Lettre-cri d'une enfant de profs

Devant l'absence de réaction face au suicide d'une enseignante, et le mépris du gouvernement face aux revendications des professeurs, il semblait grand temps de lever le voile sur la réalité de ce métier, à travers une lettre ouverte, un cri de colère, un état des lieux d'une situation vécue depuis l'intérieur.

Très cher ministre de l’Éducation Nationale.

Vous qui chargez les salles de classe comme on remplit un Flixbus un soir de départ en vacances, c’est-à-dire mal, et beaucoup trop. Vous qui ne cessez d’alléger budget et programmes dans un même mouvement, à croire que l’éducation relève davantage du régime Dukan que de l’apprentissage. Vous qui semblez croire que l’enseignement est à la portée de tous et toutes, et surtout de n’importe qui. Vous qui ne cessez de vous étonner du peu d’engouement que suscite cette profession, tout en faisant tout pour que l’on en soit dégoûté·e·s. Vous qui êtes persuadés qu’une Éducation Nationale efficace est une Éducation dans laquelle les professeur·e·s passent le plus de temps possible sur leur lieu de travail. Vous qui n’avez toujours pas saisi l’absurdité des tests Pisa auxquels vous voudriez que l’on se conforme. Vous qui n’avez jamais enseigné, encore moins dans les milieux défavorisés. Vous qui vous enorgueillissez de votre statut de premier employeur national mais êtes par ailleurs un si mauvais payeur (rafraîchissons votre mémoire : les oraux de rattrapage de bac, pour l’année 2019, ont été tarifés à 1 euro par élève, soit huit euros la journée d’oral, et certaines corrections de copie de bac n’ont d’ailleurs toujours pas été rémunérées). Vous qui ignorez tout des conditions de travail de ces héros du quotidien mais n’hésitez pas à les mépriser.

Permettez-moi d’exposer quelque peu la réalité de ce métier que vous semblez tant détester, moi qui ai grandi dans un environnement où le seul plan de carrière que l’on me refusait était celui-ci, l’enseignement. Et pour cause : je suis fille de profs. Jamais je ne voudrais à mon tour le devenir. Je suis dégoûtée par avance et par expérience d’un métier qui mériterait tellement plus que votre dédain. Dégoûtée de voir le pouvoir d’achat de mes parents diminuer chaque année, malgré les heures supplémentaires que vous les contraignez à assurer. Dégoûtée de les voir se démener pour des élèves qui n’ont le plus souvent ni feuille, ni stylo, quand ce n’est pas tout simplement le cerveau qui est parti en vacances un peu trop tôt. Dégoûtée de les entendre se comparer aux nouveaux profs récupérés sur des sites, qui débarquent sans formation pédagogique, et dont l’assurance n’égale que l’incompétence. Dégoûtée, enfin, que l’on confonde enseignement et garderie.

Pour justifier ce dégoût, je pourrai commencer par vous faire un résumé de notre enfance, à ma sœur et moi. De la dépression de mon père, mise en place par des mutations incessantes, et catalysée par une cheffe d’établissement toujours en exercice, appliquant des méthodes de management dignes de Bouygues Télécom. Du courage qu'il lui a fallu pour guérir et continuer à enseigner, malgré tout. Des cours de self-défense pris par ma mère, à force de peur face à une violence toujours plus grande. De cette gamine, emmenée par hélicoptère, le front défoncé par une autre dans la cour de récré, elle l’avait prise par les cheveux et ne cessait de frapper sa tête contre une margelle en pierre. Du barbecue qu’organisent chaque samedi de beau temps les dealers du quartier, juste devant le lycée. S’en serait presque drôle si ce n’était si tragique : je pourrais, aussi, vous parler des vitres pétées et des salles ravagées par ces mêmes dealers. De l’absence de réponse (ou plutôt de budget) du rectorat face à ces dégradations. De l’agressivité de certains parents qui ne répondent présents auprès de leur progéniture que lorsqu’il s’agit de « casser du prof ». Du gamin qui a pris ma mère par le bras violemment. De la peur qui l’a tenaillée ensuite, lorsqu’elle s’est dégagée, peur que l’élève ne l’accuse d’avoir levé la main sur lui. De la peur, de l’angoisse, je pourrai en parler longtemps. En remplir tout un CDI, tout un auditorium. Celui-ci prendrait alors le goût du Xanax, l'odeur de la craie, la moiteur de la transpiration d'adolescents. De tout cela je pourrai vous parler, et de tellement plus encore. Je pourrai vous retranscrire inlassablement, indéfiniment, toutes les leçons de vie que ma sœur et moi avons apprises par cœur au fil des ans.

Parce qu’avoir un père et une mère profs, c’est avant tout apprendre. Apprendre à vivre avec des personnes physiquement présentes mais mentalement absentes. Apprendre à vivre avec des parents qui rentrent à 17, 18 heures le soir, mais ne passent que peu de temps avec nous, coincés entre préparation de cours et correction de copies. Apprendre à leur pardonner cette incapacité à tomber la blouse et le sac, à parler d’autre chose que de leur travail. Apprendre à s’endormir avec la lumière de leur bureau, les entendre travailler, jusqu’à 1 heure, 2 heures du matin. Savoir qu’ils seront quand même là le lendemain, à 8 heures devant leur classe de 35 élèves. Se souvenir des week-ends occupés par les préparations de conseil de classe, de réunions d’harmonisation, des réponses aux mails des collègues, de l’administration, des élèves, des professeurs, quand ces week-ends ne sont pas grignotés par des réunions parents-profs, des journées portes ouvertes, le spectacle du club théâtre (« on est pas obligés d’y aller mais quand même c’est bien de montrer aux élèves qu’on les soutient »). Apprendre par coeur et de tout coeur la définition des mots « générosité », « don de soi », « abnégation ». Apprendre la remise en question permanente et les doutes incessants. Apprendre le goût de l’excellence et du travail bien fait. Apprendre que nous ne sommes pas égaux face aux enfants de cadres du privé. Apprendre que, comme les cordonniers, les professeurs sont souvent les plus mal chaussés. Apprendre que, comme les professions libérales, ils doivent payer eux-mêmes leurs fournitures, de la craie aux photocopies en passant par leurs manuels et leur repas de cantine. Apprendre aussi, malgré tout, à aimer leur regard brillant lorsqu’ils trouvent une « nouvelle activité pour intéresser les élèves » (cette phrase résonne comme un tube incontournable pour qui a des parents profs). Apprendre à reconnaître l’odeur de l’herbier, la période des conseils de classe et celle des inspections. Apprendre à se moquer, comme eux, des leçons d’un énième chercheur en sciences de l’éducation leur expliquant par A+B le B-A-BA de l’enseignement, à eux qui ont plus de vingt-cinq ans de ZEP (pardon, REP) dans le rétroviseur. Apprendre que ces chercheurs n’ont pour la plupart jamais enseigné, ou pas longtemps. Retenir leur dédain de premiers de classe, eux qui donnent aux cancres incorrigibles que sont mes parents et leurs collègues des leçons de pédagogie. Apprendre que ces chercheurs font et défont les programmes scolaires, eux qui seraient pourtant infoutus de rester plus de 10 minutes dans une classe du 93 sans quitter la salle en courant. Apprendre que ces chercheurs exigent des lettres de couleurs sur les tableaux et des TNI sur les murs, mais n’ont pas d’argent pour développer des bourses au mérite. Apprendre qu’ils exigent aussi de renoncer aux notes et notent avec des smileys. Apprendre à repérer, alors, sur le visage de mes parents, la colère qui efface leur masque de rire. Apprendre le regard blessé, quand on les traite une fois encore de feignants, et qu'on lorgne sur leurs vacances comme si elles étaient un Graal absolu. Apprendre à expliquer aux autres que les vacances de mes parents servent surtout à faire les cours, corriger les copies, préparer des bacs blancs, faire le ménage qu'ils n'ont jamais le temps de faire, Rappeler sans cesse que ces vacances ne sont pas rémunérées, qu'il n'y a ni 13e, ni 14e mois, pas plus qu'il n'y a de prime. Apprendre la souffrance, la sensation de ne pas être respecté, de mener un combat perdu d’avance. Apprendre le stress du dimanche soir, quand les copies non corrigées s’accumulent. Apprendre à ne pas faire trop de bruit. Apprendre à occuper seules ce temps vaqué qu’ils ne prendront pas pour nous. Apprendre à partager ce précieux temps avec plus de cent Amin, Junior, Célia, Aymène, Medhi, Kevin, Dylan et Kylian. Entendre des histoires d’élèves vivant uniquement avec leurs chiens. Entendre des histoires d’élèves dont l’espace de travail se résume à un placard à balai, ou à la table de la cuisine.

Mes parents rapportent chaque jour chez eux un peu d’une misère toujours plus grande, plus triste, plus inquiétante. Une misère qui s’assombrit en même temps que leurs cernes. Si on dénigre les professeurs, peut-être n’est-ce alors pas tant en raison de leurs soi-disant avantages que parce qu’ils sont les plus à même de rendre compte d’une société qui se délite lentement mais sûrement. Si on les laissait crier, leur désespoir serait l’écho d’une société en chute libre. Or, on ne les laisse pas crier. On les sanctionne. On leur donne de mauvais points, de mauvaises notes. Alors ils trouvent, sous leur bonnet d'âne et dans leur coin, des solutions au cas par cas et en silence, se font non plus dispenseurs de savoirs, mais aides sociales. Mes parents ont accumulé au fil des années, dans leur armoire, à côté de leur blouse grise et de leur cape de super-héros, un uniforme pour chaque jour et chaque élève. Uniforme d’infirmiers, de policiers, de pompiers, gardiens de zoo, directeurs de garderie, psychologues, médiateurs, briseurs de fake news, coachs de (sur)vie, maîtres d’arts-martiaux, distributeurs de mouchoirs, de papiers, de crayons, conseillers d’orientation, surveillants. J’en passe et des meilleures, ou plutôt des pires. Sous tous ces costumes, sous toutes ces années, le poids du cartable se fait chaque jour un peu plus lourd. Je vois alors leurs épaules se voûter, leurs yeux s’éteindre. Et, lentement, j’apprends à avoir peur.

 

   Comprenez à quel point j’ai envie de crier pour eux, pour nous. Comprenez combien est grande la colère face à vos propos, monsieur le ministre, sans compter vos refus obstinés d’écouter. Comprenez que le suicide médiatisé d’une enseignante en cache beaucoup d’autres, sans compter les dépressions, burn-outs et agressions. Comprenez que le silence tue. Comprenez ma rage, et non mon désespoir, car il y a dans le corps enseignant plus de révolte que vous ne le pensez, plus de courage que vous ne voulez bien le croire. Comprenez à quel point j’aimerais que notre pays se réveille du doux abrutissement et abêtissement dans lequel vous le plongez doucement, mais sûrement. Comprenez, enfin, que cette situation ne peut durer bien longtemps sans un effondrement de notre système social et éducatif, que le monde entier, pourtant, continue encore de nous envier.

 

 

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