Comment la Covid-19 façonne-t-elle le visage de l’immigration au Québec ?

Au Québec comme ailleurs dans le monde, l’immigration aussi pâtit des décisions prises pour contrer la propagation de la pandémie de Covid-19. La fermeture des frontières, les risques sanitaires et la réponse politique auront un impact nécessaire sur le projet d’immigration au Québec de nombreux travailleurs et étudiants étrangers.

Le 14 avril 2020, déjà, François Legault annonçait que la Covid-19 allait avoir un impact sur les délais de traitement des dossiers d’immigration, temporaire comme permanente, mais aussi, certainement, sur les seuils d’immigration prévus pour l’année 2020, alors même que ceux-ci venaient d’être relevés par rapport à 2019.

Toujours en réponse à la crise économique engendrée par la Covid-19, le ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, M. Jolin-Barrette, entérinait le 28 mai 2020 sa réforme du PEQ, qui avait été suspendue au cours de l’automne 2019. L’objectif : resserrer certains critères de sélection en fonction des besoins des entreprises, et en exigeant plus d’expérience de travail de la part des candidats (entre un et deux ans pour les étudiants, et jusqu’à trois ans pour les travailleurs temporaires).

Si les étudiants et les travailleurs déjà présents au Québec ne sont pas concernés par cette réforme, ceux qui projetaient de s’installer durablement au Québec avec l’appui du PEQ en seront pour leurs frais. Il faut désormais compter de 4 à 6 ans (soit environ le double des délais précédents) pour obtenir sa résidence permanente par cette voie autrefois populaire, mais qui n’a désormais plus rien de « rapide ».

De fait, la question qui se pose aujourd’hui est : dans le contexte migratoire actuel, quels peuvent être les conséquences de tels développements sur l’immigration au Québec ?

L’éducation compromise

La fermeture des frontières, les risques sanitaires liés au voyage et la décision des universités d’offrir une majorité de cours en ligne à la rentrée risquent de considérablement baisser le nombre d’étudiants étrangers au Québec. Et le secteur de l’éducation en souffre déjà.

« Les universités et cégeps sont mal financés, donc ils fonctionnent avec l’argent des étudiants étrangers. Dans certaines régions, des programmes universitaires vont tomber », s’alarme Carolle Simard, chercheuse à l’UQAM, en référence à l’impact positif considérable des étudiants étrangers, dont les frais d’admission sont plus élevés que ceux des Québécois.

À l’Université Laval, les étudiants étrangers représentent 14 % du nombre total d’admis chaque année. Depuis le début de la crise, 752 membres du personnel ont déjà été écartés, même si la plupart étaient à forfait, rapportait La Presse le 11 mai dernier.

Par ailleurs, la réduction (naturelle ou provoquée) de l’immigration risque aussi d’entraîner une diminution des besoins en francisation. « Pour le moment, il n’y a rien d’officiel, mais j’ai entendu qu’un directeur de la francisation de la Commission scolaire de Montréal aurait déclaré qu’il n’y aurait pas de postes pour tous les enseignants l’an prochain », précise une enseignante en francisation voulant conserver l’anonymat.

Les services d’accueil et de soutien à l’apprentissage du français pour les élèves non francophones pourraient ainsi être amoindris. Plusieurs commissions scolaires affichent d’ores et déjà que, dans ces services, des dizaines d’enseignants n’auront pas de poste en août.

Immigration repoussée

Hormis les étudiants, les travailleurs étrangers temporaires risquent eux aussi de venir en moins grand nombre. Les incertitudes poussent également de nombreux candidats à retarder leur immigration temporaire, voire leurs projets d’installation à long terme. Cependant, nombreux sont ceux chez qui la déception n’a pas éteint la détermination à venir vivre au Québec.

« Notre projet a été profondément bouleversé par la pandémie. La situation est très stressante, car nous avions tout laissé en France pour le départ. Nous n’avons pu le concrétiser et l’avenir est très incertain quant à notre projet. », témoigne Audrey et Florian, jeune couple marié dont la lettre d’invitation pour leur PVT a expiré mi-avril.

Ils devaient prendre l’avion le 18 mars, deux jours après la fermeture des frontières. Leur document a été prolongé jusqu’au 14 juillet et ils espèrent pouvoir entrer au Canada d’ici là. « Nous sommes toujours motivés et déterminés, car c’est un projet de longue date », explique le couple qui a dû emménager chez leurs parents, sans emploi et sans revenus.

Estelle, quant à elle, espérait arriver avec un PVT mi-mai. Échouant à trouver une offre d’emploi à distance, la jeune femme doit de retrouver un travail dans son pays d’origine et revoir ses projets pour les 2 prochaines années. « Je me suis sentie un peu rejetée par le gouvernement canadien, qui aurait pu donner plus de temps pour activer les visas et avoir une vraie possibilité de visualiser le futur », estime-t-elle.

Insécurité et anxiété

Au-delà de ceux que la situation actuelle questionne, nombreux sont les étudiants et les travailleurs déjà installés au Québec qui sont impactés par les effets de la Covid-19.

Nous avons déjà évoqué la situation des étudiants étrangers.

Mais ce sont les travailleurs temporaires mis à pied alors qu’ils étaient en permis fermé qui ont peut-être le plus souffert. Pour maintenir un statut au Canada, il leur fallait trouver rapidement un nouvel employeur et attendre des mois l’émission de leur nouveau permis de travail par les autorités fédérales avant de pouvoir commencer dans leur nouvel emploi. Une situation intenable. Il faudra attendre le 12 mai dernier pour qu’Ottawa leur permette de démarrer le travail 10 jours ouvrables à compter de la soumission en ligne de leur demande de permis de travail. Un délai court en apparence, mais qui s’additionne à celui des démarches de l’employeur, dont l’Étude d’impact sur le marché du travail (EIMT), lorsque le travailleur étranger temporaire n’en est pas exempté.

Certains ont ainsi vu leur contrat se terminer et leur permis expirer. « Cette situation crée de l’insécurité, de l’anxiété [pour les immigrants temporaires], et un traitement à la pièce », déplore Andrés Fontecilla, député de Laurier-Dorion pour Québec Solidaire et porte-parole en matière d’immigration.

« Nous vivons sur nos économies et nous ne pourrons plus continuer très longtemps. Nos visas s’écoulent et nous perdons des semaines pour demander la résidence permanente. En plus, nous n’avons pas trouvé de garderie pour nos deux enfants, donc je ne peux pas travailler », explique Marie. Son mari est arrêté depuis le début de la pandémie. Il a passé trois mois à ignorer s’il allait être rappelé ou licencié : son employeur disposait de 6 mois pour le recontacter (le 2 juin, après avoir largement insisté pour avoir une réponse, son employeur a finalement accepté de prendre une décision et de réembaucher son mari — NDLR).

Une administration ralentie

Aux origines de ces situations précaires : les délais de traitement des dossiers d’immigration ne cessent d’augmenter, au point que les autorités ont cessé de communiquer à leur sujet. Car les systèmes d’immigration canadien et québécois souffrent à la fois d’un ralentissement des services dû au confinement, mais aussi à l’explosion du nombre de demandes de renouvellement de permis dues aux mises à pied.

« C’était le fouillis le plus total. Une demande de CSQ peut prendre quatre à six mois. Le MIFI ne pouvait plus émettre le document physique à cause des mesures de télétravail », raconte Andrés Fontecilla, qui a reçu beaucoup de demandes de la part des personnes immigrantes de sa circonscription. On imagine sans peine que la situation devait être comparable au fédéral, qui doit traiter des dossiers de demandes de résidence permanente… au format papier.

« Nous essayons d’éviter que les personnes frappées par ces délais anormalement longs tombent dans l’illégalité. Pour l’instant, les gouvernements ont eu une belle ouverture pour gérer les cas particuliers », estime pour sa part Monsef Derraji, député de Nelligan pour le Parti libéral du Québec et porte-parole en matière d’immigration.

Si, pour endiguer la situation, Ottawa et Québec ont fait preuve de souplesse, les gouvernements demeurent inflexibles sur certains points, comme la prolongation des visas de travail.

Pénurie de main-d’œuvre ?

En dépit de la hausse du chômage, les besoins en main-d’œuvre temporaire étrangère restent criants dans certains secteurs, au point que la situation inquiète les employeurs.

« La plus grosse inquiétude vient du secteur agricole qui a pris du retard avec l’inactivité. Beaucoup de travailleurs étrangers ont peur de venir », explique Benoit Malric, directeur Programme Immigration à la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ). Malgré l’ouverture des frontières aux travailleurs agricoles venant de l’étranger, le secteur souffre encore.

« La crise de la Covid-19 révèle nos besoins [de main-d’œuvre étrangère] en santé, notamment en CHSLD. Au vu de la situation, les seuils d’immigration ne baisseront que de manière temporaire », estime Yves-Thomas Dorval, président du Conseil du patronat du Québec.

Pour lui, ces besoins se multiplieront d’ici deux ou trois ans, notamment dans certains secteurs comme les TI, le génie ou la santé. « Le vieillissement de la population ne s’arrête pas avec la Covid-19. Si on baisse le nombre de personnes immigrantes admises, le retard s’accentuera dans les prochaines années et on manquera de nouveau de main-d’œuvre », explique-t-il. Et il en ira de même si moins d’étudiants et de travailleurs étrangers décident non pas simplement de reporter leur arrivée au Québec, mais de l’annuler purement et simplement, faute de visibilité et de garanties sur leur avenir.

Travailleurs essentiels

La crise sanitaire a également permis de révéler la part importante de personnes issues de l’immigration dans certains secteurs. À la lumière de cette nouvelle visibilité des travailleurs étrangers, la pandémie nous révèle des exemples très concrets de l’apport de l’immigration à la société québécoise.

Partout dans le monde, les sociétés réalisent que ces emplois peu valorisés et peu qualifiés sont essentiels : les préposés aux bénéficiaires, les femmes et hommes d’entretien, les caissiers, les travailleurs agricoles, etc. Partout, on ne parle plus de travailleurs peu ou pas qualifiés, mais de travailleurs essentiels. Des postes qui sont fortement occupés par des personnes issues de l’immigration. « Les personnes immigrantes, peu importe leur statut, permettent de passer à travers la crise [sanitaire] », déclare ainsi Andrés Fontecilla.

Repli sur soi vs. ouverture ?

« Deux tiers des personnes immigrantes viennent pour des raisons économiques, ce qui construit une image positive de l’immigration », explique Gilles Grenier, économiste travaillant sur le travail et l’immigration à l’Université d’Ottawa.

Mais cette vision économique de l’immigration est mise à mal quand le chômage explose. « Le Québec va-t-il être capable de réfléchir à l’immigration comme un projet pour “faire société ?” », se demande Catherine Xhardez, chercheuse postdoctorante à l’Université Concordia. Cela implique de sensibiliser à l’ouverture de l’immigration autrement que par l’économie.

« On ne cesse de remercier les travailleurs essentiels, mais on devrait plutôt leur envoyer un signal fort. On pourrait donner un statut d’immigration aux travailleurs en santé ayant un statut précaire », estime le député Andrés Fontecilla (depuis, les étudiants dans les secteurs essentiels ont été autorisés à travailler plus de 20 heures par semaine pendant les périodes de cours. De plus, le 25 mai, François Legault expliquait que les dossiers seraient analysés un par un pour accepter les demandeurs d’asile en tant que personnes immigrantes et non de les régulariser comme réfugiés — NDLR)

Le Canada a déjà réalisé un geste symbolique en autorisant, une semaine après la fermeture des frontières, les résidents temporaires à rentrer au Canada. Au Québec, la baisse des seuils d’immigration a peu de chance de s’accompagner d’une fermeture de la population vis-à-vis des personnes immigrantes, selon les différents acteurs interrogés.

La question du repli sur soi se pose partout dans le monde pour sortir de la crise et protéger ses citoyens. Pour tous les spécialistes interrogés, le Québec restera un pays d’accueil. « Il y a toujours deux côtés de l’histoire. On peut témoigner d’un certain repli sur soi ou se focaliser sur les signes d’ouverture. Du positif ressort dans les discours, mais pas encore dans les politiques », analyse Catherine Xhardez.


Article initialement publié sur Immigrantquebec.com

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