Marine Turchi
Journaliste
Journaliste à Mediapart

13 Billets

5 Éditions

Billet de blog 3 nov. 2019

Une enquête singulière

Par les faits qu’elle dénonce et par la rareté du témoignage principal dans un milieu (le cinéma) où l’omerta règne encore, l’enquête que nous publions est singulière. L’actrice Adèle Haenel sera l’invitée de notre émission lundi 4 novembre, à 19 heures, en direct sur notre site.

Marine Turchi
Journaliste
Journaliste à Mediapart

Nous ne nous connaissions pas. Ce soir d’avril 2019, en marge d’un événement privé, comprenant que je travaille à Mediapart sur les questions de violences sexuelles, Adèle Haenel raconte, d’une traite, le comportement qu’aurait eu à son égard le cinéaste Christophe Ruggia, lorsqu’elle était mineure. Elle débite son récit comme une urgence. Elle relate les obstacles et les soutiens, les silences et les complicités. Mais aussi le documentaire consacré aux accusations de pédocriminalité visant Michael Jackson, qui, trois semaines plus tôt, a réveillé sa colère. Et fait naître une envie irrépressible de ne plus taire, publiquement, ce passé qui la ronge depuis des années.

Autour de nous, plusieurs femmes écoutent, sans voix. Deux d’entre elles vont ensuite à leur tour livrer leurs histoires – anciennes, crues, douloureuses –, enfouies pour certaines, et resurgies à la faveur de #MeToo. Depuis l’explosion du mouvement, à l’automne 2017, ces scènes de confidences ne sont plus rares.

Car pour nombre de personnes – et Adèle Haenel ne fait pas exception –, #MeToo a ravivé les souvenirs et permis la parole. La comédienne a donc dans l’idée de s’exprimer, sans savoir sous quelle forme : une lettre à la Société des réalisateurs (SRF) que coprésidait Christophe Ruggia jusqu’en juin ? Une prise de parole collective, avec d’autres personnalités du monde du cinéma ? C’est dans ce moment que la rencontre a lieu. « C’était un alignement des planètes », commentera-t-elle plus tard.

Adèle Haenel, à Paris. © Isabelle Eshraghi pour Mediapart

Son témoignage est, à plusieurs titres, singulier. Par les faits qu’elle dénonce (des comportements inappropriés avec une mineure entre 12 et 15 ans). Par la rareté de son récit, dans un secteur où, malgré l’onde de choc de l’affaire Weinstein, l’omerta règne encore s’agissant des violences sexuelles ; où la parole des victimes reste empêchée ; où les violences et les mécaniques d’emprise demeurent – trop souvent –, étouffées, ignorées ou excusées, au prétexte de l’artistique ou de la relation particulière du réalisateur avec ses comédien·ne·s. Singulier aussi parce que la femme témoignant est cette fois plus puissante que l’homme qu’elle met en cause.

Pour la première fois en France, une actrice internationalement reconnue dénonce publiquement des violences sexuelles et relate son long cheminement : de la prise de conscience à la prise de parole, du silence contraint au silence devenu « insupportable ».

Son récit illustre la difficulté, même dans l’ère post-#Metoo, même lorsqu’on bénéficie d’un statut de célébrité, de prendre la parole sur cette question, notamment en France. Il démontre aussi combien les violences sexuelles et sexistes, quelle que soit leur gravité, ne sont jamais sans conséquences, et perturbent les trajectoires personnelles et professionnelles. Notre enquête jette d’ailleurs un éclairage nouveau sur la carrière de l’actrice – ses blancs, ses choix, ses déclarations (y compris tout récemment, s’agissant du film de Roman Polanski, accusé de viols sur mineure).

Enfin, dans l’après #MeToo, ce témoignage brise un nouveau tabou. Parce que cette affaire est bien plus qu’une affaire #MeToo, elle pose de nouvelles questions. Les faits dénoncés auraient eu lieu alors que l’actrice était mineure et sous la responsabilité d’un réalisateur plus âgé, plus puissant. Nos précédentes enquêtes ont soulevé la problématique des rapports asymétriques entre des hommes en position de pouvoir et des jeunes femmes en situation de précarité ou de dépendance hiérarchique (exemples ici, ou ).

Que dire alors quand la jeune femme était une enfant ? Les affaires de pédocriminalité renvoient à la responsabilité de chacun·e, bien au-delà des agresseurs présumés : l’encadrement professionnel, l’environnement familial et amical, nos institutions. Elles mettent aussi la presse face à sa propre difficulté à faire émerger une réalité pourtant sous nos yeux, mais trop souvent considérée comme « taboue » ou relevant de la sphère privée, et reléguée à la rubrique « faits divers ».

Autre fait marquant de cette enquête : Adèle Haenel fait valoir qu’elle ne fait pas confiance à une justice qui « condamne si peu les agresseurs » et qu’elle préfère susciter un débat public général sur le sujet, par l’intermédiaire d’un témoignage à un média, dans l’optique d’une enquête journalistique. Dans le contexte actuel, ce positionnement tranché et assumé – et ces propos qu’elle a réfléchis, pesés et relus – suscite un débat. En France, les condamnations pour des délits ou crimes sexuels sont en baisse depuis 2005 (celles pour viol ont chuté de 44 %, alors que le nombre de plaintes a augmenté de 65 %). De plus en plus d’hommes et de femmes victimes de violences sexuelles disent désormais ne plus faire confiance aux services policiers et judiciaires. Le gouvernement planche ce mois-ci sur des mesures dans le cadre d’un « Grenelle contre les violences conjugales ». Qu’on partage ou non le choix d’Adèle Haenel, le rôle d’un organe de presse est d’en faire état, car il est en soi un élément d’intérêt public.

Le témoignage de la comédienne nous a frappés par sa précision – circonstancié, daté, documenté. Pour autant, il nous a semblé impératif non pas de le publier en l’état, mais de prendre le temps d’enquêter sur chaque élément. Pendant sept mois, nous avons vérifié les lieux, dates, protagonistes des scènes décrites par Adèle Haenel, déniché une série de documents (lettres, photographies, interviews, scénarios, making-of du film, note d’intention du réalisateur, archives, etc.), retrouvé et interviewé les témoins des différentes décennies (36 personnes sollicitées, une trentaine ont été interviewées, 23 citées).

Dans cette enquête comme dans les autres, le récit des témoins s’avère crucial. Ceux qui n’ont rien perçu. Ceux qui ont vu. Ceux qui ont entendu. Ceux qui ont été destinataires de confidences (des victimes ou des agresseurs présumés). L’attitude de Christophe Ruggia à l’égard d’Adèle Haenel et les conséquences qui ont pu en découler sur la comédienne ont, au fil des années, inquiété ou marqué nombre de nos interlocuteurs.

Trop souvent encore dans ces affaires, les témoins se défilent devant leurs responsabilités, préférant le confort du silence. Ce n’est pas le cas dans cette enquête, où – fait rare – l’intégralité des personnes citées s’exprime à visage découvert. Chacun de leurs mots a été pesé : les entretiens ont été enregistrés avec leur accord et leurs citations relues avant publication.

Mediapart a également obtenu des documents et confessions émanant – directement et indirectement – du mis en cause : deux lettres adressées par Christophe Ruggia lui-même à l’actrice en 2006 et 2007 dans lesquelles il évoque, entre autres, son « amour pour [elle] » qui « a parfois été trop lourd à porter » ; des confidences sur les faits qu’il aurait faites à une ex-compagne en 2011.

Cet article ne serait pas complet sans la partie « contradictoire », indispensable à toute enquête journalistique sérieuse et de bonne foi. Mediapart a sollicité les points de vue du mis en cause (Christophe Ruggia) et des personnes qui ont, sinon ignoré les alertes, en tout cas pas pris la mesure de ce qu’il se passait. Le cinéaste a refusé de nous rencontrer et de répondre à nos questions précises, mais il a « réfut[é] catégoriquement avoir exercé un harcèlement quelconque ou toute espèce d’attouchement sur cette jeune fille alors mineure ». Son démenti global figure en intégralité dans l’article.

Cet article pourra surprendre nos lecteurs, car nos enquêtes sur les violences sexuelles et sexistes s’appuient généralement sur les témoignages de plusieurs victimes d’une même personne mise en cause. Dans ces affaires où l’on manque de preuves matérielles, c’est le plus souvent la multiplication des témoignages qui conforte et crédibilise les accusations (exemples dans nos articles sur les affaires Denis Baupin, Luc Besson, Tariq RamadanCGT, ou dans le monde du théâtre). Cette fois, l’existence de documents et le nombre inédit de témoignages à visage découvert nous ont permis de renforcer la légitimité de la publication du témoignage d’Adèle Haenel avec ses mots, et plus généralement de cet article d’intérêt public.

Cette enquête s’accompagne d’une autre, plus large, sur le cinéma face aux violences sexuelles. Cet ensemble s’inscrit dans la continuité d’un travail mené au long cours par Mediapart sur les violences sexuelles et sexistes dans le monde du spectacle, et bien au-delà : la classe politique, les syndicats, l’université, le milieu journalistique, le monde des avocats, l’hôpital, etc.

Ce travail se poursuit lundi 4 novembre, avec une émission à 19 heures, sur le sujet. Adèle Haenel sera notre invitée, ainsi que la critique et universitaire Iris Brey, spécialiste de la représentation du genre et des sexualités dans le cinéma. Nous avons proposé à Christophe Ruggia de s'exprimer à son tour s'il le souhaitait, dans notre émission de mercredi 6 novembre.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Entreprises
L’État a fait un cadeau insensé à Bolloré
L’État acquiert pour 31 millions d’euros les installations de l’oléoduc Donges-Metz qu’il devait récupérer gratuitement au terme de la concession octroyée au groupe Bolloré pendant vingt-sept ans. Pendant cette période, ce dernier s’est servi plus de 167 millions d’euros de dividendes.
par Laurent Mauduit
Journal
Raoul Peck, invité exceptionnel d’« À l’air libre »
Le réalisateur vient présenter sa nouvelle série documentaire, « Exterminez toutes ces brutes », diffusée jusqu'au 31 mai sur le site d’Arte. 
par à l’air libre
Journal — Gauche(s)
La gauche Taubira existe-t-elle ?
Encensée pour sa puissance d’incarnation par les uns, raillée pour son absence de projet par les autres, Christiane Taubira compte sur l’élan de la Primaire populaire, qui s’achève le 30 janvier. Mais sur le fond, il reste difficile de savoir à qui exactement parle cette candidature.
par Mathieu Dejean
Journal — Politique
Le député Peltier mobilise son équipe parlementaire pour le meeting d’Éric Zemmour
Visé par une enquête judiciaire pour son utilisation de fonds publics liés à ses mandats d’élu, Guillaume Peltier, porte-parole d’Éric Zemmour, continue à mélanger les genres : c’est l’une de ses assistantes parlementaires qui a cherché et visité la salle où le candidat d’extrême droite doit s’adresser vendredi au « monde rural ».
par Sarah Brethes

La sélection du Club

Billet de blog
En Afghanistan, on décapite impunément les droits des femmes
Les Talibans viennent d’édicter l’interdiction de toute visibilité du visage féminin dans l’aire urbaine, même celle des mannequins exposés dans les commerces. Cette mesure augure mal pour l’avenir des droits de la population féminine, d’autant qu’elle accompagne l’évacuation forcée des femmes de l’espace public comme des institutions, établissements universitaires et scolaires de l’Afghanistan.
par Carol Mann
Billet de blog
Les crimes masculinistes (12-12)
Depuis une dizaine d'années, les crimes masculinistes augmentent de manière considérable. Cette évolution est principalement provoquée par une meilleure diffusion - et une meilleure réception - des théories MGTOW, mais surtout à l'émergence de la communauté des incels, ces deux courants radicalisant le discours misogyne de la manosphère.
par Marcuss
Billet de blog
Traverser la ville à pieds, être une femme. 2022
Je rentrais vendredi soir après avoir passé la soirée dehors, j'étais loin de chez moi mais j'ai eu envie de marcher, profiter de Paris et de ces quartiers où je me trouvais et dans lesquels je n'ai pas souvent l'occasion de passer. Heureusement qu'on m'a rappelé, tout le trajet, que j'étais une femme. Ce serait dommage que je l'oublie.
par Corentine Tutin
Billet de blog
« Je ne vois pas les sexes » ou la fausse naïveté bien-pensante
Grand défenseur de la division sexuée dans son livre, Emmanuel Todd affirme pourtant sur le plateau de France 5, « ne pas voir les sexes ». Après nous avoir assuré que nous devions rester à notre place de femelle Sapiens durant 400 (longues) pages, celui-ci affirme tout à coup être aveugle à la distinction des sexes lorsque des féministes le confrontent à sa misogynie…
par Léane Alestra