Dans les rues presque vides, paroles des oublié·e·s du confinement

À Lille, première sortie courses depuis le début du confinement. J'ai croisé sur mon trajet Antoine, Aziz, Joelle et tou.te.s cell.eux qui n'ont pas le privilège de pouvoir «rester à la maison». Paroles rapportées d'une rue pas si déserte.

Aujourd’hui, c’est jour de ravitaillement. Je ne suis pas sortie depuis une semaine à part pour vider mon compost à deux pas de chez moi et je vais pouvoir constater en personne les rues presque désertes. Presque. Ce presque, c’est Antoine*, Aziz, Mathieu, Joelle, Romain, Julien et « la petite vieille de la sortie de Répu ». C’est Omar aussi, même si nos chemins se sont croisés à un autre moment.

Je croise Antoine dès que je rejoins l’artère principale vers le supermarché. Il n’a pas l’air d’avoir plus de la vingtaine. Il s’avance avec hésitation, s’arrête à plus de deux mètres de moi et me demande si je n’ai pas un peu de monnaie. « C’est que c’est vraiment dur ces derniers jours » me dit-il « On ne croise personne et le peu qui passe ne donne rien ». Je sais, je lui réponds. Je lui propose plutôt de lui prendre quelque chose pendant mes courses, ce qu’il veut. « Des Kinder s’il vous plait ! Ou du Yop ! » Son visage grave et hésitant jusqu’à maintenant s’anime à ces paroles ce qui fait d’autant plus ressortir la jeunesse de ses traits. Maintenant on dirait qu’il a à peine seize ans. « S’il vous plait » ajoute-t-il redevenant grave.

Un peu plus loin, c’est Aziz, trainant deux sacs cabas carrefour plein de machins non-identifiables, qui me demande de la monnaie. Je lui propose également de lui prendre quelque chose au supermarché. « Ah oui, mais c’est que je vais bouger par là-bas voir s’il n’y a pas des gens qui vont vers Intermarché. Il y a déjà trop de monde au Carrefour, on se tire dans les pattes. » Le trop de monde je me doute bien qu’il ne parle pas d’une foule ayant pris d’assaut le supermarché, il parle du nombre de personnes faisant la manche dans ce coin là. « Y a qu’aux entrées des supermarchés ou aux abords que ça donne un peu ». Je lui promet que si je le recroise je lui donnerai soit à manger soit la monnaie que les courses m’auront faites. Là je n’ai que deux billets de 10 et je ne peux pas me le permettre. « Je comprends, bonne journée madame, c’est déjà gentil de vous arrêter.»

À l’entrée du Carrefour, Joelle, Mathieu et son Husky se partagent tous les trois ce qu’ils arrivent à trouver de nourriture. « Avec la fin des distributions c’était difficile ces derniers jours. Mais certaines assos ont recommencé à passer le soir. Beaucoup moins qu’avant, il faut savoir où les trouver avant qu’ils n’aient plus de stock. » Quand je leur demande ce qu’ils aimeraient au Carrefour, Joelle me répond « Oh ce que vous pouvez, on n’est pas difficile nous vous savez. » Mathieu acquiesce simplement d’un signe de tête.
Quand je ressors, ils sont toujours là. Aziz est avec eux « j’attends juste qu’elle repasse et je vous laisse. » leur dit-il « Ah bah la voilà justement. Je suis venu vous attendre madame finalement. Il y en a trop peu qui s’arrêtent et qui nous parle alors je me suis dit que je pouvais parier sur vous. » J’ai un stock de « paniers repas », ces salades de pâtes toutes prêtes dans une boite en carton accompagnées d’un gâteau et de crackers ou autre. Ces trucs sont vendus à un prix outrageux en temps normal mais là, vu qu’aucun.e travailleur.se ne vient chercher pitance à avaler sur le pouce, ils sont déstockés pour presque rien. J’ai un budget plutôt serré également. J’ai pu en prendre 4 et des Kinder, 3 partiront donc à Aziz, Joelle et Mathieu. Je me rend compte que j’ai oublié le husky. Je m’excuse j’aurais pu lui prendre une boite. « C’est pas grave madame, si nous on mange on pourra utiliser la monnaie pour lui tout à l’heure ».

En remontant vers chez moi je croise Romain, son sac sur le dos. « Bonjour madame, je peux vous demander où vous avez eu ou votre masque ? ». C’est un masque anti-poussière qu’on trouve en magasin de bricolage, reste d’une de mes colocataires, qui les avait eu sur son lieu de travail bien avant la crise. C’est plus pour éviter de porter mes mains à la bouche, moi qui me ronge les ongles sans m’en rendre compte, et ne pas postillonner sur les caissières, ou sur vous, que pour me préserver. « C’est bien quand même. Nous on aimerait avoir des gants aussi, vu qu’on doit recevoir de la main de tous ceux qui veulent bien donner. » Je lui donne ma dernière salade. « Vous avez pas du tabac par hasard ? Ou quelques centimes ? On recommence à trouver à manger mais c’est très dur pour les cigarettes. Il y a une dame vous savez, qui continuait de distribuer mais la police a du lui dire d’arrêter. Et puis quelques jours plus tard c’est eux qui sont venus distribuer à manger. Ils sont trois ou quatre policiers à faire ça, ils passent prendre des salades comme vous et ils les donnent quand ils tournent le soir. » Je lui donne les quelques centimes qu’il me reste. Je suis désolée mais je ne fume pas. Je lui demande au passage s’il a entendu parler des hôtels réquisitionnés, on a vu passer l’information dans la presse. « Oui, mais il faut être trois pour avoir une chambre. Nous on est deux mais ils nous ont dit non, ils ont dit qu’il fallait repasser quand on aura une troisième personne. Mais tu peux pas faire ça avec n’importe qui, si ça dure longtemps, que t’es avec quelqu’un que tu connais pas. Tu sais pas sur qui tu tombes, tu sais pas, il peut être violent, il peut voler… Nous on n’a pas de troisième personne, ou alors si, mais ils ont des chiens. Si t’as un chien là ils disent non. Les hôtels prennent pas les chiens. Ceux qui ont dit oui pour les chiens ils sont déjà tous pleins. Je comprends pas parce que les gens en appartement on leur dit les chiens c’est pas dangereux pour la maladie, t’as le droit d’aller les promener on m’a dit. Mais pour nous non. Si on a un chien soit on le laisse soit on reste dehors. »

Je repasse là où j’ai croisé Antoine à l’aller. Je ne le vois pas. Il y a un vigile à la sortie d’un parking souterrain à la place qui regarde dans la direction de la bouche de métro. Julien s’approche de moi depuis la rue adjacente. « Madame, madame, tu peux m’aider madame, il me faut un peu de sous pour une chambre, pour une auberge, juste pour cette nuit, tu peux me payer une partie madame ? » Je sais que ce n’est pas pour une chambre. Ce n’est jamais pour une chambre. Souvent ils sortent un ticket resto et nous demandent de leur tirer dix euros en échange. C’est ce que Julien fait. Je n’ai plus rien. Je ne veux pas lui donner les kinder d’Antoine. De toute façon ce n’est pas de la nourriture qu'il veut. Je sors tout de même un paquet de gâteau prévu pour mes colocs à la base. Je lui demande s’il en veut et il le prend comme un réflexe. Je lui dis que je n’ai plus de monnaie, que je ne peux pas tirer dix euros. Je lui répète ce que m’a dit Romain quelques minutes plus tôt, s’il trouve deux autres personnes il peut avoir une chambre d’hôtel. Il sort son petit portable prépayé et me montre « Les hotels, ils prennent qui ils veulent, je les ai appelé, depuis hier regarde, c’est que des hôtels tout ça, ils veulent pas, ils disent non, ils choisissent, pour moi c’est non. Allez madame, c’est un ticket resto, tu perds rien, t’as une carte bleue c’est dix euros » Non, je n'en ai pas les moyens. Je ne sais pas quelle sont tes options, je sais qu'un sevrage forcé par les circonstances n'est probablement pas une solution mais je ne connais pas ce monde là. Du coin de l’œil je vois que le vigile a amorcé un mouvement vers nous. Julien le voit aussi. Il s’en va. Le vigile retourne devant sa porte. Il sort une cigarette. Quand je passe devant lui il fait un signe de tête vers l’entrée du métro où une dame très âgée est assise avec son caddie, un bol posé à ses pieds. « Je sais même pas si elle se rend compte de ce qu’il se passe celle là. Elle est toujours là à cette heure ci, c’est la petite vieille de répu. Y a personne qui passe mais elle vient là quand même. »

Un peu avant de tourner vers chez moi j’aperçois Antoine au loin. Il m’a reconnu également. Je fais un léger détour pour lui donner ses kinder. « Merci » me dit-il incrédule. Je lui parle aussi des hôtels et de Romain qui cherche un troisième personne. Il ne savait pas. Lui n’a pas de portable. Il va aller se renseigner.

Il est bientôt deux heures du matin. On a pris une bière entre colocs. Nous ne sommes plus que deux dans le salon, lorsqu’on entend frapper à la fenêtre. On prend un temps fou à réagir tellement on est surprise. On ouvre et Omar nous fait face. Il s’est reculé à plus d’un mètre de la fenêtre après avoir toqué « Je suis désolé, mesdames, je suis désolé je suis pas dangereux, si vous me dites non je m’en vais, je suis pas dangereux vraiment, j’ai juste vu la lumière, mesdames, mais si vous me dites non je m’en vais, c’est juste que j’ai pas eu grands choses ces derniers jours mesdames alors je me demandais si vous aviez pas quelques centimes, une cigarette un ticket resto … Mais si vous me dites non je m’en vais mesdames, moi y a que dieu qui me dirige et je suis pas violent mesdames, dieu il me regarde, il vous garde mesdames, si vous me dites non je m’en vais … » Ma coloc a tout ça. La monnaie, le ticket resto, la cigarette. « Que dieu vous garde madame que dieu vous garde. » On lui parle des hôtels. « Moi je dors à la laverie là, le patron l’a laissée ouverte pour qu’on puisse y dormir. Si jamais madame, t’as une couette ça j’aurai besoin, mais sinon c’est bien, c’est gentil madame, dieu est témoins et il vous garde. » On n’a pas de couette à donner, on est vraiment désolée. Sur un dernier « Dieu vous garde » Omar s’en va, disparait dans les rues sombres et désertes. Presque désertes. 

* Tous les noms ont été modifiés ou choisis lors de l’écriture de l’article.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.