Guyane, deux voyages sur le fleuve Maroni

La Guyane. Deux voyages. Un film de Yanawana Pierre, Umti les origines ( 2018) et un livre d'Albert Londres, Au Bagne (1923). Les visions se croisent. Mais ne pourront jamais se rencontrer. Pourtant, sont-elles si opposées ?

" Sur cette plage Yamalipo, les premiers blancs sont arrivés. Un jour, les Kali'na, aperçurent des navires, au loin, ils se rapprochaient. Ils sont venus avec l'alcool, pour voler nos terres. Ensuite il y a eu la guerre. Ils ont failli nous exterminer. Aujourd'hui, nous sommes minoritaires, mais encore en vie. Cette terre est amériendienne. "


Ces paroles sont dites dans le silence et la mélodie du fleuve. Yanawana, amérindien originaire du fleuve Maroni, se souvient de la parole des anciens. Il raconte l'histoire amérindienne de cette terre dans son film Umti les origines. Devant nous, on distingue deux ombres. Celles de deux amériendiens foulant le sol de cette plage. Offrande sacrée. Le soleil couchant se distingue aussi, laissant éclater ses couleurs comme un feu brûlant dans la pleine obscurité. Les deux amérindiens marchent ensemble sur Yalimapo. Cette terre qu'ils connaissent du plus profond de leur âme. Leur civilisation.

Albert Londres, journaliste reporter au Petit Parisien, né en 1884 à Vichy, se trouvait en 1923 en Guyane. Il publia une série d'articles suite à une enquête menée pendant un mois sur l'île du Salut pour y découvrir l'inhumanité engendrée par la violence de la colonisation : le bagne.

Sa position sur la colonisation durant cette période oscille entre l'indignation et idéalisation, " le but de la loi était noble : amendement et colonisation, le résultat est pitoyable ". Elle semble à la lecture de ce livre parfois ambivalante. Mais son engagement à dénoncer l'injustice de la loi du bagne demeure sans équivoque, " le bagne n'est pas une machine à châtiment bien définie, réglée, invariable. C'est une usine à malheur qui travaille san plan ni matrice. On y chercherait vainement le gabarit sui sert à façonner le forçat. Elle les broie, c'est tout, et les morceaux vont où ils peuvent. "

Albert Londres, au regard de son enquête en 1923, aurait-il eut les mêmes paroles à propos de la colonisation, si coupant à travers le Maroni, il avait pu entendre la parole de la civilisation Kali'na ? Aurait-il pu écrire au ministre des colonies, cette lettre ouverte qu'Albert Londres lui adressa; de sa plume acérée d'éloquence, aurait-il suggéré au ministre, la reconstruction de la Guyane en ces termes : " le libéré ne s'amende pas. Mais se dégrade. La colonie de profite pas de lui, mais en meurt. (...) La main d'oeuvre ayant été remise en état, l'essentiel manquera encore : un plan de colonisation. (...) La Guyane est un Eldorado, mais on dirait que nous débarqons d'hier. Depuis soixante ans nous tournons et retournons autour d'une coquille qui renferme un trésor, et nous n'osons pas briser cette coquille. Il y a de l'or en quantité, toutes les essences le plus précieuses. Il y avait du balata, il y aura peut-être du bali. Il n'y avait qu'à se baisser ou encore monter aux arbres. (...) le pays n'est pas équipé. "

" une coquille qui renferme un trésor ", la Guyane est une terre de trésor. Albert Londres ne savait pas si bien dire, d'autant que les Kali'na, eux-même emploie le mot trésor pour qualifier la terre amérindienne. Mais, fallait-il briser la coquille ou plutôt en demander le mode d'emploi au premiers habitants pour bénéficier du trésor ? Ils prétendent être les maîtres de la terre, tentait d'éclairer, Yanawana dans son film, sur les colons blancs se justifiant de leur conquête.

D'ailleurs, en 1923, où étaient-ils, les kali'na de la Guyane ? Albert Londres sur le fleuve Maroni les avaient croisé, " Nous venions de dépasser Galibi, le grand campement des Indiens." Aujourd'hui, ils se nomment amérindiens du peuple Kali'na.

L'écrivain-journaliste, décrivait autant la nature, " Les aras, volant par deux, traversaient le Maroni, de la rive Hollandaise à la rive française.", qu'il découvrait la misère engendrée par la loi du bagne : la colonisation. " Le Maroni est un émouvant chemin. Il conduit vers l'or, il amène au bagne."

Image du fleuve Maroni, film Umti, les origines de Yanawana Pierre Image du fleuve Maroni, film Umti, les origines de Yanawana Pierre

La nature guyanaise a beaucoup marquée Albert Londres, ces descriptions y font nombres de références. Alors que les amérindiens domptent la jungle, Londres assocociait souvent l'hostilité de la jungle aux conditions de vies des bagnards. Parfois hostile, " La brousse est devant eux semblable à un mur. Mais ce ne sont pas eux qui abattront le mur, c'est le mur qui les aura." , parfois emerveillé et amusé " De puissants manguiers, de fleurs de couleurs vives. ( Je ne me lance pas dans la description n'ayant jamais rie  compris à la botanique. Si c'est beau, c'est suffisant. Tout ce qui est joli, n'a pas besoin de nom.), parfois sarcastique, " les sirènes ne sont des monstres fabuleux que pour Homère qui en définitive, n'était pas un reporter très sérieux. C'est tout simplement des lamentins. (...) Cela a des phoques qui auraient la figures de femmes diaboliques."

Mais pouvait-il se laisser-aller à la contemplation de son auteur favori, Victor Hugo, quand le sort des bagnards reposait presque entre sa plume ? Il fallait porter la plume dans la plaie, aimait-t-il à rétorquer aux détracteurs.

Croyait-il en une colonisation émancipatrice, lorsqu'il proposa au ministre des colonies, "Affermez le bagne à un gros industriel, à un homme d'affaires d'envergure. Et vous verrez le rendement." ?

Albert Londres semblait concevoir la modernité par l'industrialisation dans le respect de l'humanité. Avait-il raison ? La réponse du film Umti les origines, laisse apparaitre les ravages de l'ère de l'industrialisation en Guyane. Les poissons sont contaminés. La culture amérindienne bafouée.

Le bagne était l'expression de la violence coloniale. Les descriptions historiques d'Albert Londres sont puissantes. Et le lien entre colonisation et violence se lit dans les détails sordides qu'il révèle, " Saint Laurent est une fourmilière du bagne. C'est là que les coupables désespèrent en masse. Quelques comptoirs pour l'or et le balata, le quartier administratif, un village chinois, des nègres bosch, nus, qui ravitaillent les placers et rapportent les lingots, et, animant cela, des forçats, des garçons de familles (bagnards domestiques)." Le génocide des amérindiens était aussi l'expression de cette violence. Comment les amériendiens de Guyane perçoivent-ils le journaliste reporter Albert Londres, comme un colon ou comme un libérateur ?

La rencontre entre les deux aurait été utile. Le correspondant de guerre, fasciné par la nature guyanaise aurait pu trouvé au contact du peuple Kali'na un autre enseignement d'humanisme, loin du "spectacle des cents enfer" comme il décrivait les camps.

En refermant ce livre. En quittant ce film. Tant de pensées à garder en mémoire.

 

 

Au bagne, un livre d'Albert Londres, édition Arléa

Umti les origines, un film de Yanawana Pierre, visionnage Tënk 

 

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