Kamel Daoud le censeur de la République, contre-enquête

L'écrivain aboie et la colère sociale passe. Réponse au recadrage sémantique de Kamel Daoud dans le journal Le Point à propos des manifestations de Gilets Jaunes

L’écrivain aboie et la colère du peuple passe.
Dans une récente tribune, Kamel Daoud fait une mise au point salutaire, un rappel à l’ordre républicain en quelque sorte, que certains ont partagé sur les réseaux sociaux avec la révérence due à une grande conscience contemporaine. On a donné du « Merci Monsieur » à quelqu’un qui nous dit en substance dans ce billet je suis écrivain et Algérien, les mots ça me connaît, le sang de l’Histoire aussi, alors ne vous laissez pas avoir par les « populismes en Occident », et surtout par « l’usage que l’on fait de la langue » actuellement en France pour nommer et commenter la situation politique du pays. Situation qu’il dépeint avec mépris, la réduisant à un pseudo-soulèvement qui réclame « seulement la détaxe », où il ne voit que simples « heurts entre manifestants et policiers », admettant tout au plus un « échange de cailloux et de lacrymogènes » qu’il interdit de nommer « violences policières ». Une bouffonne « parade » dont la presse fait son miel en reprenant des mots dont elle a oublié le vrai sens. Une révolution en carton, un «remake faiblard» de 1789, pire, une crise d’Œdipe à l’échelle nationale. Voilà les Français en colère renvoyés à l’école maternelle de l’Histoire, des gens qui balbutient leur émancipation, font mumuse avec des mots qu’ils ne maîtrisent pas bien, dans « l’espoir malsain de voir s’écrouler un pays comme pour justifier une titraille » (là on ne sait pas bien si on lit du Zemmour ou du Lacan). Des enfants gâtés, ces Gilets Jaunes, des petits pervers mal éduqués, et dangereux. Mais heureusement il y a des écrivains matures de sa trempe pour nous apprendre ce que veut dire « guerre » ou « résistance ».

On croit rêver. On se dit non, lui, un écrivain, faire ce boulot là, de censeur notable ? Le boulot du bedeau. Vous savez ce brave homme payé par le curé pour faire régner l’ordre pendant l’office du dimanche. Silence dans les travées ! À genoux ! On s’incline ! Au début on comprend, il s’agit de rappeler aux Français qu’ils ne connaissent pas leur bonheur, à savoir la démocratie" (mot curieusement absent de son recadrage, trop risqué, il dit « occident » ça passe mieux). Mais très vite ça se gâte, quand il essaie d’expliquer que s’ils font basculer le pays dans la «radicalité» (laquelle ? de qui ?) avec l’idée fausse que «tout est permis ailleurs» (d’où sort-ilcette bêtise ?), ils donnent un « quitus rêvé pour les populismes ». Là ça devient carrément obscur. On ne comprend pas tout. Enfin, on comprend quand même que l’écrivain vient abonder le fond de commerce politique du président (c’est moi ou la barbarie d’extrême-droite) au nom de sa légitimité intellectuelle d’Algérien qui sait ce que c’est, lui, un régime totalitaire et la vraie répression. Et il utilise pour ça des images-chocs pour impressionner les enfants que nous sommes (« une divinité qui boit du sang », etc. « la moitié du peuple à genou »). Ce genre d’intimidation morale par l’évocation du pire est une vieille ficelle autoritaire qui marche toujours. Christine Lagarde s'en est servi naguère contre les Grecs: qu'ils cessent de gémir quand en Ethiopie les écoliers n’ont même pas une chaise. Les exemples sont biaisés par l’intention ou les opinions politiques de celui ou celle qui les utilise. Pour le mot « dictateur », il y en a d’autres. Sous la République Romaine, la dictature était une option prévue par les institutions, les pleins pouvoirs donnés à un seul quand les circonstances y obligent (agression extérieure, péril majeur). Qu’est-ce qu’un dictateur ? Quelqu’un qui accapare la souveraineté . Le dictateur dicte. Une fois cela accepté par le peuple de gré ou de force, par le sang ou les manipulations politiques, voire les institutions, il confisque les libertés publiques, d’expression, emprisonne les opposants, les tue, siphonne les richesses du pays, etc., c’est une question de curseur. De Gaulle lui-même a été accusé de l’être. En tout cas c'est lui qui nous a laissé un régime présidentiel qui n'est autre qu'une « monarchie républicaine ». Oui, les Gilets Jaunes veulent en finir avec un régime politique qui a permis en 2017 l’émergence, puis l’élection (grâce au fond de commerce précité)d’un homme désigné par les milieux d’affaires et chargé de servir leurs intérêts contre ceux de la majorité (on appelle ça une oligarchie, mot qui manque cruellement dans ce glossaire ), un président qui traite les citoyens comme de la chair à « réformes », toutes orientées dans le sens d’une régression sociale et d’un démantèlement des services publics. Et il serait ridicule de parler de « Révolution », de « Printemps » quand les citoyens veulent relever la tête ? De penser que la France pourrait une fois encore une fois montrer l’exemple, ouvrir la voie à un renversement de l’ordo-libéralisme qui détruit les ressources naturelles et concentre les richesses entre les mains d’une poignée d’individus ? L’Histoire est donc affaire de propriété intellectuelle ? Ce serait un abus de langage qui volerait aux révolutions du « Sud » des mots qui leur reviennent en propre ? (il conclut son propos par cette plainte assez risible, pour protéger son petit pécule : « que va-t-il nous rester à nous au Sud comme mots pour parler de nos sorts ? »). Il y aurait une Indication Géographique Protégée (IGP) « Printemps arabe », comme pour le vin ou l’huile d’olive? En philosophie du droit on définit la Révolution comme le moment où est formulé par le peuple un désir de destitution du chef d’Etat. Nous y sommes. Dans les premiers temps les revendications des fameux « Printemps Arabes »n’étaient pas forcément aussi radicales. C’était des gens également poussés dans la rue par la colère, un marchand de légumes empêché par la police en Tunisie, la hausse du prix des denrées alimentaires en Algérie, etc. Puis on a réclamé des droits, appelé à la destitution des chefs. Et cela dans des pays où effectivement, faire cela, était un acte de courage plus considérable qu’à Toulouse ou Paris. Mais ce n’est pas seulement sur l’échelle de la prise de risque, du sang versé, qu’on évalue l’intensité d’un soulèvement, mais sur la profondeur des fractures sociales et politiques qu’il met à nu. Et sur sa durée. Une étincelle ne résume pas un mouvement mais une revendication fiscale peut finir par faire une révolution. En France le cri « Macron démission » s’est imposé comme un cri de ralliement et il va devenir assourdissant. « Violences policières » ne serait pas le terme adéquat ? C’est vrai, on devrait dire violence d’état. Onze morts c’est trop peu, les gens énucléés ça ne compte pas ? Doit-on rappeler le bilan des blessés et mutilés à ce jour ? Doit-on rappeler qu’un autre grand intellectuel a suggéré qu’on tire à balles réelles sur les manifestants. Que sait le Dr Daoud de la suite des événements ? Une guerre civile est impensable en France ? On a l’impression que le pouvoir en prend le risque, par sa surdité, son mépris et sa violence. Il vient juste de faire voter une loi qui institue l'interdiction de manifester, "retour à Vichy" vient de crier le député centriste Charles de Courson. Vos ricanements et votre dédain sont obscènes, Mr Daoud.

Sur le mot « populisme », qui est le fond de l’affaire, aucun commentaire.
Au lieu de le reprendre bêtement, exactement comme tous les professionnels de la « titraille » qu’il méprise, notre docte lexicographe aurait pu en profiter pour nous l’expliquer. Il y aurait matière. Et le mot « démocratie » ? Mais là-dessus, le professeur Daoud ne nous fait aucun rappel historique. C’est qu’on doit en faire bon usage. Les populistes, ce sont bien ces affreux personnages qui flattent le peuple pour de mauvaises raisons. Xénophobes, nationalistes, souverainistes, anti-européens, protectionnistes, c’est tout un. Dire « gazer » les manifestants est un outrage à l’Histoire, mais dire « rouge-brun » pour salir la contestation actuelle, ça on peut ? Pourquoi laisser passer l’emploi de cet adjectif qui a l’avantage de mettre tout le monde, tout ce qui n’est pas favorable au Divin Marché - enfin le RN y est tout à fait favorable - dans le même sac de l’infamie (car il contient en filigrane le mot «génocidaire»)? N’est-il pas parfaitement grotesque de le voir attribuer au mouvement des Gilets Jaunes ? Ah oui pardon, c’est le pouvoir, c’est la «démocratie » qu’il convient de protéger des abus de langage. Et quand on prend les citoyens pour des imbéciles, ça s’appelle comment ? Populiste, l’annonce mensongère de l’augmentation du SMIC de 100 € ou l’augmentation du salaire net grâce à la suppression des cotisations sociales? Populiste, la suppression de la taxe d’habitation ? Le loto du patrimoine ? Populiste, le « débat » national animé par le pitre Hanouna ? Populistes les motifs spécieux donnés au peuple pour justifier la suppression de l’ISF ? etc.. Non, non, populiste, démagogue, violent, notre président ne l’est pas. Et encore moins « dictateur ». Je renvoie notre homme de lettres à Huxley par exemple, qui avait bien compris que le dictateur du 21ème siècle était un type souriant, capable de faire régner la terreur sans une goutte de sang. Qu’il regarde le film « THX 1138 » que George Lukas en a tiré. Qu’il s’intéresse aux travaux d’Alain Deneault sur «l’extrême-centre » et la définition d’un totalitarisme pervers, système d’oppression qu’un pouvoir n’a plus à assumer pour en profiter, juste laisser travailler une idéologie implacable qui agit pour lui (en l’occurrence le capitalisme), tout en maintenant dans le discours des simulacres de valeur comme la raison, la responsabilité, la pondération, le sens du compromis, alors qu’on méprise, détruit, démantèle, appauvrit à grande échelle. Et cette idéologie, cette fabrique du consentement nourrie, diffusée par qui ? En grande partie par les médias mainstream (tel Le Point, détenu par le groupe Pinault, où publie Kamel Daoud aux côtés de grands chroniqueurs éclairés comme BHL, VGE, Yann Moix, Charles Consigny...).
On aurait envie pour conclure de lui rappeler le sens du mot « intellectuel » – et l’origine historique de son usage en France. Sentinelle des puissants contre les classes dangereuses ? Ce n’est pas ce qu’il désigne communément, mais comme dit Audiard, il y a des poissons volants même si ils ne constituent pas la majorité du genre. Dernier conseil, qu’il tente un dictionnaire amoureux du macronisme, c’est peut-être ça qu’il lui reste à l’écrivain du « Sud », maintenant qu’on lui a piqué les mots ?

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