À ceux qui poétisent l’AutrE

« Ne m’inventez pas, vous l’avez tant fait déjà » Anne Sylvestre

Il y a deux objectivations des femmes. Il y a, c’est connu, l’objectivation dégradante qui se présente ouvertement comme telle. Mais il y a également une autre objectivation, dégradante comme toute objectivation, qui a cependant cette particularité de ne pas se présenter ouvertement comme telle. Cette objectivation consiste à poétiser la femme comme Autre : elle est Fée, Sorcière, Déesse[1], et pétrifierait la pensée par son Altérité féminine. C’est ainsi, par exemple, que Gainsbourg dans ses Dessous chics nous donne l’impression de se prendre une paire de claques par l’AutrE, venue directement du dehors de sa pensée :

« les dessous chics

C’est une jarretelle qui claque

Dans la tête comme une paire de claques […]

Les dessous chics

C’est des dentelles et des rubans

D’amertume sur un paravent

Désolant ».

Comment en effet l’Autre en tant qu’Autre ne viendrait-elle pas du dehors de la pensée des hommes, puisque l’Autre par définition est Autre, et donc irréductible au moi qui en est affecté ? Cette altérité doit donc être inhérente par nature à la femme.

Pourtant dès 1949 Simone de Beauvoir dans Le deuxième sexe enjoignait aux femmes à « refuser d’être l’Autre ». Car, de toute évidence, ce n’est que pour l’homme, et non pour elle-même, que la femme peut être l’Autre. Définir la femme comme Autre, c’est donc la définir relativement à l’homme. Ce qui revient à dire que la femme comme AutrE fascinante, c’est la femme par l’homme et pour l’homme. Bref, une simple construction masculine. Où est donc le dehors qui arriverait aux hommes et que ceux-ci, poétiquement, balbutieraient ? La femme comme Autre à magnifier n’est jamais qu’un produit de l’intériorité masculine. L’objet étant par définition relatif au sujet puisqu’il est posé (-jet) devant (ob-) lui, et la femme comme Autre étant relative au sujet masculin, on comprend bien que lorsqu’on nous poétise comme Autre, nous sommes tout autant objectivées que lorsqu’on nous dégrade ouvertement. A cet égard, la fin des Dessous chics semble être rattrapée par une lucidité qui en dit long :

« les dessous chics

Ce serait comme un talon aiguille

Qui transpercerait le cœur des filles… »

Refusons.

 

[1] Telle est la Manon des sources de Berri « Sainte Vierge sauvage ».

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