HEIN ? QUOI ? LE SOCIALISME N'EST PAS MORT ? (ET LE MACCARTHYSME COMPULSIF NON PLUS)

Réponse à l'appel de Georges-William Goldnadel aux lecteurs du Figaro pour un réveil anticommuniste, le 10 avril «Pour en finir avec l’indulgence attendrie avec l’extrême-gauche»

« Ça sert à rien de retrousser ses manches pour casser des allumettes ! » disait mon prof de théâtre quand les élèves jouaient en force. C’est un peu le conseil qu’on a envie de donner à Georges-William Goldnadel à la lecture de son article paru dans Figarovox le 10 avril («Pour en finir avec l’indulgence attendrie avec l’extrême-gauche»). Dans un vibrant réquisitoire, cette grande conscience de la droite française, par ailleurs chroniqueur sur C8, espère ranimer l’anticommunisme de ses lecteurs, arme essentielle, selon lui injustement oubliée, et élevée au rang du «plus sacré et du plus utile des anti-totalitarismes» (sic). Tout l’article est dans la même tonalité et l’on oscille entre le rire et l’abattement, tant le ridicule le dispute au grotesque. Dogmatique ? Extrémiste ? Meuh non, pensez-vous, pas du tout! Il mène une réflexion « empirique », factuelle, objective pour débusquer la bête anti-démocratique qu’il flaire dans les moindres recoins de l'actualité! Vous ne le saviez pas, mais les Brigades Rouges sont de retour, au rang desquelles on trouve Laurent Ruquier, coupable d’avoir souhaité à Donald (Trump) une bonne grippe aviaire (on ne rit pas, c’est grave!), Guy Bedos et ses sarcasmes récurrents, Philippe Poutou et son « idéologie de la jactance et de la jacquerie » (hou la la quelle belle allitération creuse qui fleure bon l'Ancien Régime!) ou encore le commandante Manuel Macròn et son odieuse « vision multicolore », ses propos sacrilèges sur les crimes de la colonisation en Algérie (pure invention, on le sait). A cette liste il faut bien sûr ajouter tous ces gueux, avec leurs œufs, leur farine et leurs casseroles, qui osent bafouer l'exercice de la démocratie, incarnée par Saint François (Fillon). Autant de manifestations de «la brutalité et [de] l’intolérance» que l’on doit subir dans notre beau pays… mais venant de qui ? Qui est derrière ce terrorisme ?...Suspense… « Réponse : la gauche », ta – ta tin! Quelle perspicacité, quelle finesse dans l’analyse ! On frémit à cette découverte, a peu près aussi époustouflante que si l'on nous annonçait l’humidité de l’eau. Alerte rouge ! La gauche est là… avec son alliée objective, « la droite futile »(des noms, des noms!), qui refuse le combat contre ceux qui trouvent des « excuses sociales » à la délinquance et au terrorisme, les mêmes qui laissent tranquillement, ô infamie, « parader aux côtés de Pierre Laurent, du PCF » ce "monsieur Mélenchon". Comment peut-on le laisser «recevoir impunément le prix du débatteur suprême», alors qu’un tel « tribun […]ne devrait pourtant pas exister » (sic !)…? On comprend bien ce souhait, car dans les institutions romaines le tribun de la plèbe désignait un citoyen ayant choisi de s’opposer à la constitution oligarchique de la République (eh oui, au moins c'était dit clairement !). Il bénéficiait de la protection de la Loi et incarnait le contrepouvoir. On le voit, notre grand défenseur de la cause démocratique finit par se prendre les pieds dans le tapis en appelant à la disparition des tribuns, comme des tribunes peut-être. Puisque personne ne peut contrer le puissance verbale du nouveau Jaurès, il n’y a qu’à l’interdire! Ben voyons. Bref, il y a de quoi  être abasourdi par ces poses idéologiques plus risibles qu’autre chose. Vaguement dangereuses aussi, quand même. Une certitude en tout cas, M.Goldnadel s’est trompé d’époque, il aurait fait merveille dans les officines, pour ne pas dire le cabinet noir, du sénateur Maccarthy.

 

Reste qu’une telle véhémence interroge… Elle est probablement le signe que quelque chose est en train de se passer. Comme un bruit de fond. Un mouvement de balancier. L'ombre d'un diable qui n'est plus utile au maintien de l'ordre libéral. Une autre gauche. Une gauche qui relève la tête, pas ce fond de commerce du P.S, parti qui a fini par ressembler à une coopérative de cultivateurs vendant sans honte des OGM sous un label bio. On le sait bien, cela fait trente ans que cette «gauche» s’est convertie au «réel», au «pragmatisme», qu’elle s’est «modernisée» pour avoir droit au pouvoir  et se faire appeler la «gauche de gouvernement». Pour devenir celle des Schröder, des Blair, qui ont montré la voie des «réformes» inévitables (= ajustements structurels=soumission aux lois du marché), mais aussi celle de Valls, celle des lois Macron et El-Khomri, applaudies par la droite.  Elle est devenue une étiquette confuse, un supplétif efficace au détricotage indolore du projet du Conseil National de la Résistance. Son lexique - et donc ses idées, se sont laissées coloniser par le langage et la vision libérale, dont l’Union Européenne est devenue un des plus puissant vecteur en inscrivant dans les traités tout l’arsenal idéologique de la pensée économique désormais dominante... Celle de l’Ecole de Chicago, de Milton Friedmann, de Hayek, celle des business-school, des think-tanks, des cabinets de conseil en management, du sommet de Davos, des dîners du Siècle etc… de tout ce qui organise le réel selon les fondamentaux de la concurrence entre individus, du culte de la perfomance, de la rentabilité, de la compétitivité, bla-bla, bla-bla, on connaît tous par cœur ce bréviaire, comme on connaissait autrefois le Notre-Père ou le Je-vous-salue-Marie. Car il s’agit bien d’un dogme aussi intouchable que l’était celui de l’Eglise de Rome, dogme qui garantit le règne du marché, la préservation de ses lieux de cultes (centres commerciaux, hypermarchés, parcs à thèmes, écrans en tout genre), le pouvoir de son clergé (actionnaires, intellectuels, personnel politique et médiatique), tout une industrie du consentement, qu’il est impensable de contester sous peine d’être soupçonné de sympathie pour Staline ou Kim-Jung-Un. L'antitotalitarisme de bazar du grand Inquisiteur Goldnadel n'est que le faux-nez d'une chasse aux hérétiques.  Les instruments sacrés en sont les chiffres, les statistiques, les pourcentages, les courbes, les tableaux de bord, tout ce qui sert à « gérer ». La gestion par les nombres a pris l’ascendant sur les lois elles-mêmes1, et donc sur ce qui est censé les écrire, la souveraineté des peuples, autrement dit la démocratie. Les résultats chiffrés font écran sur toute autre réalité. En particulier la réalité de nos vies, de l’humain en général. Qu’importe que la pauvreté ait explosé en Allemagne, puisque les chiffres nous disent que le « plein emploi » est proche, qu’importe que l’accès aux soins se détériore gravement, si les comptes sociaux sont en voie de redressement…et qu’importe que des familles entières se retrouvent sur le carreau, puisque la rentabilité de l’entreprise satisfait le bilan présenté aux actionnaires, qu'importe qu'on pousse des malades fraîchement opérés dehors, si leur pathologie correspond au barême de 48h d'hospitalisation …on pourrait multiplier les exemples à l’infini, qui disent notre soumission à la fatalité des comptes et des bilans d’activité, et donc à leur manipulation à grande échelle (pensons à ENRON, à MADOFF, à la Grèce). 

Selon le dogme, le modèle c'est le chef d'entreprise. Il nous montre le chemin. Notre seul destin serait donc de devenir entrepreneur ou devenir milliardaire, ce qui est à peu près la même chose. On nous propose même un devenir entreprise grâce au statut « d’auto-entrepreneur » par qui chacun devient entrepreneur de lui-même, devient sa propre marchandise, monstruosité devenue banale mais très utile pour atomiser toujours plus la société et liquider une bonne fois pour toute cette vieille lune de la conscience de classe, liquider une gênante solidarité du travail. Liquider le peuple, en faire une masse sans corps, exploitable et corvéable à merci. 

 Alors bien sûr, lorsque, parfois sur fond de casseroles, des mots oubliés claquent à nouveau dans l’air, comme « peuple », ou « pauvres », ou « travailleurs », « ouvriers », « salaire », « cotisation », « riches », « partage », «émancipation » , « outils de production »,lorsqu'on ose parler du « prix du travail », du «coût du capital», de «planification», de «nationalisation », lorsque un ouvrier de Ford affronte un ancien premier ministre, ose dire son fait publiquement à une éminence soupçonnée de détournement de fonds publics, que la colère ne prend pas forcément le visage de la xénophobie, mais celui de la contestation frontale de l'oligarchie, alors oui quand l'indignation, les postures inoffensives de la gau-gauche «progressiste» (adjectif aussi lessivé que «citoyen» ou «solidaire») laisse place à la force de l'insoumission, à la volonté de transformation sociale, au renversement du rapport de force, quand le socialisme, le vrai, réapparaît, tissé de surcroît dans les mailles de l'écologie politique, celle qui consiste à se demander, inquiets de notre avenir biologique, pourquoi on produit ce qu'on produit, pour qui, et comment on le produit, alors oui, oligarques, partisan de l'Ordre libéral, tremblez !



1Voir l'excellent livre « la gouvernance par les nombres » de Alain Supiot 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.