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Billet de blog 30 nov. 2022

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Le petit sénateur qui voulait se faire plus fort que la Démocratie, fable de A. Letac

Tout commence par une affaire locale qui n’intéresse qu’une poignée de citoyens. Un sénateur du Tarn, Philippe Folliot de son état-civil, centriste de son état politique, a récemment accordé une interview au journal La Dépêche du Midi pour donner « son soutien plein et entier à un projet qui est étudié depuis des dizaines d’années » : l’autoroute Castres-Toulouse…

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Avec une régularité saisonnière, un chœur antique de pleureuses médiatiques se mobilise pour regretter la désaffection des citoyens pour la vie

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politique, l’abstention aux élections, le départ en week-end plutôt que le bulletin de vote, le décalage entre ce qui est attendu et ce qui est constaté en matière de qualité de la vie politique. Si Jean de la Fontaine était parmi nous, il convoquerait avec brio quelques animaux malades de la peste et un âne à massacrer à la fin. En 2022, nous avons nos propres fables pour illustrer ce décalage, en voici une.

Tout commence par une affaire locale qui n’intéresse qu’une poignée de citoyens. Un sénateur du Tarn, Philippe Folliot de son état-civil, centriste de son état politique, a récemment accordé une interview au journal La Dépêche du Midi pour donner « son soutien plein et entier à un projet qui est étudié depuis des dizaines d’années».
S’agit-il de préservation de l’environnement, de mise en place de transports en commun fiables pour desservir des zones rurales, de réflexion sur l’artificialisation des sols et les dangers évidents qui en résultent? Que nenni : on parle d’un projet d’autoroute, l’A69, stupid !
Une cinquantaine de kilomètres qui relieraient la métropole toulousaine à la sous-préfecture de Castres, ravageant des écosystèmes préservés à coup d’indemnisations négociées au coup par coup, avec l’objectif de désenclaver le bassin d’emploi Castres-Mazamet, ancien bastion industriel en souffrance depuis la disparition du textile et du cuir, attaché au rugby et à l’infanterie de marine, revitalisé par l’entreprise Pierre Fabre qui en retour exige son autoroute. On comprend qu’une ribambelle d’élus locaux, pressés de prendre le TGV pour Paris, espèrent la joie soudaine de la bagnole facile.
« L’autoroute doit se faire, elle est vitale, fondamentale pour ce territoire. Il ne faut pas laisser croire qu’il y a un quelconque débat en la matière » dit le sénateur manifestement pétri de valeurs démocratiques. Il a raison : en cas de débat, un gros malin risquerait de lui rappeler le programme de son mentor, le candidat Emmanuel Macron en 2017 : « Nous réformerons radicalement notre politique des transports. Car l’enjeu n’est plus de construire partout des autoroutes, des aéroports et des lignes de TGV. C’est de moderniser les réseaux existants et de développer de nouveaux services pour que tous les territoires soient raccordés efficacement aux lieux de travail, d’éducation, de culture ou de soins ».

Le sénateur Folliot, plus inquiet de voir enfler l’opposition à ce projet absurde que de préserver l’environnement, invoque un mantra maintes fois utilisé, une prophétie auto-réalisatrice: Castres aura son autoroute, comme toutes les villes de cette taille, car « ce projet, cela fait presque un demi-siècle qu’on en parle », le temps c’est de l’argent.
Si l’on suit cet élu visionnaire, on oscille entre l’année 1972, ère du tout-bagnole et de l’insouciance énergétique, et le roman d’anticipation, puisque l’autoroute sera selon lui écologique, uniquement parcourue par des véhicules électriques et sans barrière de péage, ce qui polluera moins. On notera au passage qu’un petit rappel sur les terres et métaux rares d’une part, et sur l’artificialisation des sols d’autre part ne lui ferait pas de mal.
Contre les sceptiques, Philippe Folliot, inquiet de l’issue de la consultation initiée le 28 novembre, dégaine l’insulte suprême des populistes : « Il n’est pas supportable que des BOBOS toulousains prennent en otage tout un territoire et tout un bassin d’emploi». Le mot est lâché, encore un complot des bobos, dont on ne sait vraiment qui ils sont, sûrement des gens qui ont des piscines et qui sont très égoïstes.
On peut se demander s’il est supportable qu’un sénateur dresse les Français de sa région les uns contre les autres, bobos contre ruraux, petites villes contre grandes, et qu’il tente face à la contradiction d’intimider ses opposants avec des arguments ad hominem. Si l’on ajoute que le même sénateur donne des leçons de civisme alors qu’il a été il y a deux ans l’objet d’embarrassante accusation de corruption dans le Canard Enchaîné du fait de ses liens avec le régime politique chinois, on dépasse la fable, même la Fontaine n’aurait pas osé.

Faisons un rêve : et si on cessait de prendre les citoyens pour des abrutis, si on laissait tomber les travaux publics, les bétonneurs, les concessionnaires, les petits intérêts locaux à la papa, et si Castres défendait vraiment l’avenir, devenait une métropole à la pointe du progrès en étant la seule à renoncer à l’autoroute ? On peut toujours croire à un monde meilleur…

Anne-Sophie Letac

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