoir parler des violences que nous avons subies sur les réseaux sociaux et dans les médias. Il faudrait que nous nous interrogions réellement pour savoir qui peut parler et dans quel cadre. Parce que le seul pouvoir que nous avons face à la violence masculine, ce n’est pas la justice mais la parole. C’est un droit limité, puisqu’il ne nous permet pas d’obtenir justice : le fameux “parole contre parole”.

L’acte le plus révolutionnaire qui soit avec #Metoo, c’est que l’on fasse front avec un simple “je te crois” sans demander à avoir le contenu des plaintes pour violences, ce qui va à l’encontre des présupposés bourgeois et voyeuristes qui ont besoin de pouvoir eux-même faire l’enquête pour savoir si oui ou non une victime est assez crédible. Il est passé le temps où l’on demandait “dites-le si on vous dérange”, nous dérangeons politiquement, médiatiquement et juridiquement. 

Lorsque #MeToo est apparu en 2017, je ne me suis pas sentie concernée. Puis un jour, ça a été mon tour. Là, j’ai compris. J’avais 21 ans lorsque j’ai été médiatisée pour mes blessures. J’ai passé plus de temps dans ma vie d’adulte dans les procédures judiciaires qu’à profiter de ma vingtaine. Est-ce que je le referai aujourd’hui ? Je ne sais pas. Les premiers jours qui ont suivi mon témoignage, on m’a souvent qualifiée de courageuse. Je n’ai jamais trouvé cet acte courageux mais lâche. Témoigner publiquement m’apparaît encore aujourd’hui comme ma plus grande lâcheté parce que cela signifiait que je n’avais pas pu me défendre et m’en sortir seule. 

#MeToo n’a pas été pour moi une libération de la parole à proprement parler mais une succession de questions. Une vague, ses vas-et-viens incessants, des interrogations qui parfois restent sans réponses. 

Pourquoi mes amies qui ont été violées et qui n’ont pas porté plainte vont mieux que celles qui se sont frottées à la justice ? Après avoir vécu ces violences, est-ce qu’il faut se construire, se reconstruire ou se déconstruire ? Est-ce que passer à autre chose veut dire que les souvenirs traumatiques vont partir ? Pourquoi sommes-nous constamment psychologisées lorsque les violences sur personnes vulnérables sont des circonstances aggravantes ? Combien de femmes m’ont dit avant de porter plainte qu’elles ne souhaitaient pas briser la vie de leur agresseur ? Pourquoi lorsqu’une victime pleure, on l’accuse de théâtraliser ses souffrances et lorsqu’elle ne pleure pas, on l’accuse d’être insensible à sa douleur ? Pourquoi est-ce que j’écris aussi souvent sur les violences que j’ai subies ? Est-ce que c’est parce qu’on me renvoie sans cesse à ce sujet ? Est-ce que je me suis auto-sabordée ? Est-ce que dans 10 ans je témoignerai encore et toujours des actes violents qui ont été commis à mon encontre ? Puis, c’est se répéter en boucle : je n’ai pas tout dit, je n’ai jamais pu tout dire puisque personne ne m’écoute ou alors par politesse ou alors si peu. On nous demande de témoigner mais combien nous ont réellement écoutées ? Qui sait réellement ce qu’il s’est passé pour nous ? Qui sait ce que nous vivons dans nos intimités depuis que nous avons témoigné ?

Peut-être que je devrais insister avec ce texte sur les cinq ans de #Metoo sur toutes les voix que j’ai eues au téléphone tard le soir, sur toutes les descriptions de violences physiques et sexuelles faites au nom de l’art et de la position hiérarchique, sur les tremblements dans la gorge et les remerciements timides parce que tout d’un coup, une victime s’est sentie moins seule, comprise, aidée. Peut-être que je devrais insister sur la colère que je ressens à chaque fois que j’entends la peur et l’appréhension à l’idée de se rendre au commissariat parce qu’on ne sait jamais comment on va être reçu. Peut-être que je devrais insister sur le sentiment de honte, sur les blessures faites à son intimité, à son corps, à sa dignité.

Mais je ne sais pas qui peut comprendre cela, sinon les victimes elles-mêmes. On ne se met pas en guerre contre les violences sexistes et sexuelles à moins d’y avoir été intimement confrontée. Et c’est peut-être ça le plus sordide. La quasi-absence d’allié.e.s. La dépolitisation de nos luttes. Le voyeurisme des journalistes qui m’ont demandé, à la création du collectif #MeTooThéâtre et de #RelèveFéministe, de leur donner des contacts de jeunes femmes agressées, qui n’avaient jamais témoigné, pour faire des articles à sensation. Quand nous interrogerons-nous sur la pornographie et le voyeurisme de la violence que nous avons subi.e.s ? A force de romantisation et de théâtralisation de nos bleus, de nos viols par des tiers, nous l’inscrivons durablement dans nos intimités. 

Dès le lancement du #MeToo en 2017, les institutions ont demandé aux femmes de s’exprimer sur les violences qu’elles ont subies puis de porter plainte et collectivement, nous l’avons fait. Nous avons décrit nos viols, nous avons décrit les syndrômes post-traumatiques et parfois l’impossibilité de refaire nos vies à cause de ces violences subies et exposées à la vue de tous et toutes. Aujourd’hui, en 2022, on incite les femmes au silence parce que vous vous êtes rendus compte que ce n’était pas si vendeur que ça les violences sexuelles et surtout, que les accusations pouvaient toucher n’importe qui. Les témoignages de violences sexistes et sexuelles sont condamnés par avance parce qu’ils rendent visibles des rapports de domination dont la majorité des hommes profite. Le simple fait qu’une accusation puisse tomber sur n’importe quel homme inquiète la bourgeoisie médiatique et intellectuelle à tendance réactionnaire qui demande aujourd’hui aux victimes de se taire quand elle ne les menace pas physiquement, intimement, socialement, professionnellement et judiciairement.

Cela fait cinq ans que #Metoo existe et je ne sais pas vers où nous nous dirigeons. Je ne sais pas pourquoi la quête de justice est perçue comme un complot ou une milice privée. Je ne sais pas pourquoi l’on nous accuse d’être dans une cour de récréation lorsque nous essayons de protéger les autres. Je ne sais pas pourquoi demander des comptes à des partis politiques sur les accusations de violences ferait de nous des inquisitrices, des procureures, des juges, des membres de la Stasi. J’aurais aimé célébrer ce jour, dire que nous avons avancé dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles mais je n’en suis pas sûre. Il y a des jours où l’on doute. Cet anniversaire se fait dans la haine des femmes qui souhaitent parler.  

Alors, à toutes celles qui ont été violentées, menacées, cyberharcelées, qualifiées d’histrioniques, d’hystériques, de féminazie, de féminhyiène, de menteuse, d’aguicheuse, d’avoir trop attendu pour porter plainte, de ne pas avoir été responsable, de ne pas avoir porté plainte, d’être responsable d’autres possibles victimes, d’avoir brisé la vie d’un homme, de chercher de l’attention, de relancer leur carrière, de se faire de l’argent sur les luttes, d’être dans la vengeance, d’être à l’origine de la fin de l’état de droit, de la fin de la civilisation, de jouer au jeu de l’extrême-droite, je vous le dis, nous ne sommes qu’au début de la révolution féministe. Et on y arrivera; une barricade, au milieu des pavés. Leur monde est vieux et va mourir.

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