Cerf, cerf, ouvre-nous!

Où se trouve donc l’enfant dans le paysage de ces derniers mois ? L’entendez-vous ? Le voyez-vous seulement ? Dans la cacophonie ambiante dominée par l’irrationnel, un silence effroyable autour de l’enfant.

Cerf, cerf, ouvre-nous!

 

Où se trouve donc l’enfant dans le paysage de ces derniers mois ? L’entendez-vous ? Le voyez-vous seulement ?

Dans la cacophonie ambiante dominée par l’irrationnel, un silence effroyable autour de l’enfant. Du jour au lendemain, il a remballé ses affaires d’école et est rentré chez lui pour s’y enfermer pendant plusieurs mois. Exposé à une situation de stress inédite, il a perçu de près ou de loin ce déchaînement de peurs, de frustrations, de colères. Comment pourrait-il en être autrement ? Tous ces enfants, les yeux grands ouverts sur la réalité qu’on leur offre, ont nécessairement absorbé, comme des éponges qu’ils sont, les effluves de ce climat anxiogène. La violence de cette période les aura tous touchés, certains plus durement que d’autres.

Et face à cette détresse plus ou moins grande, l’école est absente. Pendant trois mois, des « échanges » ont eu lieu par écran interposé, un vague traitement palliatif destiné à maintenir un lien virtuel avec le souvenir d’un quotidien à l’école. Ce pansement n’a pas pu cacher les inégalités flagrantes qui grignotent le socle de notre société, bien au contraire ! La plaie s’est faite béante. Des études voudraient faire croire que l’école exacerberaient les inégalités sociales. L’expérience de ces derniers mois nous a bien prouvé le contraire ! Ces inégalités se sont aggravées dès lors que l’école a fermé ses portes et abandonné son rôle de « ciment » social.

L’école ne peut supprimer la misère sociale. En revanche, elle extrait l’enfant de son quotidien à la maison et lui laisse entrevoir d’autres réalités et du même coup la possibilité de sortir de son univers puisqu’il en existe d’autres. La figure du professeur est celle, essentielle, de la justice sociale ; il accueillera chaque enfant, quelle que soit son origine sociale, ethnique, familiale et autres.

 

Pendant trois longs mois, tout cela n’a pas existé. Solitude et ennui sont devenus les nouveaux camarades de classe. Aujourd’hui, un mois après le déconfinement, alors que tous les commerces, les parcs et jardins, les terrasses ont rouvert, l’enfant n’est toujours pas une priorité et l’école, semble-t-il, la cinquième roue du carrosse. En effet, elle ne produit pas de richesse quantifiable immédiatement en euros.

L’enfant est donc confronté à une autre violence, celle d’une école qui propose un accès uniquement à une liste d’individus prioritaires sélectionnés sur des critères sociaux, familiaux ou autres. La détresse psychologique de l’enfant ne fait pas partie des critères de sélection. Le simple besoin de revoir son maître ou sa maîtresse, sa classe, est irrecevable.

Incompréhension des enfants, perte de sens, colère des parents auxquels l’institution répond par un discours moraliste selon lequel il faut laisser la place aux plus déshérités. Mais ne touche-t-on pas là à un fondement essentiel de l’école ? Si le personnel soignant a ouvert ses portes, sans distinction, à tous les patients en détresse, les personnels éducatifs, eux, ne le font pas ! Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment expliquer cette démission de l’école ?

Si l’on n’entend toujours pas les enfants, on entend en revanche la colère des parents qui, eux, revendiquent le droit de « caser » leur progéniture quelque part pour pouvoir reprendre leur vie d’avant, ceux-là mêmes, peut-être, qui criaient au scandale quand le gouvernement a décidé de rouvrir les écoles pour que l’activité économique reprenne.

À cette colère, les enseignants, épuisés pour beaucoup par cette période et cette adaptation au pied levé à une nouvelle forme de travail très peu satisfaisante, se cachent derrière un protocole sanitaire inapplicable et se contentent d’un accueil a minima en maternelle et en élémentaire. Face à la grogne des parents, ils avancent l’argument selon lequel leur responsabilité pénale est engagée.

 

Mais qu’en est-il de leur responsabilité vis-à-vis des enfants ? Celle-là a-t-elle donc disparu de tous les débats ?

Le ministère, par une politique de répression des professeurs réfractaires, se débarrasse lui aussi de cette responsabilité, stratégie très astucieuse qui fera taire les mécontents et accentuera encore le fossé entre enseignants et parents.

Mais la responsabilité de tous est engagée ! Ne nous trompons pas de débat ! Ce serait une grave erreur d’analyser la situation que nous vivons sous le seul prisme du contexte sanitaire car elle est la conséquence de nombreuses réformes et politiques budgétaires qui ont fragilisé les bases de l’école publique.

Des classes surchargées (29 élèves en petite section dans l’école maternelle de mon quartier !), la réduction drastique du personnel dans les écoles, l’augmentation des difficultés liées à la misère sociale toujours plus criante, le mépris affiché des enseignants par leur hiérarchie et leur faible rémunération ne peuvent-il pas davantage expliquer le désinvestissement des enseignants plutôt que leur prétendue « paresse chronique » ?

Parents, avez-vous donc déjà oublié votre prise de conscience durant le confinement de la difficulté de cette profession ?

Dans le mot « désinvestissement », les enseignants peuvent voir une critique injuste. Mais je pèse mes mots. Le désinvestissement de l’enseignant s’illustre, selon moi, par une forme d’apathie, une acceptation de l’inacceptable et donc, in fine, l’oubli de sa mission, aussi idéologique, de se dévouer, dans l’exercice de son métier, aux élèves et rien qu’aux élèves. Un enseignant ne peut s’accommoder de décisions qui mettent en péril ses élèves. Il ne peut accepter de bafouer le droit fondamental de chaque enfant d’aller à l’école. L’égalité de traitement au sein de l’école publique est un principe auquel nul ne doit déroger.

Utopie, crieront certains ! Direz-vous alors à vos enfants d’arrêter de rêver car vous avez renoncé ?

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