Premier jour du déconfinement

En ce lundi 11 mai 2020, à Paris, nous avons retrouvé notre liberté d'aller et venir pour l'instant. Mais un décret devrait passer limitant notre droit de circuler librement dans un rayon de 100 km. Ce premier jour de déconfinement, je me suis auto-confinée. Comme pour rester dans ma bulle de réflexion. Justice, équité, décroissance. D'un monde à construire.

Ce matin, au jour 1, du déconfinement, j'ai écouté la lettre de Cynthia Fleury  lue sur France Inter. Elle parlait de légèreté, de promesse affective. J'ai surtout entendu cette phrase. De ne pas trop s'angoisser. Cela pourrait susciter des rires, mais quoi exactement, l'idée d'une solution. La lettre esquissait pour finir une belle promesse. 

Mais ce matin, j'ai aussi entendu mon employeur implicitement me dire qu'il faudrait changer de travail. Comment retrouver le sourire en ce jour de déconfinement ? Jour où le cour normal de la vie est largement visible dans les rues. les voitures ont repris l'ascendant sur les piétons. Le travail est confiné.

Cette normalité, vous savez, que l'on nomme violence sociale.

 

Alors à J-3... où étiez-vous ? 

Vendredi 8 mai, le soleil était à son zénith. Je suis sortie. J'ai pris une attestation de dérogation de sortie que je n'ai même pas actualisée. Et voilà. Je suis partie en route vers Montgallet. Pour y faire officiellement un achat. Je marchais librement, sans me soucier de l'heure à laquelle je devais rentrer au cas où un contrôle de la police du covid se pointerait. Marchant vers Montgallet. Je me libérais de tous ce poids accumulé pendant ce confinement, vous savez, ce poids pesant depuis presque trois mois sur votre corps et votre esprit : l'enfermement. J'étais au printemps. A l'aube de ma renaissance. J'allais m'engager dans un nouvel espoir, un nouveau départ, une autre vie, être une femme. Croire en mes capacités. Et cela aux dépens des qu'en dira-t-on et peut-être en payer le prix. Cela aussi je le savais. Et bien d'autres choses encore en tête.

Le visage de nos rues marquées par le covid-19 - non je ne veux délibérément pas placer une majuscule à ce virus.- nos boutiques fermées à double tour derrière leurs vitrines. Je marchais esseulée dans nos rues parisiennes. Comme dans les peintures d'Edward Snowden...oups!.. pardon... lapsus révélateur. Comme dans les peintures d'Edward Hooper. Le silence. Le parallélisme des êtres. Et des vies. Qui se croisent. Symboles de nos gestes barrières. On attendait en file indienne bien ordonnée. Silencieusement. Devant une boulangerie... ici et puis là... Devant un magasin d'alimentation. Même le crieur du journal Le Parisien avait mis un bémol dans sa voix. Paris si intrépide et provocante était bloquée dans une salle d'attente. La ville. 

Les affichettes d'informations aux accents covid sont restées collées sur les vitres des cafés et des bars ainsi que les instituts de beauté et que sais-je encore la liste des boutiques fermées jusqu'à nouvel ordre défilait le long de mon chemin. Mais que toute cette créativité serait encore plus belle si ces services étaient solidaires et moins mercantiles. " C'est une petit peu trop cher ..."ce couple en avait profité pour faire du lèche vitrine, si j'ose ici l'expression.

Cette marche vivifiait mon sang. Je respirais la candeur du printemps, par la couleur du ciel azur et de l'abondance des platanes aux branchages croissants et verdissants tout azimut. Les arbres en périodes covid ont retrouvés leurs forces de sauvageons. Les arbres ont pendant notre confinement développés leur luxuriance printanière contre le poisseux bitume. Leur robe de lumière et de fraîcheur surplombaient généreusement l'avenue. Entre grâce, crasse et covid. Je passa un drive. Laboratoire de dépistage du covid. Planté en plein quartier solidaire et généreux du 11e. A côté un gamin en trottinette s'apprêtait à rentrer à son domicile. La porte de son bâtiment juxtaposée à celle du laboratoire drive de dépistage covid. Une drôle d'époque. Je me suis rappelée alors cette longue fresque photographique d'artistes qui ressemble à un message de propagande de l'Hôpital St Louis. Restez chez vous ou Stay Home. Deux photos. Deux versions du covid.

Je m'étais libérée de cette contrainte de l'attestation de dérogation de sortie, cette permission quotidienne à circuler dans son propre pays. Comble de l'absurde. La candeur du printemps s'accrochait à quelques balcons parisiens un rayon de bonheur extraordinaire : les couleurs du géranium en fleurs. Alors que le ciel azuréen rayonnait, le sol, poisseux croupissait. La puanteur avec les premières chaleurs se hissaient jusqu'à nos narines. Messages olfactifs empestant. Si bien qu'une femme en sortant d'une supérette s'exclamait, au bord de l'écœurement, " c'est dégueulasse ! " dans un style de protestation post revendicatif. 

Il y avait un silence, une grâce, quand on passait devant ces vitrines de boutiques, pour certaines plus mortes que d'autres, comme des cercueils personnifiés, on contemplait leurs tombes, ici de l'artisanat en bois, là une déco figée automnale. D'autres vitrines avaient résisté au confinement. Les librairie exaltaient la furieuse rage d'exister face au Géant de la nouvelle économie, Amazon, qui pendant la crise, avait connu l'apogée boursière avec ces amis de la nouvelle économie. Les librairies abreuvant les lectrices et quelque part soyons généreuse - n’oublions pas ces chers lecteurs - de l'ivresse des savoirs et connaissances. Les cafés et bars ayant été forcé de déclarer forfait. Ce fut un délice de s'abreuver à cette fontaine de mots et de connaissances. La sauvegarde des peuples, Les soins sont-ils de l'humanisme, Poésie féministe, La malédiction du pétrole...

Samedi 9 mai. C'était à peu de chose près le même jour que vendredi à cela près que la météo n'était  plus au beau fixe. Puis, vînt à point ces orages virales. En soirée, nous avons assisté à ces éclairs pénétrant nos demeures encore confinées avec une sorte de fascination. Image de réseaux virales. Comme la nature est forte et imprévisible! Il fallait s'en remettre à dame nature pour que nos rues respirent un peu évacuant sa saleté accumulée.

Dimanche 9 mai. Je marchais en récitant la chanson des rues Avenue Parmentier - Place du Père Chaillet - Rue Richard Lenoir - Rue Faidherbe... Et puis... j'ai récité la chanson des enseignes : Le Manguier, Le Village, Oxfam France, Refuge BD, La Parisienne du Faubourg, Plein Soleil, Pivoine et love ... pour finir assise sur un banc rue Montgallet à côté d'un réverbère, plutôt bel homme, se dressant comme un "i" entre la façade métallique couleur bois d'une résidence anesthésiée par le covid et un jardin en fleur enfermé à double tour par la mairie. Quelques bloc avant, les confiné.e.s s'aimantaient aux fenêtres de leurs habitations cherchant la fraîcheur et la lumière comme des plantes à chlorophylle se photosynthétisent.

Ce dimanche 9 mai, il y avait une file, d'hommes et de femmes, silencieuse et patiente qui attendait devant la jardinet de l'église du quartier : une distribution  gratuite de paniers alimentaires. 

Plus loin en remontant vers Parmentier, les vitrines avaient des airs de musées d'une vie ancienne. Les cafés, eux, s'affairaient, s'agençaient, se préparaient à leur prochain rendez-vous : la réouverture. Après trois mois de mise sous clefs des établissements. 

Bref, malgré les traces du covid, de cette vie à distance, la vie trépidante, elle, pleine d’inattendue et de délices, chuchotait quelques phrases entre  l'angoisse de la maladie et les règles rigides de distanciation sociale.

C'était votre correspondante pré-déconfinée en direct de Paris.

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