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Billet de blog 18 mai 2015

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... et sa valise à la main.

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Eh bien, mon cher Alain, ce n’est certainement pas moi qui te contredirai sur le fait que Zemmour a raison. Et j’y songe d’ailleurs souvent, en me remémorant mon dernier voyage à Oujda, en décembre 63.

Mes parents m’avaient « ramené » en France avec eux fin Juillet, ce qui avait été un drame tant j’étais attaché à ma terre natale, et dans la foulée ils m'avaient inscrit au bahut d’Antibes, dans cette horrible ville paludéenne où mon Père avait choisi de prendre sa retraite .

A Noël, n’y tenant déjà plus, j’avais sollicité de pouvoir faire un dernier saut chez moi avant de ne plus jamais y revenir. Je voulais revoir  une dernière fois mon "pays", mon bled.

En outre et comme pour tout ce qui se passe au Maroc, un Permis de conduire m’y attendait – J’avais eu 18 ans en Octobre -. C'était "fabor" (Gratuit et sans le "passer")(Cadeau de l’Administration). Mon Père était en effet dans ce qu'on appelle les petits papiers des autorités marocaines, pour les services qu’il leur avait rendus auprès de l’Armée française durant le guerre d’Algérie (Echanges de renseignements car il allait régulièrement à Béchar pour son boulot : Les marocains s’apprêtaient en loucedé à se foutre sur la tronche avec l’ALN, dès qu’aurait eu lieu l’indépendance de l’Algérie. Il s'agissait d'une vieille question de spoliation par la France coloniale de territoires marocains, dont la région de Bou-Arfa, de Figuig et du Guir). (Les ex-« felouzes », guidés au sifflet par des cadres russes, prirent d’ailleurs une dégelée mémorable du Maghzen chérifien commandé par Oufkir, mais dirigé par d’anciens Sous-Officiers français, de l'ex- 4ème RTM entre autres. En plus, le Marocain, vrai berbère qui toise l'algérien et le Tunisien de haut, est un bien meilleur guerrier. Intelligent (très), frugal et fiable).

Et donc, je te le disais : je me souviens de ce voyage comme si c’était hier. Surtout l'interminable trajet de retour, d’Oujda à Oran, où je devais prendre l’avion pour Nice.

"Navarro", encore en service au "MN"* et que je connaissais depuis ma plus tendre enfance,  m’y avait emmené. On le surnommait le « Duc », une trouvaille affective de mon Père, car lui et Taïeb (Un fassi au tarbouch immuable, avec lequel mon Père s’est toujours vouvoyé) avaient été par relai ses chauffeurs pendant vingt ans sur toutes pistes du Sahara, du Mali et du Tanezrouft.

Je revois donc, passé Zuj-bghel et Marnia, petites bourgades frontalières, ces successions de fermes à l’abandon, qui, pourtant, avaient été si prospères du temps des colons : envahies par les ronces et leurs champs immenses en jachère. L’hostilité relative des Algériens  (Notre plaque minéralogique Marocaine), des populations désœuvrées que Navarro, arabophone accompli apaisait à coup de chewing-gum et de cigarettes sur le parcours, et l’arrivée à la Sénia : Des centaines de Pieds-Noirs et d’européens qui attendaient un avion, parqués comme des bêtes au soleil, sous la surveillance méprisante de butors galonnés à la russe. Tous, cela m’a marqué irréversiblement, tenaient en main un numéro sur un bout de papier, le regard perdu, les enfants blottis sur le sein de leur mères, certains pleurant, d’autres gémissant.

C’est ce jour-là que j’ai découvert ce que c’était que la haine. Et je la partageai immédiatement en gravissant la passerelle arrière de la Caravelle qui allait m’arracher à cette tragédie. Quoi qu’on puisse en penser, je suis parvenu à estomper ma colère avec les années. Mais voilà, comme dit Zemmour dont les crétins se moquent : Ce sera de la France qu’il faudra bientôt déguerpir. Un numéro griffonné sur un bout de papier, et sa valise à la main ?...

"Va savoir", comme on disait Là-bas...

*"Mer-Niger", abréviation de "Méditerranée-Niger" (La compagnie ferroviaire dont mon Père a terminé Directeur après y avoir été "Chef des Pistes")

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