Réponse à "Lettre à ma génération : moi je n'irai pas qu'en terrasse", de Sarah Roubato

Chère Sarah, j’ai lu votre lettre et je suis d’accord avec vous sur deux choses : les solutions que vous proposez (trouver des énergies renouvelables, cesser d’entretenir les Etats qui soutiennent Daech, insufflez plus d’humanité et d’échange dans notre société) et le fait que dire aux Français que nous avons été attaqués parce que nous aimons sortir et faire la fête est un raccourci.

Chère Sarah, j’ai lu votre lettre et je suis d’accord avec vous sur deux choses : les solutions que vous proposez (trouver des énergies renouvelables, cesser d’entretenir les Etats qui soutiennent Daech, insufflez plus d’humanité et d’échange dans notre société) et le fait que dire aux Français que nous avons été attaqués parce que nous aimons sortir et faire la fête est un raccourci.

Pour le reste, votre lettre qui se veut être un morceau de bravoure et un plaidoyer pour une liberté singulière échoue totalement à me convaincre tant en affirmant cette liberté singulière, vous déniez aux autres le droit d’exercer la leur comme ils l’entendent.

 Je vous laisse lire les paragraphes qui suivent et qui contiennent ma contradiction à certains passages de votre lettre.

 Marine.

 * * * 

Vous écrivez les lignes suivantes : « Depuis plusieurs jours, on m’explique que c’est la liberté, la mixité et la légèreté de cette jeunesse qui a été attaquée, et que pour résister, il faut tous aller se boire des bières en terrasse. C’est joli comme symbole, c’est même plutôt cool comme mode de résistance. Je ne suis pas sûre que si les attentats prévus à la Défense avaient eu lieu, on aurait lancé des groupes facebook « TOUS EN COSTAR AU PIED DES GRATTE-CIELS ! » ni qu'on aurait crié notre fierté d’être un peuple d’employés et de patrons fiers de participer au capitalisme mondial, pas toi ? »

A supposer que vous ayez raison, que les attentats du vendredi 13 n’aient pas eu pour objectif de venir frapper de plein fouet l’insouciance et la liberté des Français, votre position est totalement contredite par le communiqué de revendication de Daech qui désigne comme cible Paris, « la capitale des abominations et de la perversion » et en particulier le Bataclan, « où étaient rassemblées des centaines d’idolâtres dans une fête de perversité ». Vous pourriez toujours m’opposer que Daech a surtout cherché à faire un maximum de victimes et qu’après avoir constaté, dès vendredi soir, la résonnance abyssale des attentats, Daech aurait été opportuniste en donnant une portée symbolique à ses atrocités.

Et quand bien même, s’il n’était pas dans l’intention de Daech d’attaquer la France et les gens qui y vivent en ayant dans le viseur la liberté de se divertir, la liberté d’aller et venir et celle de se réunir, le FAIT EST que les attentats perpétrés vendredi 13 novembre se sont traduits, CONCRETEMENT, par une attaque portée à l’encontre de notre mode de vie puisque, désormais, certains sont angoissés à l’idée de faire la queue avant d’entrer dans un stade de foot ou une salle de concert, que d’autres sursautent en voyant des voitures longer une terrasse de bistrot et que des théâtres et salles de spectacle ont REELLEMENT perdu une partie de leurs spectateurs depuis le week-end dernier.

Et si Daech avait frappé La Défense ? Eh bien, les milliers de franciliens qui y font leurs courses, étudient, travaillent, et déjeunent quotidiennement auraient probablement été plongés dans l’appréhension de prendre le Transilien, le RER ou le métro et de s’arrêter aux stations « La Défense » ou « Esplanade de la Défense », de venir y prendre des cours ou de retrouver des collègues pour y déjeuner dans les nombreux restaurants du centre commercial des Quatre temps et du Cnit. A coup sûr, leur mode de vie aurait été, DE FAIT, touché.

Par ailleurs, pour vous, La Défense se résume à des « patrons et employés fiers de participer au capitalisme mondial ». Et si Daech avait attaqué le centre commercial de La Défense, les parisiens, les banlieusards et les touristes qui auraient été pris pour cible auraient eu à se consoler en se disant qu’au fond, ils n’étaient que de vilains consommateurs et impérialistes de surcroît ?

Avec votre dédain et votre mépris, nous n’avons pas besoin d’ennemis.

 

Vous écrivez plus bas que « On nous raconte qu’on a été attaqués parce qu’on est le grand modèle de la liberté et de la tolérance. De quoi se gargariser et mettre un pansement avec des coeurs sur la blessure de notre crise identitaire. Sauf qu'il existe beaucoup d’autres pays et de villes où la jeunesse est mixte, libre et festive. Vas donc voir les terrasses des cafés de Berlin, d’Amsterdam,  de Barcelone, de Toronto, de Shanghai, d’Istanbul, de New York ! ».

Or, personne ne dit que Paris est le seul endroit sur terre où jeunes et moins jeunes se pressent sur les terrasses, dans les stades de foot ou dans les salles de concert. Personne ne prétend que la jeunesse parisienne est la seule jeunesse mixte, libre et festive. Simplement, à l’échelle du monde, ces traits sont quelques unes des caractéristiques de la jeunesse vivant à Paris. Prendre comme postulat une contre-vérité rend l’exercice d’argumentation tellement plus facile… C’est déformer un élément du débat pour pouvoir, avant tout, nous proposer votre réponse toute faite.

 

Vous affirmez ensuite que « On a été attaqués parce que la France est une ancienne puissance coloniale du Moyen-Orient ».

Vous affirmez cela à l’emporte-pièce sans aucune mise en perspective et sans aucune nuance.

Mais qu’est-ce que veut dire cette affirmation ? Ne croyez-vous pas qu’elle mérite quelques développements ? Dénuée d’explications, votre affirmation est une incantation qui semble destinée à entrer dans le cerveau des uns et des autres pour n’en plus sortir et qui permettra de dire dans 50 ans, que si un avion s’écrase sur Toulouse, si la crue du siècle submerge Paris, si un train déraille entre Rennes et Brest, ce sera parce que la France est une ancienne puissance coloniale. Je ne suis pas en train d’écrire que la politique intérieure ou extérieure d’un pays n’a pas de conséquences s’inscrivant dans la durée et qu’il ne faut pas s’interroger sur ces conséquences. Mais vous, en affirmant cela, sans nuance aucune, vous expliquez aux jeunes Français que c’est de la faute de leurs anciens si le Bataclan, le Stade de France et des terrasses ont été la cible de terroristes. J’aimerais donc bien connaître votre analyse sur les attentats de janvier. C’était aussi une contre-attaque d’un ancien pays colonisé dirigée contre une ancienne puissance coloniale ? Ça n’était pas une attaque contre la liberté d’expression, laquelle est pour le Conseil constitutionnel, une liberté fondamentale d’autant plus précieuse que son exercice est une garantie essentielle des autres droits et libertés et de la souveraineté nationale ? Ça n’était donc pas une attaque contre un symbole de la République ?

Ce qui est le plus grave et le plus déplacé, c’est que vous semblez mettre de côté le terrorisme djihadiste. La France n’a-t-elle donc pas été attaquée parce que le terrorisme djihadiste terrorise, détruit, massacre et ravage ? Votre sens de la nuance et de la hiérarchie vous amène à ne pas évoquer le terrorisme islamiste et ce parti pris a pour effet de placer la France comme principale responsable des attentats, avant même les terroristes. Quelle indécence ! Peut-être votre condescendance vous aveugle-t-elle ?

 

Vous écrivez également les mots suivants : « Je ne vois pas en quoi faire partie du troupeau qui se rend chaque semaine aux messes festives du weekend est une marque de liberté. Ma liberté sera de prendre un autre chemin que celui qui passe par l’hyperconsommation. D’avoir un autre horizon que celui de la maison, de la voiture, des grands écrans, des vacances au soleil et du shopping ».

Le paroxysme du mépris réside dans ces lignes. En France, la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Cette définition de la liberté, c’est l’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, qui est un texte doté de la plus haute valeur dans l’échelle des normes de droit en France. Le propre de la liberté, c’est qu’elle est individuelle et personnelle.
Vous êtes donc totalement libre de prendre un chemin en dehors des sentiers battus mais votre liberté n’est ni plus forte, ni plus belle que celle de ceux qui font le choix d’aller voir un concert ou de se retrouver au restaurant pour boire un verre. Ne croyez pas que votre liberté a plus de valeur que celle des victimes qui ont péri dans les attentats et de ceux qui continueront à aller au concert, au stade ou au restaurant.

 

Enfin, vous nous dites : « Bien sûr qu'il faut continuer à aller en terrasse, mais qu'on ne prenne pas ce geste pour autre chose qu'une résistance symbolique qui n'aura que l'effet de nous rassurer, et sûrement pas d'impressionner les djihadistes (apparemment ils n'ont pas été très impressionnés par la marche du 11 janvier), et encore moins d'arrêter ceux qui sont en train de naître »

Je ne crois pas que les Parisiens, qu’ils soient Parisiens de résidence, de cœur ou de passage, ne donnent plus de signification à leur geste de se retrouver en terrasse qu’une signification symbolique. Donnez-leur s’il vous plait un tout petit peu plus de crédit que cela. Bien sûr que le fait d’aller boire une bière en terrasse, ce n’est pas un acte de résistance au sens propre du terme. Continuer à fréquenter les salles de cinéma et de spectacle, continuer à fréquenter les stades, à prendre le métro, à s’installer en terrasse, c’est pour un nombre certains de Parisiens, prendre au moins un tout petit peu sur eux et ne pas renoncer à leur mode de vie. Ça n’est peut-être pas résister au terrorisme mais c’est résister à sa propre inquiétude, à sa propre angoisse, à sa propre peur. 

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