L’Aide Sociale à l’Enfance implose

En temps normal chaque journée est déjà compliquée. Nous n’avons eu de cesse, collectivement, de nous adapter, à chaque remaniement, à chaque poste supprimé ou déplacé, à chaque perte de moyen, jusqu’à la perte de sens. Cette situation de crise perpétuelle, personne ne la voit au quotidien. Et là, il y a cette crise du Covid-19. C’est la goutte qui fait déborder le vase. Témoignage.

Au quotidien je travaille comme éducateur dans un secteur de l’Aide Sociale à l’Enfance. Ma fonction consiste, principalement, à faire l’interface entre les différents services qui vont intervenir dans la prise en charge d’un enfant :

- La Cellule de Recueil des Informations Préoccupantes qui est un service spécialisé de l’ASE en charge de la réception, et de l’évaluation des informations préoccupantes. Ils font également le lien avec le Parquet des Mineurs (service du Procureur de la République).

- Le Tribunal Pour Enfants. En France la majorité des enfants sont confiés par le Juge des Enfants. Les situations sont revues tous les ans en général. Le Magistrat est souvent sollicité durant une mesure pour, réduire ou élargir un droit de visite ou d’hébergement, ou simplement information concernant un incident.

- Les partenaires qui interviennent dans les situations : Service social de secteur, Protection Maternel et Infantile, Centre Médico-Psychologues, service de l’éducation national, Protection Judiciaire de la Jeunesse, etc. Les situations des enfants confiés sont complexes, multi-problématiques et il est nécessaire de travailler avec toutes les institutions impliquées.

- Les services d’accueil des enfants, que ce soit les services d’accueil familiaux (en charge des enfants accueillis dans des familles d’accueil), les foyers (appelé MECS dans notre jargon) et les Lieu de Vie (des établissements à petit effectif proposant des médiations spécifiques comme l’équithérapie par exemple).

Et bien sûr les familles et les jeunes enfants pris en charge. Dans la logique, mon activité principale devrait être de pouvoir les rencontrer régulièrement, et pouvoir travailler avec eux sur leurs besoins et difficultés, la systémie familiale et la résolution des difficultés.  En pratique, je rencontre rarement les familles, et encore moins la majorité des jeunes. Parce que notre quotidien c’est de répondre à l’urgence.

Chaque jour de nouveaux placements sont décidés, mais surtout il faut trouver, presque chaque soir, des solutions pour nos « incasables ». Des jeunes au parcours de vie chaotique qui mettent en échec les prises en charges, et continuellement reviennent vers les services ASE. Souvent, il faut attendre jusqu’à 19h pour avoir une place pour une nuit, et dès le lendemain la situation recommence.

Au-delà de la difficulté à prendre en charge les jeunes les plus abimés, il y a la nécessité de répondre aux besoins des trente-quatre jeunes dans notre file active. Chacun avec son histoire, ses besoins. Notre quotidien est aussi envahi par les temps de réunion (service, équipe, synthèse, etc.)

La conséquence est que notre attention est toujours mobilisée par les enfants qui se font le plus remarquer, et jamais par ceux qui « ne bougent pas ». Chaque nouveau placement demande une énergie folle pour trouver un lieu d’accueil, qui si possible corresponde aux besoins de l’enfant. Souvent il ira « là où y a de la place ».

La loi prévoit que nous établissions un Projet Pour l’Enfant afin d’avoir des axes de travail avec la famille et l’institution d’accueil. Dans la pratique il n’est presque jamais possible de les réaliser.

Alors en temps normal chaque journée est déjà compliquée. La fonction n’a rien de simple, les collègues tiennent en moyenne deux ans et demie.  Ce turn-over signifie pour nous qu’il faut former en permanence de nouveaux arrivants. Et souvent les voir souffrir, craquer à petit feu et au final quitter le service. Dans leurs parcours les enfants confiés auront couramment six à sept référents. A chaque fois, avec leur famille, ils leurs faudra se ré-habituer à un nouvel interlocuteur, souvent ré-expliquer leur histoire.

Cette situation de crise perpétuelle, personne ne la voit au quotidien : à la différence de la crise de l’hôpital qui est visible par tous les français, la crise de l’ASE ne concerne, elle, « que » les 300 000 enfants et leurs familles, qui sont accompagnés par un service en France. La majeure partie des parents d’enfants confiés sont des personnes vulnérables, peu en capacité de se faire entendre.

Et là, il y a cette crise du COVID-19…

Le séisme que représentent les mesures nécessaires pour contenir la pandémie concerne chaque français, je n’aurais pas la prétention de dire qu’elle est plus difficile pour nous que pour les autres. Je n’oublie pas le sort des personnels soignants, de la grande distribution et du transport.  Mais elle a pour conséquence immédiate de faire purement imploser le système de prise en charge ! Les personnels des foyers n’ont pas été mis dans la catégorie des agents qui pouvaient bénéficier de l’accueil en école pour leurs enfants. La conséquence a été que dès lundi de nombreuses structures ont fermé, ou dû réduire leurs effectifs dans l’urgence. Toute la semaine il a été nécessaire d’orienter des enfants, souvent loin de chez eux, dans l’urgence et sans préparation. Des enfants exposés potentiellement au virus. Les familles n’ont souvent étés prévenues qu’après leurs départs de la structure d’accueil.

Et il y a les mesures actuelles : si certains parents se plaignent d’être enfermés toute la journée avec leurs progénitures, les enfants accueillis ne reverront quant à eux pas leur famille avant la fin de la crise. Il a fallu expliquer cette semaine aux parents d’enfants accueillis que les visites étaient suspendues jusqu’à nouvel ordre.

Et après la gestion de l’urgence il va y avoir la vague, les services de prévention intervenant au domicile des familles sont fermés jusqu’à nouvel ordre (ils maintiennent une permanence téléphonique).  Dans les semaines à venir beaucoup de situations de familles fragiles vont exploser. Le nombre de placements va exploser. Sauf que cette fois il ne sera pas possible, même en comptant sur toute la motivation des agents, de trouver des solutions de bric et de broc.

Au mois d’avril la gestion de ces situations va se greffer au désastre sanitaire. Si le bilan humain sera là quasi nul je l’espère, le bilan social sera, lui, élevé.  J’ignore comment la situation pourra être prise en charge, mais cette fois la question de la prise en charge des enfants confiés ne doit pas rester dans le huis-clos habituel. »

Voilà ce que m’écrit un collègue cette nuit. Nous échangeons très souvent et je connais bien le système ASE, pour y avoir travaillé six ans. Cette fois, il n’en peut plus.

Le virus a attaqué notre « système humanitaire ». Toute la semaine mon collègue a géré des urgences, été bien seul - plus encore que d’habitude. Notre colère est là depuis longtemps mais nous avons fait avec, à notre petit niveau de travailleurs sociaux. Nous n’avons eu de cesse, collectivement, de nous adapter, à chaque remaniement, à chaque poste supprimé ou déplacé, à chaque perte de moyen, jusqu’à la perte de sens.

Loin de nous l’idée de faire des polémiques, mais lorsqu’on parle de notre travail ce n’est que pour évoquer du négatif, des placements qui seraient abusifs. Sauf qu’en France un enfant meurt sous les coups de ses parents tous les cinq jours, sans compter ceux qui survivent et subissent pendant toute leur enfance, brisés. Toute cette souffrance, quand elle est signalée, c’est nous, travailleurs sociaux, qui la gérons, trouvons des solutions au quotidien et dans un système toujours plus contraint. L’Aide Sociale à l’Enfance est nécessaire, c’est un bien public, un bien de santé publique, que l’on s’acharne à décharner. A nous deux, nous avons travaillé dans ce système plus de dix ans, nous l’avons vu s’effondrer chaque année un peu plus. Et nous, travailleurs sociaux, englués dans notre fonctionnement sacrificiel, nous avons continué à travailler. Aujourd’hui ce qui se passe n’est plus non seulement acceptable, mais plus encore, supportable. 

Nous avons les yeux rivés sur les enfants, et nous constatons dans ce temps grave que rien n’a été prévu pour les protéger en cas de pandémie ou d’événement grave de façon plus générale !

C’est la goutte qui fait déborder le vase de la honte et de la colère mêlées. Aujourd’hui, l’Aide Sociale à l’Enfance a besoin de moyens concrets, pas d’arrangements. Que tous les enfants soient mis à l’abri, car ils sont notre seul réel bien, notre avenir. Que soit repensé ce système et que ceux qui l’actent au quotidien soient entendus, respectés, reconnus. L’Aide Sociale à l’Enfance se meurt, l’entendrez-vous ?!

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