La réforme CHATEL des lycées et l’avenir des SES et de la série ES : Une machine de guerre pour détruire l’enseignement de SES

La réforme CHATEL des lycées et l’avenir des SES et de la série ES :

Une machine de guerre pour détruire l’enseignement de Sciences Économiques & Sociales

(et vider la série ES pour remplir la série L sans toucher à la suprématie de la série S) ?

 

Pour une lecture rapide de cette tribune, vous pouvez directement lire les 10 questions cruciales concernant les SES et la série ES à la fin de ce texte.

 

I) Considérants :

 

Les SES, Sciences Économiques et Sociales sont un enseignement scolaire créé en 1965 sous la présidence du Général De Gaulle. Il est enseigné en lycée général depuis 44 ans. Il s’agit d’un enseignement de culture générale créé pour initier les lycéens français aux savoirs scientifiques issus des sciences sociales parmi lesquelles essentiellement la science économique, la sociologie, la science politique et dans une moindre mesure l’anthropologie et la démographie. Il fut créé, et il existe, pour inclure dans les savoirs transmis par l’Ecole, aux cotés des Humanités, des Sciences et Techniques, des Langues et des Arts, ce que l’on nomme depuis une « Troisième culture » à même d’apporter à la formation de notre jeunesse des clés d’appréhension et de compréhension des enjeux économiques et sociaux contemporains, de plus en plus omniprésents dans nos sociétés démocratiques modernes.

 

Dans la foulée de la création de l’enseignement de Sciences Économiques et Sociales, fût créé dès 1967 une troisième série générale centrée autour de cet enseignement, la série B, devenue depuis série ES (Économique & Sociale). Depuis son avènement, cette série a attiré un nombre toujours croissant d’élèves, intéressés par cette formation générale équilibrée et complète (des horaires et des coefficients au baccalauréat équilibrés de mathématiques, langues vivantes (deux), histoire-géographie, philosophie, enseignement scientifique (SVT) et SES). Les débouchés de cette série sont nombreux et diversifiés à l’exclusion des formations supérieures médicales, d’ingénieur ou de sciences de la nature réservée aux bacheliers S. Les bacheliers ES réussissent particulièrement bien leurs poursuites d’étude et leur insertion professionnelle dans notre économie tertiarisée. Ils déclarent (grande enquête Meirieu de 1998) également être séduits par un baccalauréat leur offrant à la fois des débouchés diversifiés et une formation utile à leurs futurs rôles de citoyen-consommateur-travailleur éclairé.

 

 

Devant une demande sociale croissante en matière de compréhension des enjeux économiques et sociaux, le lycée français reste relativement défaillant puisqu’une majorité d’élèves quittera l’enseignement secondaire (collège + lycée) sans avoir pu suivre un enseignement de SES, ce dernier n’étant qu’optionnel en seconde (il est actuellement choisi par 42% des élèves de seconde générale et technologique) et réservé ensuite aux seuls bacheliers ES qui représentent 17% de l’ensemble des bacheliers généraux et technologiques (et 31% de l’ensemble des seuls bacheliers généraux). (On estime à seulement 28,6% d’une génération ayant suivi au moins 1 an un enseignement annuel de SES -Olivier Bouba-Olga- lire ici)

 

La réforme du lycée est donc une belle occasion d’introduire un enseignement annuel obligatoire de Sciences Économiques & Sociales en seconde afin que tout lycéen quittant le lycée soit initié aux savoirs de la « troisième culture » et que tout élève de seconde puisse opérer un choix éclairé d’orientation, découvrant, en seconde, l’enseignement central de la série ES.

 

Après le report de la réforme Darcos du lycée en décembre 2008, réforme qui prévoyait la généralisation de l’enseignement de SES en seconde, Luc Chatel dévoile aujourd’hui graduellement la structure du lycée du XXIème siècle. A ce jour, ce qui est prévu pour l’enseignement de SES est proprement catastrophique. Il s’agit d’une véritable régression de l’assise de cet enseignement de la seconde à la terminale, qui, au lieu de se voir être proposé à tous les élèves de seconde, est maintenu au statut d’option et voit son horaire se réduire de près de 50%. L’enseignement de SES n’est pas non plus offert, à titre optionnel, aux élèves des séries L et S qui sont pourtant nombreux, chaque année, à souhaiter le suivre après l’avoir découvert en seconde.

 

A contrario, de nouveaux enseignements « concurrents » à celui de Sciences Économiques & Sociales seraient prévus : un enseignement d’ « Economie fondamentale » en seconde, un enseignement de « Sciences Économiques approfondies » (1h30) et un autre de « Sciences sociales » (1h30) en série ES. On ne sait rien pour l’instant du futur volume horaire de l’enseignement de SES en première et terminale. Actuellement, il s’agit respectivement de 5h et 6h en première et terminale ES plus la possibilité de se spécialiser davantage en SES avec 2h supplémentaires). Il s’agirait donc d’une volonté de séparer l’enseignement de l’Économie de l’enseignement des autres Sciences Sociales. Par ailleurs, en série L, un nouvel enseignement verrait le jour : 3h hebdomadaires et annuelles de « Grands enjeux contemporains » dont on ne connaît, pour l’instant, ni le contenu, ni le ou les corps enseignants en charge : professeurs de philosophie, d’histoire-géographie, de sciences économiques et sociales, autres ?

 

L’avenir des heures de cours dédoublées (en demi-classe) n’est lui non plus pas assuré. Quelles que soient les matières, la réforme Chatel, dans le cadre d’une plus grande autonomie laissée aux établissements, prévoit que ce soit, lycée par lycée, au Conseil pédagogique de choisir les matières et/ou les classes qui auraient droit à ses heures dédoublées, heures privilégiées, dans toutes les matières, pour les élèves et pour les enseignants. En effet, ces heures, qui concernent la plupart des disciplines, sont de véritables moments de respiration, d’approfondissement, d’individualisation, de diversification des cours puisqu’elles permettent l’utilisation de l’outil informatique (les salles informatiques sont limitées à 15-20 postes en général dans les lycées), une meilleure prise de parole et d’écoute des élèves moins nombreux, la mise en place de travaux sur la presse, de visites d’entreprises, de découverte expérimentale des méthodes des sciences sociales (enquête, monographie, petites modélisations) etc qui seraint compromis avec des classes dont les effectifs ne cesse de croître avec la réduction constante des postes d’enseignants. Il est aujourd’hui de plus en courant, d’avoir des classes de 35 élèves en moyenne. En SES par exemple, depuis 2005, le nombre de bacheliers a cru de 2,2% alors que dans le même temps le nombre d’enseignants a été réduit de 2,9% (voir les données ici). Si les dédoublements ne sont pas institutionnalisés de façon obligatoire au niveau national, y’en aura-t-il encore en SES face aux demandes pressantes en français, mathématiques, physique-chimie et SVT etc ?

 

II) Au-delà de tous ces éléments, 10 questions cruciales apparaissent :

 

1) Pourquoi ne pas vouloir généraliser l’enseignement de Sciences Économiques et Sociales en seconde quand on prétend vouloir améliorer l’orientation ? (rappelons que les SES ne sont pas enseignées au collège et qu’elles sont la matière dominante de la série ES).

2) Pourquoi ne pas proposer, en option, un enseignement de SES à tous les élèves de première et terminale (en dehors de la série ES) lorsqu’on prétend vouloir accroître les passerelles entre les séries pour permettre la réorientation sans redoublement des lycéens ? La proposition de cours de rattrapage – des« stages passerelle » - pendant les vacances est une supercherie à cet égard. Qui peut croire par exemple que quelques jours de cours de SES pendant les vacances de février peuvent permettre à un bachelier L ou S de rattraper les 192h de SES manquantes de première voire en plus les 80h de seconde ?

3) Pourquoi créer un nouvel enseignement d’« Economie fondamentale » en lycée général alors qu’il existe déjà un enseignement général apportant des connaissances fondamentales en économie ?

4) Pourquoi vouloir séparer l’enseignement de l’Economie de l’enseignement des autres Sciences Sociales, c’est-à-dire détruire l’enseignement de SES, vieux de 44 ans et ayant fait la preuve de son intérêt et de son efficacité auprès des élèves, des familles, des formations du supérieur et des débouchés professionnels ?

5) Pourquoi déstabiliser la série ES en y introduisant de nouveaux enseignements alors même que tous les rapports officiels (Sénat 2008, Descoings 2009, IGEN Série L 2006 IGEN Série S 2007) déclarent que c’est une série qui marche bien et qui n’a pas de problèmes ?

6) Pourquoi créer un nouvel enseignement de « Grands enjeux contemporains » en série L alors qu’un enseignement jumeau, les sciences économiques et sociales, existe déjà et a fait la preuve de son utilité ?

7) L’enseignement de sciences économiques et sociales ne transmet-il pas des savoirs économiques fondamentaux pour qu’il faille créer un nouvel enseignement d’« Economie fondamentale » ? Qui enseignera ce nouvel enseignement et surtout quel en sera le contenu ? S’agit-il par là de renoncer au pluralisme théorique des explications économiques, bref de promouvoir le catéchisme pro-business dont rêve le Medef (cf article « Michel Pébereau part en croisade pour imposer la microéconomie ») ?

8) Pourquoi menacer les heures d’enseignement dédoublées et introduire de la concurrence quant à leur attribution dans les lycées alors que les lycéens, qui dénoncent à juste titre des semaines de cours surchargées, des cours frontaux ennuyeux à 35 élèves par classe, réclament de nouvelles façons d’apprendre en groupes réduits permettant la remédiation et l’écoute plus individualisée des élèves ?

9) Le fameux rééquilibrage des effectifs entre les trois séries générales –dont, soit dit en passant, personne ne nous a encore expliqué pourquoi il faudrait 33,33% de lycéens répartis équitablement entre les trois séries générales- semble se mettre en œuvre par un siphonage organisé de la série ES vers la série L sans toucher à l’élitiste série S qui attire pourtant plus de 50% des lycéens généraux ?

10) Quel paradoxe saisissant de vouloir séparer l’enseignement de l’économie et de la sociologie au lycée au moment même où la crise économique, la crise écologique et le malaise identitaire supposé de la nation française (panne de l’intégration ?) soulignent et rappellent chaque jour à tous les citoyens combien les enjeux économiques et sociaux sont imbriqués et interdépendants. Pourquoi alors et enfin cette méfiance du ministère de l’Education nationale à l’égard de l’enseignement de Sciences Économiques & Sociales ?

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