Augmentation des frais d'inscription : nouvelle réponse au courrier de Mme Vidal

Nouvelle lettre ouverte à l'initiative d'enseignants-chercheurs de l'Université Paris Nanterre à Frédérique Vidal la ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche pour lui demander de revenir sur l'augmentation substantielle des frais d'inscription pour les étudiants étrangers extra-européens.

Madame la Ministre, chère collègue,

« Bienvenue en France ». Présenter la décision d’augmenter les frais d’inscription des étudiants non-européens comme partie d’une stratégie nationale d’attractivité était pour le moins audacieux. Vous vous employez ainsi dans ce courrier à en donner les raisons.

D’abord, votre constat, postulé, de nos points faibles à améliorer : « la lourdeur et la complexité de nos procédures administratives, palpables dès la demande de visa, l’absence d'accompagnement systématique à l'arrivée en France et le sentiment d'isolement qui en découle, mais aussi le faible nombre d'enseignements proposés en langue étrangère ou la qualité variable des cursus de français langue étrangère ». Se mêlent ici des préoccupations diverses dont la juxtaposition laisse perplexe. Quel emploi plus précisément des frais d’inscription d’ores et déjà affichés, sans fondement juridique apparent, sur Campus France ? C’est sans doute trop demander à ce stade. Il est vrai que les étudiants souhaitant arriver en France à la rentrée 2019 doivent dès à présent affronter les affres de la lourdeur et la complexité de nos procédures, que vous dénoncez. En payant, eux.

« Chacun de nous mesure l'écart qui existe encore entre la manière dont les étudiants français sont accueillis dans la très grande majorité des universités étrangères et celle dont nous accueillons les étudiants internationaux. ». Un « nous » inclusif et péremptoire qui fait fi de l’extrême diversité d’accueil des étudiants dans les universités étrangères, en Europe et dans le monde. Votre référentiel s’arrête-t-il aux universités américaines ?

Vous énoncez ensuite un certain nombre de mesures à destination de ces étudiants non-européens. Permettez-nous de revenir sur chacune :

1/ Une simplification et une amélioration des processus de délivrance de visa et de titres de séjour, faisant référence à la dématérialisation des procédures. Celle-ci est à la mode, mais en quoi le coût de ces procédures s’avérerait plus élevé qu’une procédure physique, nécessitant l’intervention d’un agent de l’OFII pour tamponner un visa, pour reprendre votre exemple ?

2/ Le bénéfice d’un titre de séjour pour les étudiants de Master ou Doctorat à l’issue de leurs études. De qui se moque-t-on, Madame la Ministre ? Connaissez-vous seulement les conditions actuelles de changement de statut d’un titre de séjour « étudiant » à un titre de séjour « salarié » ? La possibilité d’obtenir un titre à l’issue de ses études dans le cas contraire ? Vos promesses confinent au mensonge, sauf à entrer en rébellion contre le Ministère place Beauvau, ce dont nous nous permettons de douter.

3/ Favoriser la création de guichets uniques pour accompagner les étudiants dans leurs démarches ou l’enseignement en anglais. Le terme est ici encore à la mode, mais en quoi ce guichet unique se distinguerait du ou des services des relations internationales, spécialement compétents à ce titre, dans chaque établissement d’enseignement supérieur ? N’est-ce pas déjà là le « guichet unique » que vous énoncez ? Assener un chiffre de 10 millions d’euros ne saurait combler, à lui seul, l’ignorance de la pertinence et l’emploi de ce guichet unique.

4/ Lancer un label, dès janvier 2019, attribué aux établissements d'enseignement supérieur qui auront fait le choix de s'engager dans une démarche d'amélioration rapide et durable des conditions d'accueil et d'accompagnement proposées aux étudiants internationaux. Nous y sommes : il vous aura fallu à peine plus d’une page pour annoncer la réalité qui s’annonce, sous le signe de la décentralisation : les établissements supérieurs seront seuls responsables de cette démarche d’amélioration rapide et durable d'accueil et d'accompagnement proposée aux étudiants internationaux. En troisième page du courrier, certaines précisions : ces établissements mettront en place les éventuelles exonérations totales ou partielles ainsi que des bourses.

Le rôle de votre Ministère ? Créer quelques exonérations ou bourses supplémentaires, mais surtout, ce qui est mis en avant, délivrer le label-carotte au service d’une concurrence accrue entre établissements supérieurs, également sur ce terrain.

5/ Sur ces bourses, vous annoncez d’abord vouloir en tripler le nombre – deux pages plus loin, elles ne seront déjà plus que doublées, d’emblée revues à la baisse. Vous confirmez le référentiel anglo-saxon, mais dans ce cas pourquoi ne pas ajouter la possibilité de prêts à taux zéro souscrits auprès du Gouvernement français ? Allons au bout de la logique…

Vous enchainez ensuite sur le traitement des étudiants français et européens : suppression de la cotisation de sécurité sociale étudiante et « grav[ée] dans le marbre » (sic – mais comment ?) la stabilité des droits d’inscription. Logique de l’affrontement donc, encore et toujours : favoriser les uns au détriment des autres.

Car faut-il vous rappeler ces chiffres ? Puisque vous vous en dispensez.

Pour les étudiants français et européens, un coût de 170 euros pour une année en cycle de Licence, 243 euros pour une année en cycle de Master, 601 euros pour une année de cursus en formation d'ingénieur dans un établissement sous tutelle du ministère en charge de l’enseignement supérieur, 380 euros pour une année de Doctorat. Pour les autres, un coût de 2 770 euros pour une année en cycle de Licence, 3 770 euros pour une année en cycle Master, 3 770 euros pour une année en cycle de Doctorat.

Sur les étudiants réellement visés, vous vous annoncez « très précise » mais ne faites qu’entretenir le flou : outre les réfugiés et bénéficiaires de la protection subsidiaire ainsi que les titulaires d’une carte de résident – soit une infime proportion des étudiants étrangers en France, ne seraient pas concernés « ceux qui choisissent la France parce qu'ils y ont des attaches privées ou familiales ». L’interprétation la plus large possible est tentante, avec l’inconvénient de mettre à la seule charge des étudiants potentiellement les plus démunis, parce qu’isolés, la charge de ces frais d’inscription.

Également, une mesure transitoire qui sonne comme un couperet légèrement déplacé pour les étudiants qui ont déjà commencé des études en France et pourront ainsi aller au bout le cas échéant de leur Licence, mais seront rattrapés en Master par cette obligation de contribution jamais annoncée avant qu’ils ne débutent leurs études en France.

La suite du courrier porte sur le développement des accords d’échange ou double-diplômes, qui pour tout aussi louable qu’elle soit, ne parle plus de ces étudiants qui devront dès cette année s’acquitter de ces frais d’inscription. Mais qui s’en soucie, au Ministère ?

 

Signataires :

Isabelle Boucobza, Université Paris Nanterre

Véronique Champeil-Desplats, Université Paris Nanterre

Céline Chassang, Université Paris Nanterre

Emmanuel Dockès, Université Paris Nanterre

Charlotte Girard, Université Paris Nanterre

Philippe Guez, Université Paris Nanterre

Stéphanie Hennette Vauchez, Université Paris Nanterre

Lola Isidro, Université de Lorraine

Arnaud Le Pillouer, Université Paris Nanterre

Eric Millard, Université Paris Nanterre

Ismaël Omarjee, Université Paris Nanterre

Marjolaine Roccati, Université Paris Nanterre

Patricia Rrapi, Université Paris Nanterre

Tania Sachs, Université Paris Nanterre

Laurence Sinopoli, Université Paris Nanterre

Arnault Skornicki, Université Paris Nanterre

Morgan Sweeney, Université Paris Dauphine

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