EuropaCity aurait ouvert, nous sommes en 2034

EuropaCity a ouvert il y a six ans, en 2028. C’était juste après l’exposition universelle de 2024. Les jeux olympiques ont eu lieu cette même année à Los Angeles. Le Grand Paris n’a pas fait le poids dans le jeu de la concurrence des métropoles et des lobbys financiers. Au départ le projet EuropaCity devait ouvrir en 2023, mais il a pris du retard.

Les ambitions initiales ont été revues à la baisse car le groupe financier Wanda a subi les conséquences de l’éclatement de la bulle spéculative de 2018, et il s’est brutalement désengagé du projet.

La ligne 17 Nord et la gare du triangle de Gonesse, conditions sine qua non du projet (ou l’inverse, on ne sait plus trop), n’ont quant à elles, été livrées qu’en 2029. De gros problèmes d’infrastructures sur le RER B, ont entrainé d’importants mouvements sociaux et les fonds ont dû être réalloués, pour un temps, à la rénovation des lignes existantes.

Une inauguration en grande pompe, sans métro

L’inauguration d’EuropaCity s’est donc faite en grande pompe, mais sans métro. Tout le gratin politique et du showbiz était réuni. Une fête pharaonique avec de gigantesques concerts gratuits, de plein de styles différents, a été organisée. Un feu d’artifice géant a été tiré depuis le parvis. On avait même interrompu le trafic aérien spécialement pour l’occasion. Il y avait énormément d’habitants du Val d’Oise et de la Seine-Saint-Denis, et même quelques parisiens curieux. Ils étaient venus en famille ou entre amis et avaient des étoiles plein les yeux.

Les 2900 premiers employés recrutés étaient aussi présents (soit le quart des 11 600 embauches promises), tout excités de commencer l’aventure. La moitié étaient des agents de sécurité spécialement recrutés pour l’occasion, sur le nouveau CDD 1 jour, établi lors de la réforme du travail de 2020. Mais ils savaient qu’on pourrait les rappeler lors des grandes occasions ou pour des missions ponctuelles (de toute façon, il n’y avait plus de CDI). C’est que, depuis 2015, les attentats n’avaient jamais vraiment cessé, et un tel regroupement de dizaines de milliers de personnes présentait un risque important. Mais tout s’était bien passé, la boite de nuit avait fait le plein jusqu’à l’aube.

Les six premiers mois furent du pur bonheur. Le buzz autour de ce nouveau site exceptionnel se répandait et les curieux venaient de toutes parts.

O'Parinor © Emilie Tapiero O'Parinor © Emilie Tapiero
Le plus souvent en autocars affrétés spécialement, la ligne 17 n’étant pas encore mise en service. Ces bus avaient d’ailleurs partiellement été maintenus après l’ouverture de la ligne 17 en 2029 jusqu’en 2031, car celle-ci ne desservait pas les lieux d’habitation. Au-delà, les bus avaient été abandonnés, jugés insuffisamment rentables. Il y avait aussi beaucoup de bouchons, la transformation du BIPE en Boulevard Urbain avait reporté tout le trafic routier sur l’A1 Mais tous ces désagréments valaient la peine d’être surmontés. L’endroit été féerique et plaisait beaucoup aux enfants, comme aux parents. Les seuls qui n’y allaient pas, malgré leur grand nombre, étaient les personnes âgées : trop loin, trop grand, trop fatiguant pour elles. A EuropaCity, il y avait tous les personnages de la série à succès Transhumanides qui déambulaient au sein du centre. Des tarifs réduits « pour les locaux » permettaient d’accéder au bassin pour enfants, le projet de piste de ski avait été abandonné, trop cher et trop consommateur d’énergie. Il restait malgré tout de belles attractions colorées et ludiques qui plaisaient beaucoup aux enfants. Et puis les vitrines étaient splendides, il y avait des hologrammes dans les vitrines, c’était bien plus impressionnant que les automates du boulevard Haussmann.

Côté boutiques et innovations, Auchan avait offert les six premiers mois de bail aux lauréats du concours « les meilleurs entrepreneurs du territoire ». Cela avait été une compétition féroce pour décrocher le sésame. Il y a avait des co-lab où l’on pouvait venir gratuitement offrir ses idées aux plus grands designers. Il y avait aussi des energies-lab, salles de sports modernes, où, en courant sur son tapis de course, on alimentait l’énergie des lumières du bassin des enfants.

Oui, six mois de bonheur et d’espoir venaient de passer. Les gens continuaient de se promener dans les dédales du centre. Il faut rappeler qu’entre 2028 et 2034 le chômage était encore passé de 20% à 25%. La nouvelle crise pétrolière avait fortement ralenti le trafic à Roissy et donc conduit à de grands plans de licenciements. Les occupations se faisaient rares, alors EuropaCity et ses navettes gratuites étaient une véritable opportunité. Mais la crise pétrolière avait aussi limité le nombre de touristes étrangers. Il restait bien quelques stars qui venaient en jet privé à l’aéroport du Bourget avec leur staff mais ça ne faisait pas de masses de personnes non plus. Au final, s’il y avait des visiteurs, en réalité très peu consommaient et dépensaient de l’argent sur le site.

Cela a vite déchanté

L’argent ne rentrait donc pas trop, ni dans les caisses d’Auchan, ni dans celles des enseignes qui venaient de s’installer, ni chez les lauréats entrepreneurs. Elles n’entraient pas beaucoup non plus dans les caisses des collectivités et de l’Etat qui avaient concédé de nombreuses exonérations fiscales à Auchan pour favoriser son installation.

Avec le CDD 1 jour, et même pour les quelques rares CDI, il y avait pas mal de turn-over. L’accessibilité du site au quotidien, dans le respect d’horaires de travail imposés, n’était vraiment pas facile. Il était très couteux d’utiliser un véhicule électrique individuel au quotidien. Le coût de l’électricité pour les alimenter était exorbitant, car, du fait de l’accident nucléaire de 2025, il avait fallu fermer et commencer à démanteler les autres centrales dont on avait auparavant essayé de repousser encore la limite d’âge, pour sauver la filière nucléaire au bord de la faillite, croulant sous un endettement vertigineux. On avait promis des accès vélos et une passerelle, mais l’Etat n’avait pas voulu la financer. Auchan non plus. Ils n’étaient pas prioritaires et n’avaient donc pas été réalisés. Et puis de toute façon, il n’y avait pas de continuité : tout autour d’EuropaCity, il y avait des friches industrielles et commerciales, celle d’O’Parinor par exemple, ou les entrepôts de la ZAC des Tulipes qui avaient difficilement résisté au choc pétrolier. Cela coûtait plus cher de venir travailler que de rester dans son quartier.

A part les personnages de Transhumanides, et quelques emplois de sécurité, les emplois étaient très qualifiés, tout était numérique. Le travail consistait donc à superviser les écrans de contrôle et à assurer assistance ou dépannage en cas de besoin. Les formations qu’Auchan avait exigé de l’état s’étaient heurtés au niveau de qualification en entrée, très bas. Les enseignants étaient de plus en plus en plus absents et de moins en moins remplacés, du fait de la baisse des recettes fiscales de l’Etat due, entre autres, à l’évasion fiscale devenue endémique : la concurrence féroce entre pays avait abouti à des taux d’impôsition ridiculement bas pour le 1% de contribuables les plus riches, qui pouvaient se permettre de s’offrir les coûteux services d’un conseiller fiscal .Ceci avait conduit à une situation où les élèves avaient perdu à la fin de leur scolarité, non plus une année de cours, comme c’était le cas en 2016, mais trois années en 2034. Ces formations et ces emplois s’adressaient donc essentiellement à ceux dont les parents avaient pu assurer la scolarité, dans des établissements privés et qui venaient pour la plupart de Paris, accessible en 24 minutes grâce à la ligne 17.

Les gens continuaient donc à venir mais commençaient à se lasser. Les jeunes de Gonesse, Villiers-le-Bel, Aulnay-sous-Bois étaient devenus des as dans l’art de la réparation de scooters. C’était le plus simple et le moins coûteux pour se déplacer. Ils commençaient à connaître EuropaCity et ses méandres par cœur, y passant leur journée. Comme ils s’ennuyaient, ils ont commencé à s’échauffer. Cela dégénérait de plus en plus souvent, et de plus en plus violement, en bagarres de l’Est contre l’Ouest, du Val d’Oise contre la Seine-Saint-Denis. Les uns accusant le plus souvent les autres de leur avoir volé leur emploi. Les lauréats du concours des jeunes entrepreneurs commençaient à déchanter dans ce commerce morose. Ils avaient pleins d’idées au départ, mais n’avaient pas voulu les partager avec leurs concurrents. La compétition avait pris le dessus sur la coopération et leur créativité décroissait chaque jour.

Rolling Acres Mall: Akron, Ohio © Jonny Joo Rolling Acres Mall: Akron, Ohio © Jonny Joo
Pour Auchan la coupe était pleine. Ce climat délétère faisait fuir les parisiens et touristes qui pouvaient encore venir en métro rapide. Il fallait faire quelque chose. L’investissement immobilier d’EuropaCity se dépréciait trop vite. Alors le groupe Auchan  embaucha plein de maîtres-chiens, et fit intervenir les CRS et la force publique, par l’entremise de l’amitié acquise avec le préfet de Région, pour faire place nette.

Désormais Auchan pouvait essayer de sauver les meubles et de sortir, à grand’peine, du rouge grâce aux salariés et consommateurs parisiens.

 Les villes limitrophes entrées en résilience : des oasis dans un territoire en perdition

Dans le paysage de ghettos des centres villes et cités abandonnés des services publics et des commerces de proximité, à quelques kilomètres à vol d’oiseau d’EuropaCity, la ville d’Agavate n’était pas parfaite mais faisait office d’oasis. En réponse au risque du projet EuropaCity pour les commerces et emplois existants, elle avait décidé, dès 2017 d’entreprendre sa mutation vers une forme de résilience, en adhérant au réseau international des villes en transition.

Gonesse © Yann Guillotin Gonesse © Yann Guillotin

Elle avait développé l’agriculture urbaine, les espaces publics avaient été mis à disposition des habitants pour qu’ils plantent eux-mêmes leurs fruits et légumes. Des trocs aux plantes et aux graines se tenaient dans tous les quartiers. Ces récoltes ne nourrissaient pas à 100% les habitants mais avaient permis de réduire considérablement la facture alimentaire. En plus les enfants y prenaient goût et le taux d’obésité infantile avait sérieusement diminué. Ils mangeaient mieux et adoraient trainer au jardin entre les rangées de haricots-verts et de tomates plutôt que de rester devant la télévision et les jeux vidéo. Les parents étaient tranquilles, il y avait toujours un voisin au jardin pour les surveiller.

Agavate avait aussi choisi de densifier son réseau de pistes cyclables. Au début, c’était un peu le bazar. Les automobilistes râlaient de ne plus avoir suffisamment de places de stationnement. Et puis finalement, avec le développement de l’auto-partage, et l’augmentation du prix des énergies, entre 2016 et 2034 on était passé d’une voiture pour quatre habitants à une voiture pour vingt habitants, chacun l’utilisant à tour de rôle. Pour le reste des déplacements, le vélo était devenu le moyen plus commode.

A la gare, il y avait d’immenses parkings vélos. C’est d’ailleurs là que se tenait, deux fois par semaine, le marché des producteurs du carré agricole, la seule surface agricole sauvegardée du triangle de Gonesse. Les parisiens n’avaient pas cette chance eux, de pouvoir s’approvisionner, même partiellement, si près. A ce marché, les fruits et légumes, bios, étaient vendus à prix très compétitifs car il n’y avait quasiment pas de coûts de transports.

On pouvait aussi rejoindre facilement la ville limitrophe par des voies vélos rapides. Après 10 ans de querelles politiques, Agavate et sa voisine Trellitine avaient enfin pu se mettre d’accord sur les continuités à assurer.

Agavate avait aussi été précurseur en créant en 2020 sa propre monnaie locale. Elle lui avait servi à former et à financer des entrepreneurs locaux. C’est ainsi qu’avaient été formés tout un réseau d’entrepreneurs locaux à la rénovation thermique des appartements, ou à la décoration d’intérieur de récupération. Avec cette monnaie locale, qui venait compléter le revenu universel de base qui était versé depuis 2025, les habitants vivaient bien et heureux. Ils travaillaient sur place, faisaient leurs courses chez les commerçants de proximité : boulanger, cordonnier, ébénistes, etc. ne s’épuisaient plus à passer des heures dans des transports en commun saturés, ils avaient le temps de discuter, dînaient régulièrement avec leurs voisins. Et, de temps en temps, les enfants et les parents prenaient le RER pour se rendre à Paris et visiter les monuments intemporels. On pouvait même échanger les monnaies locales pour bénéficier des conseils de guides passionnés, intéressés par une journée shopping et flânerie à Agavate.

Agavate avait aussi installé des espaces libres de coworking et de créations artistiques dans différents quartiers de la Ville. Pour ce faire, la ville avait préempté tous les commerces abandonnés en 2017, puis à l’ouverture d’EuropaCity. Il y en avait des thématiques : musique avec studios d’enregistrement, culinaires avec cuisines équipés, réparation avec fablab, etc. Toutes les cultures s’hybridaient et en 2029, le meilleur chef des cuisines du monde était sorti de la première cuisine lab d’Agavate. C’était une grande fierté ! Il y avait aussi des espaces de co-working transverses où l’on retrouvait un peu toutes ces fonctions et où des projets de festivals musicaux avec spécialités du monde et invention de nouveaux instruments émergeaient. Cela attirait une foule nombreuse de publics éclectiques venu des villes alentours. Certains venaient même depuis Paris en vélo, empruntant les anciennes voies routières abandonnées, faute d’entretiens et de financements. Pleins de nouvelles familles venaient aussi s’installer : des graphistes, webmasters, consultants, qui apprécient ces espaces de services proches des écoles, des commerces et de leur domicile.

Depuis 2020, deux nouvelles maisons de retraite avaient ouvert à Agavate. Cela avait créé de l’emploi car les résidents accueillaient souvent les résidents des maisons d’artistes et avaient des contrats avec les cuisines lab pour la fourniture des repas. Ces installations avaient aussi permis l’installation de nouveaux médecins, infirmiers et spécialistes médicaux. En outre, tout un réseau de maintien à domicile des personnes dépendantes s’était créé et la coopération entre aidants familiaux, assistants de vie, infirmiers et médecins fonctionnait de manière assez fluide.

Ces nouvelles maisons de retraite avaient le toit recouvert de panneaux solaires, et étaient quasi autonomes du point de vue énergétique. Le surplus alimentait même le réseau de chaleur de la Ville. Les amicales de locataires avaient, quant à elles, plutôt opté pour des mini-éoliennes sur les toits des immeubles.

Finalement, les jeunes d’Agavate, ne prenaient pas part aux embrouilles d’EuropaCity, ils avaient mieux à faire là où se trouvaient leurs amis et leurs activités. C’est-à-dire dans leur quartier, dans leur ville à vivre !

 

 

 

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