Fatima a (encore) «beaucoup de choses à vous djire»!

Du 24 mars au 10 avril, Souâd Belhaddad, journaliste et écrivaine franco-algérienne, remonte sur scène à Confluences, la Maison des arts urbains, à Paris, pour raconter l'identité binationale de la France avec humour et à deux voix: celles de la mère et la fille, qui ont «beaucoup de choses à (nous) djire».

Du 24 mars au 10 avril, Souâd Belhaddad, journaliste et écrivaine franco-algérienne, remonte sur scène à Confluences, la Maison des arts urbains, à Paris, pour raconter l'identité binationale de la France avec humour et à deux voix: celles de la mère et la fille, qui ont «beaucoup de choses à (nous) djire».

Il y a un an, Mediapart s'était fait l'écho de ce spectacle remarquable - et d'une actualité (malheureusement) brûlante, en plein débat sur l'identité nationale. Nous avions d'ailleurs organisé notre propre débat, sur le thème de «l'identité pluri(re) nationale» (ou comment le rire peut être un facteur de compréhension de l'autre et un moyen d'évoquer les évolutions de la société), avec Souâd Belhaddad et l'historien Benjamin Stora.

Cette année, revoilà un débat organisé par l'UMP, sur l'islam cette fois-ci. Souâd Belhaddad remonte sur les planches avec un spectacle actualisé et encore «beaucoup de choses à nous djire». Nous republions ci-dessous notre critique du spectacle du 14 février 2010.

On pourrait penser que ce spectacle a été écrit en plein débat sur l'identité nationale. Qu'il a été impulsé par la création du ministère du même nom. Qu'il s'est nourri des appels répétés des derniers mois pour la promotion de la diversité. «Mais la vérité Monique», comme le répète Fatima, le personnage-phare de ce one man show décapant, c'est que ce texte d'une étonnante actualité remonte à... 2002.

Sur scène, Souâd Belhaddad, journaliste, écrivaine engagée, et auteur du texte, jongle entre les «je», «nous», «vous», «eux» pour raconter l'identité bi-nationale de la France avec humour et à deux voix: celles de la mère (Fatima) et la fille (Hayat). Pendant une heure et quart, elle met tour à tour en scène Monsieur Bernard, le patron, Monique, la confidente, Freddy, le voisin algérien, Yamina, la cousine née à Montreuil, Fairouz, la cousine hôtesse de l'air, un jeune de Bagnolet qui préconise le hijab «pour le respect», ou encore une fonctionnaire du «ministère de la visiblité». Morceaux choisis.

Autour d'un thé à la menthe et de pâtisseries, Fatima se raconte à Monique. Fatima ne sait plus bien si elle est française d'origine algérienne ou algérienne expatriée en France, ni si, en 1962, elle est «venue» ou «partie». Elle dit «chez nous» pour parler du «bled», «chez nous» pour évoquer la France. Elle ne comprend pas lorsque son patron «Monsieur Bernard» lui réplique que son «chez elle» n'est pas «chez nous». Pas plus quand son voisin, Freddy, de Constantine, lui dit que «chez nous», c'est aussi Tel-Aviv.

Elle fustige l'ami de sa fille qui «n'est pas un Français pareil à nous-mêmes». Elle raille la «dame de la sousologie» venue la questionner sur «la différence entre votre ‘titude en France, c'est-à-dire une certaine françitude et votre ‘titude en Algérie, c'est à djire une certaine algéritude ?». «Mais, mais... Monique, Monique, franchement, tu crois que moi, le matin, quand je me réveille, je me dis: “Est-ce que je suis Fatima d'ici ou est-ce que je suis Fatima de là-bas! Moi, je me réveille, je me dis: “Hou, la, la ! Qu'est-ce que j'ai envie d'un café !»

Les étiquettes, elle n'aime pas Fatima. «Y'a besoin de préciser boucherie musulmane ? Tu imagines toi, pharmacie catholique, tu entres et y'a pas le préservatif ? Ou bien épicier juif “ah non aujourd'hui c'est shabbat y'a pas de pile électrique”» De toute façon, je te dis une chose : boucherie musulmane ou pas boucherie musulmane, quand tu vois les montagnes de merguez et les têtes de bouzelouf (...) avec des étiquettes orange fluo et ben, tu comprends tout de suite qu'on est dans une boucherie du bled, hein!»

Puis Fatima s'efface pour laisser la parole à Hayat, sa fille unique. Hayat amasse les diplômes (Sciences-Po, l'Ena), travaille comme chargée de com' au «ministère de la visibilité», dit «juste» à tout bout de phrase, abuse du franglais, devient experte des réponses à la Sciences-Po, fréquente Jean-Michel, prof à Sciences-Po qui la raccompagne chez elle, porte des Lilas.

 © Arnaud Fevrier © Arnaud Fevrier
Hayat a une obsession – devenir «visible» – et une certitude, «C’est (son) moment, (son) Obama time !». Une crainte, aussi: ne pas «trahir (son) algéritude ou (sa) françitude». Elle oscille entre ses racines algériennes et sa socialisation française. Tente de ne pas être trop française avec sa famille algérienne, pas trop algérienne devant les Français. Est tiraillée, aussi, lorsque sa mère lui demande un visa pour que sa cousine algérienne puisse venir au concert de Cheb Khaled, à Paris:

«Aujourd'hui c'est Fairouz et demain ce sera le reste de la famille. Je te rappelle qu'on a une famille qui fait à peu près l'équivalent des habitants de la Bretagne, donc je ne peux pas obtenir 3 millions de visa! (...) Non, je fais pas ma Rachida! Non, j'ai pas pris la grosse pastèque, je te dis ! (...) J'avais peut-être la grosse pastèque quand j'ai hébergé le cousin Khallil pendant deux semaines et que je me suis mise en infraction, je te signale... Ben, bien sûr que c'est pas une infraction d'héberger son cousin... mais un sans-papiers, oui !»

A ceux qui demandent de choisir entre Algérien ou Français, Souâd Belhaddad répond, avec ses mimiques, ses accents et son ironie: «Algérien ET Français.» Point de départ de ce spectacle, un livre (Entre deux Je, publié en 2001), où elle raconte son vécu de jeune beure née en Algérie et grandie en France.

Loin du classique one man show, «Beaucoup de choses à vous djire» fait rire autant qu'il donne à réfléchir. Sur le communautarisme, dénoncé par la voix de Fatima («Alors, sinon, ça va plus s'arrêter! librairie homosexuelle, café turc, pressing bouddhiste, lingerie taliban, pâtisserie athée!»). Sur les concepts véhiculés pour décrire le métissage de la société française («religion», «intégration», «minorités visibles», «respect», «discrimination positive», «melting-pot», «racailles de banlieues», «migrants», «émigrés», etc.). Sur la coexistence des cultures et les préjugés qui l'accompagnent. Sur la difficulté de s'intégrer avec une double culture, de concilier modernité et traditions.

En 2001, évoquant son livre, Georges Guitton, rédacteur en chef de Ouest France écrivait: «Entre l'humour du colonisé et la raillerie du colonisateur, le rire de Souâd Belhaddad convertit l'oppression ordinaire en bouffonnerie et les contraintes du double jeu en pied de nez libertaire.» Plus que jamais d'actualité.

«Beaucoup de choses à vous djire», écrit et interprété par Souâd Belhaddad.

Du 24 mars au 10 avril 2011, à Confluences (190 bd de charonne - 75020 Paris (M° Alexandre Dumas). Du jeudi au samedi à 20h30 , les dimanches à 17 h. Réservations au 01.40.24.16.46 / resa@confluences.net

Tarifs : 13 / 10 / 7euros.

 

 

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