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Billet de blog 16 déc. 2017

Souvenirs d’acci

Hospitalisation réussie après accident

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Les vieux ne sont pas destinés à mourir

Il doit être trois heures du matin quand mon lit est poussé dans cette chambre. Je pense avoir pris un sédatif, je ne sens plus la douleur de mes os brisés. Je distingue la voix de l'infirmière 'Vous avez de la chance, votre voisine de chambre est gentille ". Derrière le rideau qui sépare la chambre en deux, il y a donc quelqu'un, pour l'instant j'ai juste envie de dormir.
Les dernières heures me reviennent Dans un flash, la Comédie française, cette décision de sortir quelques instants avant l'entracte, et la chute dans un trou noir, mon cri, les lumières qui s'allument, je transpire, je vais perdre connaissance , le médecin de garde, les pompiers et l'hôpital, ma fille est là avec un sac. Maintenant ,je suis seule.
Le matin, je ne sais pas à quelle heure aura lieu l'intervention. Il y a le programme froid, me dit-on, ici tout mot équivoque. Froid, froid comme la mort? Non , le programme froid ce sont les opérations déjà prévues. Peut-être à 14.30? Je suis à jeun , point de petit déjeuner, tout s'accélère, il est 8.30 . Un colosse noir apparaît, la délicate opération de me transvaser d'un lit à l'autre est faite avec toute la délicatesse voulue. Et me voilà poussée à travers les couloirs. Arrivée en salle d'opération. L'anesthésiste , ce rouquin, sera peut-être le dernier visage que je verrai, si je ne me réveille pas. Je lui souris. Dernier sourire, peut-être.
Il me demande mon identité, nom, prénom , date de naissance. Rituel, il veut savoir si je me souviens. Il me fait respirer un gaz...et je sombre. Réveil, dans les vapeurs , il est 14.30. Tout de même, à peine ai-je le temps de réaliser que le grand noir est de retour. Poussée énergique vers ma chambre. D’un matelas à l’autre on me fait glisser dans mon lit et sommeil.
À quelle heure, ai-je découvert ma gentille voisine? Je ne sais . Elle a 90 ans, elle est comme sur les images, une belle grand-mère. Cheveux blancs , elle a du faire une permanente , ses cheveux dont elle repousse des mèches derrière les oreilles se mettent en place.
Je n'ose pas trop tourner la tête . Le rideau qui nous sépare, préserve l'identité de chacun et on pourrait dire l'intime. Les toilettes sont faites en douceur. Les infirmières accompagnent leurs gestes de paroles encourageantes.
J’apprendrai que son père était ébéniste, sa mère, femme au foyer. Elle est de la campagne du sud ouest, un village avec Rouergue dans le nom.
Sa sœur est morte au même âge que sa mère, 56 ans c’était une prédiction.
Mais elle, elle aime la vie. Son mari était un homme formidable, rencontré au restaurant, pas loin de là où elle travaillait. On sent qu’elle avait trouvé son grand homme.
Elle mange avec plaisir, des choses qui font du bien, je lui suggère du fromage blanc le matin, lui offre une cuillère de miel, un jus de pomme.
Elle veut vivre.Elle est vieille ? Âgée ? Par moments il y a des mots qu’elle ne trouve pas.
Elle interprète alors son âge .
À quel moment décide-t-on de quelqu'un qu’il est trop âgé , qu’il aurait trop vécu ?
Il est vrai qu’ici, on est un corps avant tout, avec ses faiblesses, et la plus criante d’entre elles, l’incontinence. Le corps ne se retient plus , Il coule.
De toutes les chambres on perçoit des râles de souffrance, des voix plaintives sans beaucoup de souffle. Et l’on imagine tous ces corps qui se lâchent , qui coulent.
Ces jeunes femmes , des antillaises, la plupart admirables, qui épongent , lavent, essuient.
Et recommencent , souvent sans rien dire.
Mais parfois ne peuvent retenir une remarque . Et là l’humiliation survient.
‘Mais puisque je vous dis que je n’ai pas eu le temps de demander le bassin. »
Ma voisine s’est lâchée, elle se fait sermonner. Mais trop forte, elle ridiculise ses interlocutrices.
Elle joue à la petite fille prise en faute. ‘Mais oui Mademoiselle, je ne le ferai plus. »
De l’aide-soignante qui la brutalise ainsi, elle dit : « Mais elle veut réformer le monde , celle -la . »
Je n’aurai jamais pensé à une telle remarque .
Quelle force de caractère.
D’autant qu’une autre femme arrive, plus jeune, mais plus abîmée.
Elle est depuis deux ans en maison de retraite. Et le résultat est là. Elle est éteinte .
Le matin, elle met son réveil devant elle et regarde passer le temps.
À chaque bruit, elle pense que le repas m’a été servi avant elle.
Et devant son incontinence, elle ne dit rien , des larmes coulent sur son visage.
Normalienne, ex-professeur de lettres, j’essaie d’entamer la conversation, rien n’accroche, sa fille « qui aime les gens » s’occupe de logement social en banlieue.
Mieux la maison que la maison de retraite.

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