Un lieu, une oeuvre : les quais de Seine, l'Étranger

Paris - août 2020. Il est 10 heure du matin sur les berges de Seine. Le soleil et la chaleur sont déjà oppressant. L'équilibre va être détruit par un intrus. La scène légendaire du récit, Albert Camus, me vint à l'esprit. Deux scènes en apparence distinctes. Des éléments de similitudes surgissant.

 

Avant de vous décrire cette scène des quais de Seine au matin du mois d'août, relisons avec toute notre attention chaque mot et chaque phrase issus de ce célèbre passage d'un roman ayant pour vocation de nous initier à l'absurde. Absurde. Ce serait un doux euphémisme pour qualifier la scène qui suivra après cet extrait de prose stupéfiante.

" J' ai pensé que je n'avais qu'un demi-tour à faire et ce serait fini. Mais toute un plage vibrante de soleil se dressait derrière moi. J'ai fait quelques pas vers la source. L'Arabe n'a pas bougé. Malgré tout, il était encore assez loin. Peut-être à cause des ombres sur son visage, il avait l'air de rire. J'ai attendu. La brûlure du soleil gagnait mes joues et, j'ai senti des gouttes de sueur s'amasser dans mes sourcils. C'était le même soleil que le jour où j'avais enterré maman et, comme alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous ma peau. À cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j'ai fait un mouvement en avant. Je savais que c'était stupide, que je ne me débarraserais pas du soleil en me déplaçant d'un pas. Mais j'ai fait un pas, un seul en avant. Et cette fois, sans se soulever, l'Arabe a tiré son couteau qu'il m'a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l'acier et c'était comme une longue lame étincelante qui m'atteignait au front. Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d'un coup sur les paupières et les a recouvertes d'un voile tiède et épais. Mes yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C'est alors que tout à vascillé. La mer a charié un souffle épais et ardent. Il m'a semblé que le ciel s'ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être c'est tendu et j'ai crispé ma main sur le révolver. La gâchette a cédé, j'ai touché le ventre poli de la crosse et c'est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant que tout à commencé. J'ai secoué la sueur et le soleil. J'ai compris que j'avais détruit l'équilibre du jour, le silence exceptionnel d'une plage où j'avais été heureux. Alors, j'ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s'enfonçaient sans qu'il y parût. Et c'était comme quatre coup brefs que je frappais sur la porte du malheur. " Albert Camus, L'Étranger, p.64 édition Folioplus.

  • Paris, il est dix heure du matin et les berges se reposent après les nuits bien agitées des quais de Seine. La scène, elle, est bien reposante par le calme matinal qui s'est intallé. La Seine est en surface sereine, calme, placide, sous un soleil estival suffocant. Le cadre romantique a le charme des cartes postales que l'on trouve sur les présentoirs tourniquets des libraires. Et pourtant, l'Intru va rompre le charme. Qui est-il cet Intrus ? Trentenaire, T.shirt turquoise, pantalon kaki retroussé, il arbore un large sourire narquois. Est-ce un fou, un voleur, un détraqué ? Les témoins qui l'ont croisé s'interrogent.

 

Personne ne savait réellement ce qu'il voulait.

Nous portions des chaussures respectivement. Mais lui, n'en avait plus, et cela ne datait pas d'hier. Ses pieds étaient à l'état sauvage sur le bitume. Et s'éloignant, il continuait à nous regardait en arborant son large sourire figé.

Est-ce la vague de chaleur qui l'avait rendu fou, réveillant ses bas instinct d'animal ?

Nous avions chaud et suffoquions sous le rayon brûlant du soleil estival ! Lui, était devenu fou. Le soleil l'avait frappé de plein fouet.

" Toute une plage vibrante de soleil ". Paris Plage, cette illusion de plage, vibrait en plein mois d'août sous le soleil. En cette matinée estivale je m'étais posée sur un banc en face de la Seine. Dès cet instant, l'absurde n'a fait que suivre.

A priori, j'étais assise sur ce banc pour lire. " Le silence était exceptionnel ", dire que j'étais heureuse, serait faire une infraction à la bonne moralité du mot bonheur. J'étais perplexe. D'ennui. Devant la platitude du paysage. Toutefois, je parcourais un long article en quête de sens et d'infos. Une activité quotidienne captivante qui requiert une attention toute particulière de savoir saisir le plus important du moins signifiant.

A pas de velours, M. Chevaleresque s'est installé sur un banc à quelques mètres du mien. M. Chevalaresque est un retraité, élégant, un peu bougon, macho à l'ancienne qui ne se sépare de son chapeau panaméen qu'en cas de nécessicité pour dévoiler ses cheveux blancs; il est taiseux et préfère ses mots croisés plutôt qu'un bon mot pour briser le silence.

Quand l'intrus a brisé le silence. Il m'a réclamé l'heure en criant perché du haut des escalier de pierre juste derrière nous.

Assis sur le muret dans l'ombre de la tonnelle de ce bar des quais de Seine, là où la bière coule à flot dès la fin de journée, ses jambes pendaient de part et d'autre. Il ne m'a pas semblé très sage de tourner le dos à un individu se tenant de la sorte.

L'Intrus, ne pouvant dire l'Arabe, spécifique à l'oeuvre de Camus, l'écrivain avait écrit en 1940 le célèbre roman, L'Étranger, pensant marquer une distance nécessaire entre ses personnages savamment imaginés et celui-ci, magrébin, symbolisant la pensée coloniale qui règnait dans l'Algérie de cette époque.

T.shirt turquoise, pantalon kaki retroussé  au-dessus du genoux, je me suis retournée pour m'assurer une seconde fois que j'avais bien vu l'énormité.

" Peut-être à cause des ombres sur son visage, il avait l'air de rire ", assis sur le muret des escalier de pierre, il était posé en équilibre avec son sourire qui n'avait rien de charmant. Quelque chose de l'ordre de la folie brillait dans son regard.

Mais, M. Chevalresque qui avait tout vu de la scène ne disait, pour l'instant, toujours pas mots.

L'Intrus ayant rompu " l'équilibre ", de cette matinée, je me justifiais auprès de M. Chevalresque pour lui faire part de la présence quelque peu non conventionnelle de cet individu. Brisant la glace qui nous séparait de lui et de l'Intrus, qui fort heureusement, n'avait pas " tiré son couteau ", pour me le présenter sous le soleil. Je suis donc partie en direction du pont Marie. Lançant juste avant de me lever à mon voisin retraité : " je vais trouver un autre endroit plus tranquille...".

M. Chevaleresque ne trouvait que dire à ces mots.

Mme Sainte Lucie m'a souri en me demandant de m'approcher d'elle. Elle se tenait allongée profitant de l'illusion d'une plage parisienne. Avec une nonchachalance déconcertante, si on en juge la situation  je me suis approchée. " Il vous suit " , a-t-elle dit. L'Intrus m'avait suivi sur quelques mètres que j'avais esquivé grâce à la sororité naturelle de Mme Sainte Lucie, fière résidente du quartier.

Nous avons donc engagé une discussion fournie sur le compte de l'Intrus. Il se tenait toujours à proximité de nous à quelques mètres. Il nous observait. Lorsqu'il s'est avancé vers nous arborant toujours sont larce sourire figé. J'ai pris la première expression qui me passait par la tête pour lui dire en clair de nous laisser la paix. Chose qui l'a faite sans aucune résistance. Il est allé choisir une nouvelle proie assise sur le rebord du quai. Il s'éloignait en nous regardant avec son large sourire figé.

M. Chevaleresque s'étant inquiété de la scène arrivait enfin. Il s'interrogeait. L'Intrus nous a-t-il importuné ?

Coupant court à cette interminable discussion, j'interceptais cette agent de la sécurité municipale. C'était ma chance, une femme. La chance a tourné court, lorsque lui exposant la situation de l'Intrus, celle-ci coupait court d'une phrase maudite : " certaines personnes sont plus vulnérables ". La phrase maudite qui vous accuse de ne pas avoir été à la hauteur de la situation. Si l'Intrus m'a suivi, c'était bien ma faute, de n'avoir pas su regarder dans mon rétroviseur. Mme Sainte-Lucie a eu beau renforcer le témoignage, l'agent de sécurité des plages avait autre chose à faire, elle devait selon ses mots, sécuriser la plage. Une plage qui n'existait pas, un danger qui était, lui, bien présent. Nous étions en plein dans l'absurde. L'Intrus pouvait continuer à insécuriser les femmes installées sur les quais de Seine.

À ce moment, j'ai compris que ce n'était pas l'Intrus qui avait détruit l'équilibre du jour, mais que l'exceptionnel silence avait été brisé par ma faute. Néanmoins, la Seine n'a pas charié son souffle épais et ardent, et soyez rassuré je n'ai pas crispé ma main sur le révolver.

Au comble de l'absurde, j'ai compris que c'était la parole d'une femme qui avait détruit l'équilibre du jour, le silence exceptionnel d'une plage.

Cette femme qui n'était que l'auteure de la phrase maudite, alias l'agent de la sécurité municipale.

 

 

 

 

 

 

 

 

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